St- Augustin - Texte sur les deux cités
Texte de St Augustin

« Deux amours ont bâti deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu fit la cité terrestre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi fit la cité céleste. » (Cité de Dieu, XIV) :

Mais ceux qui ne vivent pas de la foi cherchent la paix de leur maison dans les biens et les commodités de cette vie;  au lieu que ceux qui vivent de la foi attendent les biens éternels de l’autre vie qui leur ont été promis, et se servent des temporels comme des voyageurs et des étrangers, non pour y mettre leur cœur et se détourner de Dieu auquel ils tendent, mais pour en être soulagés et se rendre en quelque façon plus supportable le poids de ce corps corruptible qui appesantit l’âme. Ainsi, il est vrai que l’usage des choses nécessaires à la vie est commun aux uns et aux autres dans le gouvernement de leur maison, mais la fin à laquelle ils rapportent cet usage est bien différente. Il en est de même de la Cité de la terre qui ne vit pas de la foi. Elle recherche la paix temporelle : et c’est l’unique but qu’elle se propose dans la concorde qu’elle tâche d’établir parmi ses citoyens, qu’il y ait entre eux une union de volonté pour pouvoir jouir plus aisément du repos et des plaisirs.

Mais la Cité céleste, ou plutôt cette partie de la Cité qui est étrangère ici-bas, et qui vit de la foi, ne se sert de cette paix que par nécessité en attendant que tout ce qu’il y a de mortel  en elle passe. Cela est cause que, tandis qu’elle est comme captive dans la Cité de la terre, où toutefois elle a déjà reçu les promesses de sa rédemption et le don spirituel comme un gage de ses promesses, elle ne fait point de difficulté d’obéir aux lois de cette Cité qui servent à régler les choses nécessaires à la vie ; afin que, comme elle lui est commune avec elle, il y ait pour ce regard une concorde réciproque entre les deux Cités. Mais parce que la Cité de la terre a eu certains Sages dont la sagesse est condamnée dans l’Écriture, qui, sur de fausses imaginations, ou trompés par les démons croyaient qu’il se fallait rendre favorables plusieurs dieux comme présidant chacun sur diverses choses, l’un sur le corps, l’autre sur l’âme, et dans le corps même, celui-ci sur la tête celui-là sur le cou, et ainsi des autres membres, et dans l’âme aussi, l’un sur l’esprit, l’autre sur la doctrine ou sur la colère, ou sur l’amour, pareillement dans les choses qui servent à la vie, celui-ci sur les troupeaux cet autre sur les blés ou sur les vignes, et ainsi du reste ; et que d’autre côté la Cité céleste ne reconnaissait qu’un seul Dieu, et croyait qu’à lui seul était du le culte de latrie, elle n’a pu avoir une religion commune avec la Cité de la terre et a été obligée de disconvenir avec elle pour ce regard ; si bien qu’elle aurait été en danger d’être toujours exposée à la haine et aux persécutions de ses ennemis s’ils n’eussent enfin été effrayés du nombre de ceux qui embrassent son parti, et de la protection visible du ciel. Tandis que cette Cité céleste voyage sur la terre, elle attire à soi des citoyens de toutes les nations, et ramasse de tous les endroits du monde une société qui est étrangère comme elle ici-bas, sans se mettre en peine de la diversité des mœurs, du langage et des coutumes de ceux qui la composent, pourvu que cela ne les empêche pas de servir le même Dieu.

La Cité céleste use donc aussi pendant son pèlerinage de la paix temporelle, et des choses qui sont nécessairement attachées à notre nature mortelle ; elle est bien aise que les hommes vivent en bonne intelligence autant que la piété et la religion le peut permettre ; et elle rapporte la paix terrestre à la céleste, qui est tellement la vraie paix, que la créature raisonnable n’en peut justement avoir d’autre et qui consiste dans une union très réglée et très parfaite pour jouir de Dieu, et pour jouir les uns des autres en Dieu. Lorsque nous en serons venus là, notre vie ne sera plus mortelle ni notre corps animal ; mais nous posséderons une vie immortelle, et un corps spirituel sans aucune indigence et parfaitement soumis à la volonté.

Elle a cette paix ici-bas par la foi, lorsqu’elle rapporte à l’acquisition de cette paix tout ce qu’elle fait de bonnes œuvres en ce monde. Tant à l’égard de Dieu que du prochain, d’autant que la vie de la Cité est une vie de société.

(Cité de Dieu, XIX, éd. Du Seuil)

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Copyright Claude Collin 99copy3.gif (2372 bytes)Mise à jour 25 févr. 2006
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