Art et connaissance chez Platon

par Michel Robert, du cégep du Vieux Montréal

 

Théorie des formes

La compréhension de l'attitude de Platon face à l'art repose avant tout sur sa théorie des formes. Cette théorie propose que les choses sensibles ne sont que des images des formes intelligibles (idées). Dans l'allégorie de la Caverne, Platon spécifie que toute véritable connaissance équivaut à une dialectique ascendante; par l'effort scientifique, propre à la démarche philosophique, se détacher des apparences pour remonter à l'Idée. Nous reconnaissons ces idées par notre vie antérieure (réminiscence). La Beauté est une telle forme intelligible. Examinons de plus près maintenant les éléments composant sa doctrine esthétique.

Esthétique (beaux-arts)

Platon subdivise les arts en trois grandes classes:

a) arts visuels;

b) arts littéraires;

c) arts musicaux mixtes;

Ensuite, il les situe dans la catégorie de la &laqnotechnè», c'est-à-dire, les dons de création et de production:

a) l'art d'acquérir;

b) l'art de produire.

1- Production d'objets actuels (humain / divin).

2- Production d'images:

a) produites par les humains: images;

b) de production divine: les rêves des hommes.

À leur tour les images sont distinguées en:

1) ressemblance authentique (eikon);

2) ressemblance apparente (fantasma).

À son époque, le sens du mot art recouvrait l'ensemble des matérialisations de la création; aussi, Platon par cette division, tentait-il de situer la place de l'art dans la cité. Plus particulièrement, en isolant la distinction opérée en 2) a) Platon situe, la lignée de la production humaine d'images, dans l'ensemble de sa philosophie.

L'art est donc imitation (mimesis) de la réalité qui ne recoure pas à la raison. Même plus, Platon ira jusqu'à parler de cette technique en terme d'irrationalité (mania); ne lui accordant tout au plus qu'une possession divine, qu'une intuition de la réalité mais, de ce fait, elle est décevante, car privée de la substance imitée. Toute création est une imitation des formes intelligibles, mais en tant qu'image elle est étrangère à la connaissance authentique. Si l'artiste crée, il ne sait pas ce qu'il crée. La philosophie seule peut prétendre à ce savoir.

Le Beau

Comprendre l'attitude fort complexe de Platon envers la beauté exige au préalable de garder en mémoire les rapports qu'entretient cette forme facilement accessible à celle de l'amour. En effet, Platon conserve plusieurs éléments des mythes, et notamment la personnification du mythe dans son récit sur la création de l'univers. De toutes ses personnifications, l'amour (Eros) posséde un statut particulier. C'est une force et non, comme les autres, un simple état. C'est cette force que Platon mettra en scène dans son dialogue le Banquet. Si Platon situe la contemplation de la forme intelligible nommée "Beauté" dans sa dialectique ascendante, celle-ci s'incarne dans un corps concret: celui de l'être aimé. La connaissance philosophique semble donc pouvoir, par analogie, porter aussi la forme de cette force "érotique". Si Platon dénigre l'imitation artistique comme moyen de connaissance, paradoxalement, un beau corps peut, grâce à Éros, conduire à la connaissance vraie.

Schématisons rapidement ce dialogue pour mieux cerner l'enjeu de ce paradoxe:

amant:

forme immédiate:

forme matérielle --> beauté

sciences:

connaissance de l'Esprit :

Lois et Institutions --> proportion et mesure

philosophie:

Forme intelligible

réminiscence --> vérité

Nous percevons par ce schéma que la beauté physique peut mener à la connaissance vraie mais aussi que cette beauté physique est posée au départ.

Nous arriverons à la connaissance de la Beauté (forme intelligible) parce qu'il y a de beaux corps, que nous aimerons et qui nous libéreront, de nos projections (fantasma) sur ces corps (forme apparente), de la véritable beauté.

Ainsi, un jugement esthétique se base avant tout sur la vérité, sa ressemblance avec la réalité; mais cette réalité est pour Platon l'univers des formes. Autrement dit nous n'avons pas l'idée du beau dans notre tête, cette idée est ailleurs, plus précisément dans la partie immortelle de notre âme, partie qui permet la réminiscence de toutes les formes intelligibles.

Art et morale

Pour Platon, l'art suprême était celui de l'éducateur et du législateur. Dans la République, ce rôle revenait au groupe fonctionnel capable de diriger la cité par la connaissance du Bien. Du groupe des gardiens donc, ceux qui auraient atteint la contemplation des formes intelligibles: les philosophes.

En regard du Bien, les philosophes manieraient cet art qui permet à une société de se maintenir et de se reproduire en situant chaque occupation à sa juste place. En regard du Bien, l'art est Bon. Cette société ne serait pas dépourvu des effets de l'art. Platon en détermine deux: la joie et l'influence.

Comme nous l'avons vu plus haut, la beauté, dans cette cité platonicienne, serait une joie sans apparence et donc pure. N'étant attiré par l'alliage charnel que pour mieux le sublimer, le transcender, cette joie ne pourrait en rien être dommageable à l'harmonie sociale. Son influence, par la perpétuation des signes authentiques de la beauté, c'est-à-dire conformes en tout point à la pureté, ne pourrait qu'être bonne. Ici Platon veut éviter que l'art propage (comme on peut le constater dans les récits homériques) une description malsaine des dieux. Nous pouvons conclure ici la triade platonicienne: en regard du Bien, l'art sera Bon et Beau.

© CVM, 1997