AQUIN, Aquin. Blocs erratiques, Montréal, Typo, 333 pages.

Compte rendu par Philippe Couture.

Dans Blocs erratiques, Hubert Aquin a rassemblé des textes de genre fort varié - essai philosophique, pamphlet politique, lettres aux journaux ou texte de création - qui jalonnent toute sa carrière, de ses premières collaborations à la revue du Quartier latin dans les années 1940 à celles de La Presse dans les années 1970. Toutefois, le lecteur ne doit pas confondre l'oeuvre avec une anthologie de type classique où l'organisation des textes respecte des critères objectifs tels la chronologie ou le genre. Les Blocs erratiques résultent plutôt d'une mise en scène de l'auteur dans le but d'illustrer l'éclatement de son parcours littéraire; un parcours qui défie les frontières traditionnelles entre la fiction et la réalité.

C'est dans ce cheminement insaisissable, ou dans cette grande dérive des Blocs erratiques, que réside le principe fondateur de l'oeuvre: l'art pour l'art ou, dans les propres mots de l'auteur, le droit d'écrire pour écrire.(p.150) Selon Aquin, l'écrivain doit suivre les traces de James Joyce et s'émanciper de l'emprise sociale d'une littérature fonctionnaliste. À ce sujet, il écrit: "Le message à livrer aliène l'écrivain et le prive de sa liberté d'invention: il se trouve, ainsi, domestiqué et fonctionnalisé par la société. Il est réduit à être expressif et à faire des livres représentatifs. Rien n'est plus affligeant, rien n'est plus appauvrissant que cette fonctionnalisation de la littérature." (p.152)

Ainsi, selon Aquin, lorsque l'écrivain fonde principalement les bases de son travail d'écriture sur la volonté de transmettre un message, il crée lui-même un entrave dans la voie de la création et dans la quête d'un style d'une forte individualité.

Le héros du court texte Tout est miroir (pp.29-31) personnifie cette conception poussée à l'extrême de l'art pour l'art. Le personnage veut dénaturer le monde autour de lui et le dépouiller de toute fonction ou de toute utilité, dans le but de promouvoir et de célébrer, d'une façon exclusive, l'esthétisme. Ce héros injustifiable, écrit Aquin, voyait toute chose à l'envers, ne cherchant, malgré l'usage qu'on en faisait, que le coup d'oeil gratuit. Ainsi, ce personnage veut enlever toute trace de vie aux êtres qui composent son oeuvre dans le seul dessein de leur fournir une consistance poétique. Il expose, par exemple, des fleurs fanées et crée une fresque avec l'étripure d'un cheval ornée d'une dentelle de félins égorgés. Cette folle démarche conduit ultimement l'esthète au suicide...

Les textes de fiction rassemblés dans Blocs erratiques s'inscrivent dans cette conception de l'art pour l'art. Les textes plus politiques ont davantage une fonction première, révélant notamment l'engagement politique d'Aquin en faveur de l'indépendance du Québec. Ainsi, l'auteur s'éloigne momentanément d'une défonctionnalisation de la littérature. .L'emprise du message politique sur les préoccupations formelles et esthétiques n'est toutefois pas totale. Chez Aquin, l'écriture demeure engagée et désintéressée à la fois. Comme le signale René Lapierre, signataire de la préface, lorsque cette écriture courtise trop l'aveu ou la révélation, Aquin tend à se replier derrière une immunité artistique où le travail de l'écriture surpasse le prétexte initial du message. De plus, en réunissant volontairement des textes qui véhiculent certaines contradictions, Aquin confirme l'importance intrinsèque du texte au détriment du respect d'une ligne de conduite immuable et socialement irréprochable. Aquin propose, par exemple, l'union des forces séparatistes dans l'existence politique,(p.53) parue dans Liberté en 1962, et s'y oppose, six années plus tard, dans une lettre envoyée à La Presse (p.68)dénonçant, en l'occurrence, la disparition du R.I.N. au profit du Parti québécois.

En refusant ainsi toute entreprise de correction ultérieure dans Blocs erratiques, Aquin met en avant plan son privilège d'artiste et de créateur, certes vulnérable, mais automne et libéré de toutes contraintes sociales et politiques. Par ailleurs, l'exposition de cette vulnérabilité témoigne de la sincérité de l'auteur dans sa recherche de la vérité; un processus ardu qui, selon lui, n'obtient jamais de résultats définitifs. Dans le jouisseur et le Saint(p.37), Aquin écrit qu'il n'est sincère que dans cette quête de la connaissance. Dans le Christ ou l'aventure de la fidélité (p.33), où Dieu personnifie l'objet de cette quête, il écrit:

"Le Christ, pour moi, n'est pas une image immobile que je place au dessus de mon lit; il remue, il est hésitant, changeant, vertigineux, il subit tous les contrecoups de mon aventure humaine. Il n'en est pas l'unité définitive, mais l'unité qui se fait péniblement."(p.36)

Je conçois ainsi le sens de ces déportements erratiques; il ne s'agit pas de déterminer leur aboutissement mais d'observer la constante intensité avec laquelle son auteur se débat pour trouver un sens à la vie. L'oeuvre d'Aquin est donc traversée en filigrane par les thèmes de la liberté, de la vitesse, de la démesure et de la nécessité d'agir à tout prix. Le lecteur ne peut être que profondément touché par l'intégrité et l'implication émotive de l'auteur. Et tenté d'établir un certain parallèle entre l'oeuvre et la vie d'Aquin, de dépister les traces qui mèneront fatalement à son suicide en 1977, peu après la publication des Blocs erratiques.