Traité des passions

Les Passions de l'âme

ART. 2. Que pour connaître les passions de l'âme, il faut distinguer ses fonctions d'avec celles du corps.

Puis aussi je considère que nous ne remarquons point qu'il y ait aucun sujet qui agisse plus immédiatement contre notre âme, que le corps auquel elle est jointe ; et que par conséquent nous devons penser que ce qui est en elle une passion est communément en lui une action; en sorte qu'il n'y a point de meilleur chemin pour venir à la connaissance de nos passions que d'examiner la différence qui est entre l'âme et le corps, afin de connaître auquel des deux on doit attribuer chacune des fonctions qui sont en nous.

ART. 3. Quelle règle on doit suivre pour cet effet. Il faut procéder en distinguant l’animé (ce qui est à l’âme) de l’inanimé (ce qui est au corps)

A quoi on ne trouvera pas grande difficulté si on prend garde que tout ce que nous expérimentons être en nous, et que nous voyons aussi pouvoir être en des corps tout à fait inanimés, ne doit être attribué qu'à notre corps; et, au contraire, que tout ce qui est en nous, et que nous ne concevons en aucune façon pouvoir appartenir à un corps, doit être attribué à notre âme.

ART. 4. Que la chaleur et le mouvement des membres procèdent du corps, et les pensées de l'âme.

Ainsi à cause que nous ne concevons point que le corps pense en aucune façon, nous avons raison de croire que toutes sortes de pensées qui sont en nous appartiennent à l'âme; et à cause que nous ne doutons point qu'il y ait des corps inanimés qui se peuvent mouvoir, en autant ou plus de diverses façons que les nôtres, et qui ont autant ou plus de chaleur (ce que l'expérience fait voir en la flamme beaucoup plus de chaleur et de mouvements qu’aucun de nos membres), nous devons croire que toute la chaleur et tous les mouvements qui sont en nous, en tant qu’ils ne dépendent point de la pensée , n'appartiennent qu’au corps.

ART. 5. Que c'est erreur de croire que l’âme donne le mouvement et la chaleur au corps. L’absence de l’âme ne fait pas cesser les mouvements et la chaleur du corps. C’est l’absence de cette chaleur et la corruption des organes qui font fuir l’âme à la mort.

Au moyen de quoi nous éviterons une erreur très considérable, et en laquelle plusieurs sont tombés, en sorte que j'estime qu'elle est la première cause qui a empêché qu’on n'ait pu bien expliquer jusqu'ici les passions et les autres choses qui appartiennent à l'âme. Elle consiste en ce que, voyant que tous les corps morts sont privés de chaleur et ensuite de mouvement, on s'est imaginé que c’était l’absence de l'âme qui faisait cesser ces mouvements et cette chaleur. Et ainsi on a cru sans raison que notre chaleur naturelle et tous les mouvements de nos corps dépendent de l’âme : au lieu qu'on devait penser au contraire que l’âme ne s’absente, lorsqu'on meurt, qu'à cause que cette chaleur cesse, et que les organes qui servent à mouvoir se corrompent.

ART. 16. Comment tous les membres peuvent être mus par les objets des sens, et par les esprits, sans l'aide de l'âme.

Enfin il faut remarquer que la machine de notre corps est tellement composée, que tous les changements qui arrivent au mouvement des esprits peuvent faire qu'ils ouvrent quelques pores du cerveau plus que les autres ; et réciproquement que, lorsque quelqu'un de ces pores est tant soit peu plus ou moins ouvert que de coutume par l'action des nerfs qui servent aux sens, cela change quelque chose au mouvement des esprits, et fait qu'ils sont conduits dans les muscles qui servent à mouvoir le corps, en la façon qu'il est ordinairement mû à l'occasion d'une telle action. En sorte que tous les mouvements que nous faisons sans que notre volonté y contribue (comme il arrive souvent que nous respirons, que nous marchons, que nous mangeons, et enfin que nous faisons toutes les actions qui nous sont communes avec les bêtes) ne dépendent que de la conformation de nos membres et du cours que les esprits, excités par la chaleur du cœur suivent naturellement dans le cerveau, dans les nerfs et dans les muscles. En même façon que le mouvement d'une montre est produit par la seule force de son ressort et la figure de ses roues.

ART. 17. Quelles sont les fonctions de l'âme. La pensée tout fait de conscience. Il existe deux genres de pensée : les volontés , qui sont des actions de l’âme : les passions, qui sont des sortes de perceptions ou de connaissances en nous qui viennent des choses.

Après avoir ainsi considéré toutes les fonctions qui appartiennent au corps seul, il est aisé de connaître qu'il ne reste rien en nous que nous devions attribuer à notre âme, sinon nos pensées, lesquelles sont principalement de deux genres, à savoir les unes sont les actions de l'âme, les autres sont ses passions. Celles que je nomme ses actions sont toutes nos volontés, à cause que nous expérimentons qu'elles viennent directement de notre âme, et semblent ne dépendre que d'elle. Com me au contraire on peut généralement nommer ses passions, toutes les sortes de perceptions ou connaissances qui se trouvent en nous, à cause que souvent ce n'est pas notre âme qui les fait telles qu'elles sont, et que toujours elle les reçoit des choses qui sont représentées par elles.

ART. 18. De la volonté.

Derechef nos volontés sont de deux sortes, car les unes sont des actions de l'âme, qui se terminent en l'âme même, comme lorsque nous voulons aimer Dieu ou généralement appliquer notre pensée à quelque objet qui n'est point matériel. Les autres sont des actions qui se terminent en notre corps, comme lorsque de cela seul que nous avons la volonté de nous promener, il suit que nos jambes se remuent et que nous marchons.

ART. 34. Comment l'âme et le corps agissent l'un contre 1'autre. Le siège principal de l’âme est la glande pinéale située au milieu du cerveau. Elle joue un rôle d’intermédiaire entre les esprits animaux et l’âme.

Concevons donc ici que l'âme a son siège principal dans la petite glande qui est au milieu du cerveau, d'où elle rayonne en tout le reste du corps par l'entremise des esprits, des nerfs et même du sang, qui, participant aux impressions des esprits, les peut porter par les artères en tous les membres. Et nous souvenant de ce qui a été dit ci-dessus de la machine de notre corps, à savoir que les petits filets de nos nerfs sont tellement distribués en toutes ses parties, qu'à l'occasion des divers mouvements qui y sont excités par les objets sensibles, ils ouvrent diversement les pores du cerveau. Ce qui fait que les esprits animaux contenus en ces cavités entrent diversement dans les muscles, au moyen de quoi ils peuvent mouvoir les membres en toutes les diverses façons qu'ils sont capables d'être mus; et aussi que toutes les autres causes qui peuvent diversement mouvoir les esprits suffisent pour les conduire en divers muscles. Ajoutons ici que la petite glande qui est le principal siège de l'âme, est tellement suspendue entre les cavités qui contiennent ces esprits, qu'elle peut être mue par eux en autant de diverses façons qu'il y a de diversités sensibles dans les objets; mais qu'elle peut aussi être diversement mue par l'âme, laquelle est de telle nature qu'elle reçoit autant de diverses impressions en elle, c'est-à-dire qu'elle a autant de diverses perceptions qu'il arrive de divers mouvements en cette glande. Comme aussi réciproquement la machine du corps est tellement composée que, de cela seul que cette glande est diversement mue par l'âme ou par telle autre cause que ce puisse être, elle pousse les esprits qui l'environnent vers les pores du cerveau, qui les conduisent par les nerfs dans les muscles, au moyen de quoi elle leur fait mouvoir les membres.

ART. 41. Quel est le pouvoir de l'âme au regard du corps. L’âme contrôle directement nos volontés mais elle ne peut contrôler qu’indirectement nos passions. A moins qu’elle soit elle-même leur cause.

Mais la volonté est tellement libre de sa nature, qu'elle ne peut jamais être contrainte et des deux sortes de pensées que j'ai distinguées en l'âme, dont les unes sont ses actions, à savoir ses volontés, les autres ses passions, en prenant ce mot en sa plus générale signification, qui comprend toutes sortes de perceptions; les premières sont absolument en son pouvoir et ne peuvent qu'indirectement être changées par le corps; comme au contraire les dernières dépendent absolument des actions qui les produisent, et elles ne peuvent qu'indirectement être changées par l'âme, excepté lorsqu'elle est elle-même leur cause. Et toute l'action de l'âme consiste en ce que, par cela seul qu'elle veut quelque chose, elle fait que la petite glande à qui elle est étroitement jointe se meut en la façon qui est requise pour produire l'effet qui se rapporte à cette volonté.

Extraits tirés de «Descartes les passions de l'âme», Gallimard, 1988

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Copyright Claude Collin 99copy3.gif (2372 bytes)Mise à jour 25 févr. 2006
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