Vestibulles No 31



COLLECTION VESTIBULLES
No 31, mai 2004

PRÉAMBULE

La bande dessinée est-elle un langage obsolète? Bien sûr que non. Si j’y consacre ma vie depuis une dizaine d’années, c’est bien que j’y vois quelque chose d’essentiel. Dans le monde où nous vivons, notre oeil est constamment agressé. Premièrement par la publicité, qui envahit progressivement chaque centimètre carré de notre environnement. Les couleurs criardes et le graphisme «du neveu du propriétaire qui se débrouille avec photoshop» font loi. À la télé, 60 plans pour une minute est désormais considéré comme trop lent par les agences de pub.

Le domaine culturel, lui, est squatté par les superpuissances du cinéma «blockbuster» américain et du jeu vidéo.
Ceux-ci ne sont pas reconnus pour épargner nos pauvres rétines non plus. Sur le terrain du spectaculaire, la bande dessinée ne fait certes pas le poids devant ces mammouths arrogants. Cependant, là où la bande dessinée trouve sa pertinence, à mon sens, c’est lorsqu’elle se fait antidote à tout ce poison esthétique. À quoi bon rivaliser avec la poudre aux yeux gigotante et hystérique de ceux qui ne veulent que nous hypnotiser afin de nous piquer des sous? L’image et le dessin ne doivent pas se laisser avilir. Si l’illustration est un métier de commandes, et que le milieu de la peinture boude toujours la représentation, la bande dessinée est le dernier refuge du plus ancien et plus fondamental mode de communication de l’histoire humaine: le dessin.

Les jeunes auteur(e)s qui ont participé à ce numéro de Vestibulles semblent avoir compris les forces principales de la bande dessinée en 2004. Ils ont l’humilité de reconnaître qu’on aura beau «inventer» l’histoire la plus mirobolante, elle n’aura jamais la beauté, la drôlerie et l’incongruité de l’expérience humaine. À quoi bon essayer d’impressionner le lecteur, tenter de le mener en bateau, lui en mettre plein la vue quand le travail sur la matière même de la vie est si juste? Laissons au cinéma et au jeu vidéo le soin de saouler le peuple avec leurs spectacles. Soyons le sable dans leur engrenage.

Qu’ils aient voulu nous faire sourire, nous toucher où nous entraîner dans leurs délires, ces auteurs ont tous, à mes yeux, réussi leur projet. La simplicité de la facture graphique n’est qu’un symptôme de cette recherche de justesse. Dans un paysage culturel qui n’en finit plus de nous séduire et nous mentir, ces auteurs veulent nous parler en toute simplicité.

Laissez-moi vous dire qu’ils sont sur une bonne piste.

Jimmy Beaulieu



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