par Jamil Haddad
Lieux communs et traits particuliers
Bien des critiques ont été formulées à l'endroit de notre société. La vie de l'homme y a été remise en question dans la plupart de ses aspects. Au travail, on parle de la monotonie et l'émiettement des tâches jusqu'à l'insignifiance. Dans les relations sociales, on déplore l'anonymat, la froideur, la solitude dans la foule. L'organisation technocratique complexe fait de l'individu un être impersonnel, il nourrit l'égoïsme et l'indifférence. En particulier, la conscience, ou la vie intérieure, de l'individu, a fait, et fait encore, un objet de critiques continuel, la conscience est envahie par les choses extérieures.L' homme semble se perdre et perdre son "âme", dans les préoccupations d'efficacité économique et de bien-être matériel, lesquelles deviennent sa raison de vivre. En rapport à la pensée de l'homme ordinaire, on déplore le conformisme, l'absence de réaction et, en plus, une indifférence à l'égard des activités spirituelles et des valeurs religieuses. La liste pourrait s'allonger. Qu'il nous suffise de préciser que si chaque société ou époque a ses forces, ses richesses et aussi ses problèmes, les problèmes de la nôtre semblent découler de ces mêmes forces et richesses; et que les principaux malaises évoqués concernent l'intériorité de l'homme.
Ainsi, le travail à la chaîne qui a permis un progrès incomparable de la productivité, enlève au travailleur toute satisfaction psychologique et aussi la conscience d'être délivré du travail complexe et ardu d'autrefois. I:automatisation, qui prend en charge une partie du travail répétitif et insignifiant, et l'informatisation qui s'y ajoute, le menacent de "robotisation". La reconnaissance de l'autonomie individuelle et l'organisation rationnelle de la société en fonction de l'intérêt et des droits des individus favorisent les relations intéressées et calculées, et par contre, découragent la gratuité et les appels du cœur.L' autonomie économique et morale de l'individu et sa libération à l'égard des dépendances et des pressions propres à la société traditionnelle conditionnent son isolement. La libération relative de ses facultés vis-à-vis des nécessités naturelles le plonge dans le monde des objets et de l'artificiel. Et comme par une revanche contre les privations et les interdits du passé, il donne libre cours à ses désirs et pulsions au nom d'un droit quasi-sacré à la jouissance. Les possibilités démesurées que son monde lui offre l'éloignent grandement des besoins naturels et du sens du réel. Dans certains cas, la disproportion entre les possibilités et les aptitudes nourrit une certaine attitude négative à l'égard de la vie et de ses promesses. Le caractère paradoxal de cette situation se manifeste particulièrement et clairement dans la société nord-américaine par le rapport de l'abondance économique et d'une certaine carence spirituelle.
Au-delà de la technique et du système socio-économique.
Autant il est commun de parler de tels malaises, autant il est commun de les imputer à la technologie ou au système sociopolitique. De toute évidence, certains aspects de la situation de l'homme relèvent à la fois du nouveau mode de production introduit par la technologie et la bureaucratisation qui lui est concomitante, et des rapports sociaux déterminés par les nouvelles relations économiques, ou encore du niveau de vie issu de l'accroissement prodigieux de la productivité. Et cela, quel que soit le système. Tous ces aspects se ramènent à la subordination de l'être humain aux exigences et aux fins de la production, à la mobilisation de ses forces, de son énergie, de ses dispositions intellectuelles dans le processus d'un appareil qui le domine et qui est indifférent à son épanouissement culturel, moral et spirituel. Toutefois, les exigences du travail technologique et le nouveau mode de vie qu'elles conditionnent, ne peuvent être considérées comme les causes réelles des malaises évoqués, causes que l'on peut éviter ou corriger, puisque ce sont les conditions même du progrès tant souhaité. C'est grâce à la production technique et ses exigences que l'homme est parvenu à ce stade de développement économique et culturel indispensable à son épanouissement réel. Évoquer ces exigences, c'est simplement reconnaître le caractère paradoxal des conséquences. Il faut chercher ailleurs l'explication de ces phénomènes, surtout pour ceux qui relèvent de la conscience, c'est-à-dire du choix que l'on fait du progrès réalisé par ces conditions. C'est là qu'on évoque la responsabilité du système sociopolitique et économique. Si la technique comme telle est un pouvoir qui ne peut être mauvais en soi, qui ne peut aller à l'encontre des aspirations spirituelles de l'homme, son utilisation et les conséquences qui lui semblent inhérentes sont déterminées par le cadre juridique et politique à l'intérieur duquel se jouent les forces sociales, les intérêts, les représentations qui commandent le choix social. Ainsi, dans le système capitaliste qui est le nôtre, ce sont les intérêts et les idées de ceux qui détiennent les capitaux qui subordonnent la productivité à la création des besoins artificiels plutôt qu'y développement des facultés autres que celles mobilisées dans la seule production économique; c'est la recherche du profit et de la croissance économique qui font que l'élévation du niveau de vie, par exemple, ne contribue pas nécessairement à l'amélioration de la qualité de vie et encore moins au développement de l'intériorité des individus. En somme, si le développement du pouvoir technologique ne contribue ni à libérer l'individu des exigences du travail industriel, ni à permettre son épanouissement intérieur c'est parce que ce pouvoir est au service des fins extérieures à l'individu et, également, à la merci du jeu des forces cupides et des moyens détournés, entretenus et favorisés par le système. Là encore la question se complique quand on sait que le développement de la technologie n'aurait pas été réalisé sans le système en question, sans les dynamiques qui l'animent et les fins qu'il sert. Cette façon de voir admet que le capitalisme est responsable des résultats négatifs du développement technologique, comme elle semble affirmer que le progrès ne peut s'effectuer qu'à travers les injustices sociales, l'exploitation du travail d'autrui, le gaspillage, la mercantilisation des besoins et de la conscience, et enfin aux dépens de la gratuité et, pour tout dire, de la dignité de la personne. En fait, certains phénomènes relèvent de la technique comme telle mais ces phénomènes et leur impact sur la vie des hommes changent avec le développement même de la technique. Ainsi l'automation a atténué des problèmes propres à la mécanisation, comme l'automatisation a résolu certains problèmes de l'automation. De son côté le système social n'agit pas de la même façon sur les valeurs de la société dans les différents contextes historiques, économiques ou culturels. Le capitalisme du 19e siècle n'a pas les mêmes conséquences que celui du 20e siècle et le capitalisme américain agit sur les valeurs sociales et individuelles autrement que le capitalisme européen. Néanmoins, qu'on parle de la technique comme telle ou du système social, la part de l'homme lui-même est toujours là. De plus, il faut admettre une plus grande marge d'autonomie et de réaction pour l'individu, quand il s'agit de la vie intérieure et des préoccupations spirituelles.
Différentes phases, différents rapports
Historiquement, technique et capitalisme se sont développés ensemble; mais l'action de chacun sur l'autre et leur rapport à l'homme n'ont pas toujours été les mêmes. Pendant la première révolution industrielle, la machine a mis entre les mains de l'homme un pouvoir inusité pour agir sur la nature; mais le système a donné lieu aux conséquences sociales les plus bouleversantes. Outre la destruction de l'environnement, c'est la division de la société en deux classes antagonistes, c'est l'asservissement de la classe ouvrière et la misère de la plus grande partie de la population. Le travail d'enfants de 5 à 6 ans dans les mines et les manufactures illustre bien les tares du système. C'était la loi de la jungle. La production ne servait qu'à une minorité tant du côté profit que du côté consommation. L'introduction d'une nouvelle source d'énergie dans la phase suivante a doté la technique d'un pouvoir autrement plus puissant. La productivité, les conditions du travail et les conditions de vie ainsi que la structure de l'entreprise, et même la structure sociale seront changées. Évidemment, les capitalistes vont profiter à plein du nouveau pouvoir, mais le système ne donne plus libre cours à l'exploitation et à l'injustice comme auparavant. En effet, par suite du développement technologique, l'entreprise a progressivement changé de structure. Le rapport du capitaliste à l'entreprise et au travailleur et par là à la société, ont changé aussi. Dans la société industrielle, qui est l'aboutissement de cette phase, l'entreprise capitaliste, bon gré mal gt+é ne voit plus son intérêt opposé à celui du travailleur et elle ne compte presque plus sur la "plus-value" tirée de son travail pour réaliser le profit. La production devient une production de masse qui vise le plus grand nombre et qui mise sur son pouvoir d'achat. Une certaine indépendance économique des individus sera suivie d'une indépendance sociale et politique, d'autant plus que le progrès de l'industrie a promu la rationalisation et élargi le domaine des services, de sorte que la grande classe de cette société nouvelle est désormais la classe moyenne. Par ailleurs, par souci d'unité sociale et par mesure de prévention ou par reconnaissance des droits sociaux, l'Etat tend à corriges dans une grande mesure, les inégalités et les injustices et à assurer des conditions minimales d'une vie décente et d'une autonomie relative. Aujourd'hui, on traverse le seuil d'une nouvelle société, la société post-industrielle. I:informatique accroît énormément les fonctions mentales, notamment la mémoire et le pouvoir d'effectuer des opérations mathématiques complexes. Elle augmente considérablement le pouvoir de l'homme dans tous les domaines. Il est important de souligner que l'apport de la technologie ne se limite pas à la production économique. Le progrès dans le domaine médical, dans celui des communications, dans tout ce qui relève de la connaissance de la nature et de soi, contribue sensiblement à la liberté de l'homme et aux conditions de son développement intérieur.
La responsabilité de l'homme d'aujourd'hui et la dialectique de l'individu et de l'ensemble
Les problèmes propres à notre société se situent ainsi sur le plan de la conscience, du choix, plutôt que sur celui des conditions de vie. D'autre part, la nouvelle situation de l'homme favorise, par le fait même, sa participation au choix des fins et des priorités privilégiées par la société. Le système non seulement s'ouvre à une telle participation mais il l'entretient de fait. L'individu se libère de la privation, de l'ignorance, de la peur autant que de l'oppression ou de l'exploitation. Les groupes de pression, les partis politiques, les organismes des droits et de défense, les formations culturelles, les mouvements d'idées divers actualisent ses choix. Corrélativement sa nouvelle situation accroît sa responsabilité.
On restera dans l'abstrait si on ne précise pas la formation du choix social et si on ne dégage pas les forces réelles qui le déterminent. Question qui se pose à propos de tout phénomène social et qu'on ne peut qu'effleurer ici.
En effet, il faut reconnaître dans une société l'existence de réalités ou forces "objectives" qui ne traduisent pas nécessairement les choix individuels comme tels bien qu'elles les supposent: croyances, opinion publique, normes morales, style de vie, mode..., à la limite toute réalité culturelle.
Ces réalités prennent la forme d'une dynamique qui a sa propre logique et sa propre histoire, mais elles ne sont pas pour autant extérieures aux individus. Elles sont engendrées et entretenues par une dialectique sociale.
Le rapport des individus à ces réalités diffère selon les conditions économiques et sociales de l'époque, selon les systèmes politiques et les cultures. Leur participation est fonction de leur liberté et de leur niveau de conscience. Elle peut être active ou passive. l'homme d'aujourd'hui et assez "libre" pour qu'il participe à l'intérieur et même à l'encontre du système, particulièrement en ce qui concerne sa vie intérieure.
Certes, le rôle de l'individu comme tel dans cette dynamique collective est limité mais cette dynamique ne reflète pas moins la tendance générale de l'ensemble.
S'il y a des voix qui ne se font point entendre, c'est par suite du fait social comme tel, et de leur singularité par rapport à la société. Le vrai problème n'est pas entre la société et un pouvoir extérieur ou le système pris comme entité. Il est entre différents groupes ou individus à l'intérieur de l'ensemble social.
Un "supplément d'âme".
Notre société au "corps" complexe, géant et tout-puissant, a besoin d'un "supplément d'âme" se traduisant par la formation de la personne dans l'individu. L'homme d'aujourd'hui a besoin d'un principe qui transcende le jeu des intérêts mercantiles et les simples attitudes de réclamation et de consommation. Il a besoin de développer son intériorité pour y retrouver un bonheur authentique et une raison de vivre correspondant aux exigences d'une conscience saine.
Le choix social traduit une dialectique qui reflète l'état de conscience des individus. L'individu prend de l'importance dans la mesure où ses conditions de vie, son statut social, sa liberté favorisent une participation positive, et dans la mesure où les problèmes de la société se situent au niveau de la conscience. D'où la place qu'occupe le développement culturel et spirituel requis pour faire de ce monde de puissance technologique et de bien être économique un monde à l'échelle de ses propres possibilités et à l'échelle de la grandeur de l'esprit dans l'homme.