par Raymond-Robert Tremblay, du cégep du Vieux Montréal
Bien des gens pratiquent une religion sans trop savoir pourquoi. En fait, la plupart des gens auraient bien de la difficulté à définir exactement la religion. En même temps, on constate aisément que la religion est un sujet très controversé. Les gens tiennent à leurs croyances religieuses comme à quelque chose de très précieux, et suppportent mal qu'on ne partage pas leur foi, ou qu'on la critique, cela, même lorsque leur pratique est plus ou moins fervente. Des milliards de personnes se réclament d'une religion ou d'une autre et certains se sacrifient pour leur foi, alors que d'autres sont prêts à poser des gestes très violents contre leurs "ennemis". Dans cet article, nous allons essayer de définir le phénomène religieux et de le distinguer de la philosophie. (Image ci-contre: statue de Bouddha en méditation).
Définir la religion
Une religion est un système de croyances qui répond à la question du sens ultime des choses: le pourquoi de l'existence, la signification de la vie humaine, la vie après la mort. Révélée par une prophète (Krishna, Jésus ou Mahomet) considéré comme porte-parole de Dieu, une religion est d'abord un message de l'au-delà, une parole adressée par Dieu (ou les dieux) à l'être humain. Cette parole révèle le sens et l'orientation qu'il faut donner à sa vie. Aussi, la signification métaphysique de la religion se combine toujours avec une morale, définissant le bien et le mal, les comportements justes et les péchés, tout comme les malheurs qui attendent ceux qui ignorent ces règles. Reposant sur un ou plusieurs mythes (récits qui prétendent à la vérité) qui racontent l'origine du monde, la naissance de l'homme et le destin des morts, toute religion véhicule une espérance qui supporte l'être humain dans ses inévitables épreuves. En plus d'une croyance en des propositions particulières ("Jésus est le fils de Dieu"), la religion implique un engagement du croyant dans sa foi (qui, bien entendu, peut être plus ou moins intense). Il doit conformer sa conduite à un certain code de vie et pratiquer certains rituels (la messe, la confession, etc.)
Les croyances de base d'une religion sont des dogmes (des idées qui ne peuvent pas être remises en question) révélés par un ou des prophètes. Pris ensemble, ces dogmes forment une doctrine. Certains croyants considèrent que le discours religieux doit être pris au pied de la lettre, qu'il représente directement la réalité ("Dieu a créé le monde en sept jours"), alors que d'autres considèrent plutôt qu'il s'agit d'un langage symbolique, représentant par images et paraboles un sens profond à découvrir. Dans un cas comme dans l'autre, ce langage exprime une foi qui se réfère au sacré, c'est-à-dire à des mystères qui appartiennent à l'au-delà - et donc qui échappent à toute compréhension rationnelle - et ultimement à un dieu créateur et ordonnateur du monde. Évidemment, ce caractère sacré implique l'existence d'interdits et de tabous de toutes sortes et requiert le respect le plus absolu de certaines règles: par exemple, l'interdit des blasphèmes.

Verrière chrétienne.
La religion mobilise diverses émotions très puissantes: la peur (des châtiments), la reconnaissance (d'être sauvé), le respect face à ce qui nous dépasse (Dieu est incompréhensible au sens de la raison humaine), la culpabilité (si j'ai péché), l'angoisse (et si tout ça était illusoire?), l'émerveillement (face à la beauté de la création), le plaisir (d'être reconnu dans une communauté de croyants), etc. La religion implique en effet l'appartenance à un groupe, à une institution. Les grandes églises sont riches et prospères, elles ont une influence politique et sociale considérable et leurs structures sont toujours hiérarchisées. La religion est donc aussi un phénomène social et idéologique.
Les excès de la religion
Puisque chaque religion prétend détenir la vérité, forcément chacune tente de convertir les incroyants et de combattre l'influence plus ou moins néfaste des autres confessions. Dans certains cas, cela peut mener à la guerre, à des massacres ou tout simplement à l'intolérance culturelle. Les exemples de guerres inspirées par les religions sont nombreux. Il est arrivé qu'on cherche à détruire ou à soumettre en esclavage des peuples entiers au nom d'une foi religieuse. Encore aujourd'hui, le fanatisme, une forme spécialement virulente de foi, mène des groupes extrémistes à faire sauter des bombes dans les supermarchés et à tuer des innocents. Dans ces cas, il faut remarquer que la religion est conjuguée avec la politique: une combinaison explosive!
Par ailleurs, la religion s'est longtemps opposée à la science. Ce n'est que tout récemment que l'Église catholique a reconnu son erreur dans le procès de Galilée! Même si la religion ne s'oppose pas toujours à la science, elle prend souvent des formes naïves et superstitieuses, surtout parmi les populations peu éduquées. Alors se multiplient les "miracles", les guérisons "inexplicables en dehors de la foi", l'adoration de statuettes (idôlatrie) et autres attitudes semblables relevant de ce qu'il est convenu d'appeler la pensée magique.
Message de Notre-Dame aux trois enfants de Fatima
Mai-Octobre 1917
13 mai - "Voulez-vous offrir à Dieu des sacrifices et accepter toutes les souffrances qu'il voudra vous envoyer en réparation des péchés et pour la conversion des pécheurs ?"
13 juin - "Quand vous direz le chapelet, ajoutez après chaque dizaine : O mon Jésus, pardonnez-nous nos péchés, préservez-nous du feu de l'enfer et conduisez toutes les âmes au Ciel, aidez surtout celles qui ont le plus besoin de votre miséricorde".
13 juillet - "Continuez de dire le chapelet chaque jour pour obtenir la paix au monde, car seule Marie peut le sauver... Sacrifiez-vous pour les pécheurs et dites cette prière très souvent : O mon Jésus, c'est pour vous amour, pour la conversion des pécheurs et en réparation des injures faites au Coeur Immaculé de Marie".
19 août - "Priez, priez beaucoup et faites des sacrifices pour les pécheurs, car beaucoup d'âmes vont en enfer parce que personne ne prie et ne se sacrifie pour elles".
13 octobre - "Je suis Notre-Dame du Rosaire. Il faut réciter le chapelet tous les jours. Il faut que les hommes changent de vie et qu'ils demandent pardon de leurs péchés !"
Enfin, sous sa forme intégriste (foi aveugle et absolue) la religion a tendance à devenir un carcan, s'ingérant dans tous les aspects de la vie publique, et même privée, des gens. Qui n'a pas entendu parler de cette époque où les curés intervenaient directement dans les chaumières pour pousser nos grands-mères à avoir une progéniture nombreuse, puisque la contraception était condamnée et que la limitation des naissances était assimilée à un péché contre la vie? De nos jours, on entend parler de ces femmes qui, dans les pays d'intégrisme musulman, doivent porter le tchador, avoir une attitude modeste et soumise envers leur mari, ou même qui se voient interdire de conduire une voiture, d'étudier ou de travailler!
Les sectes
Tous ont entendu parler des sectes. Une secte est un groupe religieux intégriste et souvent fanatique, qui procède à un véritable "lavage de cerveau" sur ses adeptes afin de leur faire adopter un mode de vie totalement différent de celui de la société environnante. De fait, les sectes partagent beaucoup de caractéristiques avec les grandes religions. Elles sont souvent des religions naissantes. Toutes les grandes religions ont d'abord été des sectes, puis en étendant leur influence, elles sont devenues de plus en plus modérées. Évidemment, la plupart des sectes ne deviennent jamais aussi puissantes, et plusieurs s'éteignent. Mais là où l'influence des grandes religions décline, les sectes trouvent un terrain favorable à leur extension.
Le monde des sectes est fascinant. On y rencontre les croyances les plus incongrues, les plus absurdes. Certains sont convaincus que leur gourou est une réincarnation de Jésus (les disciples de Moon), d'autres pensent que le leur a voyagé dans la galaxie avec des extra-terrestres (les raéliens), d'autres croient détenir des secrets fabuleux (le tristement célèbre Ordre du Temple solaire) ou une formule infaillible pour atteindre l'équilibre mental (l'Église de scientologie)! Ces sectes profitent souvent du fait qu'un individu passe une période très difficile sur le plan psychologique, pour le mettre sous influence. Souvent, elles exploitent financièrement leurs disciples. De plus en plus, on entend parler de sectes qui se sont infiltrées dans des organismes publics ou privés, comme à l'Hydro-Québec, à l'occasion de "cours de formation personnelle".
Comme les religions, mais à un degré supérieur, les sectes exploitent le besoin métaphysique inhérent de l'être humain.
La religiosité
La foi religieuse est irrationnelle: elle repose sur la tradition, le besoin d'appartenance, des rituels et des symboles remplis d'émotivité. Le besoin d'avoir des réponses aux grandes questions de l'existence, la soif d'absolu, est une donnée anthropologique permanente de l'humanité. Pour s'implanter et se maintenir, une religion a besoin de répondre à ces divers besoins. Par exemple, en période de crise sociale ou de catastrophe naturelle, la ferveur religieuse augmente considérablement. Plusieurs personnes retrouvent la foi lorsqu'ils sont à l'agonie. En période de chômage, les suicides et les conversions augmentent! Souvent la conversion est une manière d'éviter le suicide en redonnant du sens à une vie qui en semble dépourvue. Ainsi, la religion répond à des besoins humains fondamentaux.
À notre époque, dans les pays occidentaux développés économiquement, la foi religieuse a fortement décliné, et surtout dans ses formes les plus manifestes: la pratique religieuse est au plus bas, particulièrement parmi la jeune génération. Une relative abondance, l'éducation, le rationalisme et le progrès techno-scientifique font apparaître la religion comme un peu anachronique. Mais, il est très remarquable de constater que la croyance en "un être supérieur", un "créateur", se maintient à un très haut niveau. Rejetant les religions traditionnelles, les jeunes générations s'intéressent à la spiritualité orientale et aux sciences occultes, comme le succès des librairies ésotériques en témoigne. Ils perçoivent la spiritualité ou la foi en Dieu, comme une affaire purement personnelle. Les gens ne peuvent se résoudre à vivre dans un monde désenchanté, froid et mécanique; ils continuent à exprimer leur besoin métaphysique.

Un moine bouddhiste vietnamien
Religion et philosophie
La philosophie également s'adresse au besoin métaphysique de l'être humain. Mais elle le fait de façon plus rationnelle et certainement moins satisfaisante sur le plan émotif. En philosophie, il n'y a pas de foi aveugle, de "crois ou meurs". Aucune parole n'est privilégiée, il n'y a pas de prophètes ou de vérités révélées. Toutes les idées sont examinées au mérite. La discussion et la recherche sont perpétuellement ouvertes. La philosophie se réfère à l'expérience commune de tous les êtres humains. En ce sens, on peut dire que la philosophie partage certaines questions avec la religion, mais elle y répond d'une manière diamétralement opposée.
Chaque philosophe propose des réponses à certaines des grandes questions existentielles et morales des êtres humains. Les grands philosophes suggèrent des voies de réflexion et quelquefois élaborent des systèmes de pensée. Parfois, ils présentent leur savoir comme une forme de sagesse. En ce sens, une philosophie est une croyance personnelle. Mais cette "foi" doit être raisonnée, c'est-à-dire perpétuellement soumise à l'examen critique des autres. Elle est en principe révisable. Elle propose à chacun de faire l'épreuve personnelle de sa vérité.
Certes, certains philosophes croient en un dieu et en une réalité spirituelle, mais pas d'une manière naïve ou aveugle. En fait, ils ne font pas intervenir ce dieu dans le monde, laissant toute liberté aux êtres humains. D'autres sont athées et considèrent avec Feuerbach (1804-1872) que Dieu est une sublimation de la puissance et de la créativité humaines. Ils considèrent la religion comme une idéologie à dénoncer. D'autres, enfin, sont agnostiques, c'est-à-dire qu'ils refusent de croire ou de ne pas croire en une entité indéfinissable. À la question "Dieu existe-t-il?", ils répondent "je ne sais pas" ou même "cette question est sans signification". Mais tous partagent une attitude rationnelle et critique envers ces questions. Aucun ne défend un dogme ou ne préconise l'abandon de la liberté de choisir au profit d'un prophète ou d'un maître spirituel, aussi sublime soit son message! Bref, la philosophie est le lieu d'une affirmation de la puissance de la réflexion humaine face aux grandes questions.
© CVM, 1997