par Raymond-Robert Tremblay, du cégep du Vieux Montréal
La raison est la faculté de penser logiquement. C'est une faculté mentale: la capacité de bien juger, c'est-à-dire de distinguer le vrai du faux, comme le bien du mal. Dans le premier sens, on dira qu'une personne est rationnelle, dans le second, on dira qu'elle est raisonnable.
Usages courants
Il ne faut pas confondre le sens philosophique du mot raison avec d'autres usages courants. Deux autres usages peuvent nous induire en erreur. Dans le premier, on dit "j'ai raison", au sens ou une opinion nous paraît correcte ou justifiée. Dans le second, on dit "voici mes raisons" en désignant par là les justifications qu'on apporte en faveur d'un acte ou d'une décision. Dans ces deux cas, il n'est pas question de la raison, faculté de juger, et on pourrait employer facilement d'autres mots. Au lieu de dire "j'ai raison" on pourrait dire "mon opinion est la bonne"; et au lieu de dire "voici mes raisons", on pourrait dire "ce sont là les motifs ou les justifications de ma décision". Mais on ne peut pas faire de tels changements lorsqu'on parle de la raison. Considéré au sens philosophique, le mot raison a pour synonymes approximatifs: l'entendement, la logique, l'intelligence, la compréhension ou, comme le dit Descartes, le bon sens.
La faculté de raisonner
Le raisonnement mathématique est certainement la forme la plus pure de la raison. À partir de certaines vérités et de règles logiques, on découvre d'autres vérités qui en découlent nécessairement. C'est ainsi qu'on fait des calculs, qu'on démontre des théorèmes ou qu'on programme un ordinateur. La raison est donc associée à la capacité de penser d'une manière parfaitement logique. Par extension, on attribue toute pensée cohérente à la raison. Ce rapprochement avec l'informatique est donc éclairant: la raison "compute", elle calcule et tire ses conclusions d'une manière froide et mécanique. Mais, on voit facilement que cette définition est restrictive et insuffisante.
"Un idéal, une attitude, une méthode"
Le philosophe contemporain Gilles-Gaston Granger, écrit dans son petit "Que sais-je?" (numéro 680, La Raison, Paris, Puf, 1967) que la raison est "un idéal, une attitude et une méthode". Dans le paragraphe qui précède, on a parlé surtout de la méthode. La raison s'identifie alors avec la faculté de penser logiquement. Mais il y a deux autres dimensions à retenir. La raison est aussi un idéal et une attitude.
Gravure de la révolution de 1789 : La Liberté armée du sceptre de la Raison foudroie l'ignorance et le fanatisme.
La raison comme idéal
Qui n'a pas eu un jour un comportement irrationnel? On entend par comportement irrationnel un comportement qui n'est inspiré par aucun calcul, aucune logique évidente. Ainsi, on oppose traditionnellement la raison et la passion. On dit qu'un comportement est irrationnel lorsqu'il est inspiré par les émotions, les sentiments, les désirs, plutôt que par la raison. Chacun peut constater aisément qu'une vie parfaitement rationnelle aurait quelque chose d'inhumain. Nous avons besoin d'être quelquefois irrationnels, c'est dans notre constitution. Mais il arrive aussi qu'une personne aimerait être plus rationnelle et ainsi échapper à une passion destructrice: l'alcoolisme, le jeu compulsif, l'hyperémotivité. Sans aller à ces extrêmes, la plupart des gens ont un jour désiré être plus rationnels. On cherche souvent à donner à la vie en société un tour plus rationnel afin d'éviter divers problèmes communs. C'est en ce sens que la raison est un idéal. Comme tout idéal, nous savons que nous ne l'atteindrons peut-être jamais (et c'est sûrement bien ainsi), mais en même temps nous continuons à vouloir être plus rationnels dans nos croyances comme dans nos actions.
La raison comme attitude
On associe également la raison à la sagesse. Ainsi le sage est-il une personne modérée, équilibrée, qui prend bien son temps et fait preuve d'une grande prudence dans ses jugements comme dans ses actions. La raison est donc comprise également comme le contraire de la folie, de la précipitation et de l'impulsivité. Mais, il est aussi possible d'y voir une figure moins sympathique: celle du sceptique qui doute perpétuellement de tout et tourne au ridicule les croyances des autres. Si la raison est certes dubitative (encline au doute), elle peut aussi devenir maniaque et rendre l'action impossible. Ici se pointe le problème épineux du scepticisme. On voit donc que la raison est une attitude prudente et même pointilleuse, qui porte l'être rationnel au doute et à la remise en question des idées que la plupart des gens considèrent comme des évidences.
La raison comme philosophie
Si un philosophe considère que la connaissance provient essentiellement de la raison, on dira qu'il est rationaliste. Le rationalisme s'oppose à l'empirisme, car ce dernier avance que la connaissance provient exclusivement de l'observation des phénomènes. Kant (1724-1804) a tenté de réconcilier les deux manières de voir en avançant l'idée que la connaissance est une rencontre entre les perceptions des sens et la réflexion de l'entendement. Mais chez lui, la raison prime en fin de compte, puisqu'elle est le point central de la réflexion sur la connaissance, sur la morale et sur l'esthétique. Le rationalisme est également le point de vue de bien des philosophes du XXe siècle.
La raison comme capacité d'abstraction
Si les Anciens (comme Platon ou Épictète) avaient tendance à identifier la raison avec la vérité, le bien ou la nature des choses, les Classiques (comme Descartes ou Leibniz) y voient plutôt la faculté de calculer qui est à la base de la science naissante, qui aura la vérité comme résultat. Cependant, avec Kant, la raison apparaîtra plutôt comme la faculté de réfléchir suivant des règles et de penser avec des concepts abstraits (c'est-à-dire non concrets). En effet, Kant distingue la raison et l'entendement. Pour lui la raison est une réflexion sur les principes généraux et abstraits de la pensée, alors que l'entendement est la capacité de réfléchir aux phénomènes (aux faits) afin d'y découvrir des lois. De ce point de vue, la raison a des limites très strictes, car à l'état pur elle est en mesure de justifier vraisemblablement des points de vue opposés sur diverses questions métaphysiques. Il est donc impossible de parvenir à une conclusion certaine, car on peut démontrer aussi bien que Dieu existe ou qu'il existe pas, que la réalité est matérielle ou spirituelle, etc. Elle ne peut donc pas servir à résoudre ces problèmes, mais seulement à nous donner des principes généraux de raisonnements. L'entendement sera plus utile que la raison pour connaître le monde dans lequel nous vivons.
La foi en la raison
Au siècle des Lumières (le XVIIIe siècle), avec Kant et beaucoup d'autres philosophes rationalistes, la raison est devenue une véritable idole. Supposée libérer l'être humain de toute contrainte et de lui apporter le progrès et la liberté, on a même fait des révolutions en son nom (la révolution française de 1789 en est un exemple). On est allé jusqu'à inventer une religion de la raison. Mais alors comment ne pas apercevoir que la foi en la raison devient complètement irrationnelle! Quel beau paradoxe!
Il semblerait que la seule attitude véritablement rationnelle consiste à se méfier de la raison. C'est pouquoi les philosophes disent parfois que la raison doit être critique, et d'abord critique d'elle-même. Car la raison peut aussi s'égarer, et elle le fait assez souvent. C'est le cas lorsqu'on délègue nos décisions aux spécialistes et que ces derniers s'avèrent finalement être dans l'erreur. C'est le cas aussi lorsqu'une trop grande confiance dans la raison mène à une vie déshumanisée où les sentiments et le sens des valeurs disparaissent tout à fait. Il ne faut donc pas faire preuve d'une confiance exagérée dans la raison. Mais en même temps, on voit qu'Aristote n'a pas tout à fait tort de définir l'être humain comme un animal rationnel, car sans la raison nous ne serions pas tout à fait humains.
© CVM, 1997