orion.jpg (9075 octets)La cosmologie, première partie

par Joseph Chbat, du collège André-Grasset

 

1. En cette dernière moitié du XXe siècle, il ne nous est pas permis de fermer l'oeil sur le progrès que l'humanité a effectué dans les découvertes de son milieu cosmologique, et si le cours de philosophie s'attaque à l'étude de l'être humain dans son milieu, il lui est nécessaire de s'ouvrir aux données de la science et d'en tirer l'éclairage approprié. (Ci-contre: la nébuleuse d'Orion. Source: Nasa)

2. De fait la philosophie dans son désir de tout connaître et dans son ouverture aux questions les plus générales est obligée d'emprunter aux différentes disciplines leurs connaissances particulières. Et il ne serait pas permis au philosophe qui cherche par exemple à situer l'humain dans son milieu cosmologique d'avoir une fausse représentation de ce milieu. L'on sait bien que le grand maître de l'antiquité, Aristote, avait bâti sa vision du monde et sa synthèse philosophique sur une fausse cosmologie. D'une certaine façon, il avait entraîné l'humanité sur une fausse piste, mais ce n'était pas tout à fait de sa faute; la science du temps n'était pas rendue là où elle est rendue maintenant, et l'on peut imaginer qu'Aristote, avec sa grande curiosité intellectuelle, n'aurait jamais omis de se mettre au courant des données cosmologique de la science, s'il devait exister de nos jours.

3. Il faut d'ailleurs être d'autant plus prudent quand on construit une vision du monde que l'on risque d'avoir du poids et de l'influence sur les autres. L'on sait à ce propos combien Aristote a influencé l'antiquité et le moyen âge avec sa synthèse cosmologique. L'on sait aussi qu'aujourd'hui, la philosophie, principalement chargée de proposer une vue globale sur la réalité et sur la connaissance de cette dernière, est parmi les rares disciplines qui se donnent encore cette mission quasi impossible de dépasser la spécialisation vers la connaissance générale, et de mettre ensemble, dans une vue synthétique, les différentes connaissances que les champs spécialisés lui apportent. Les autres disciplines, dans leur ensemble, sont de plus en plus préoccupées par un savoir spécialisé et précis, mais certes plus réduit et moins général. On pourrait affirmer sans trop craindre de se tromper que, pour jeter un éclairage sur la réalité dans son ensemble, il ne nous reste que l'esprit philosophique qui habite telle ou telle discipline, dont bien sûr la philosophie elle-même. Il faudra aussi noter que même la philosophie a été sollicitée par la spécialisation, lorsqu'elle est devenue "philosophie de": philosophie du langage, de la sexualité, des sciences, du droit, de l'éducation, etc. Mais, et c'est là un bien très précieux qu'il faudra savoir préserver le plus longtemps possible, même à partir d'une perspective spécialisée, la philosophie rejoint toujours l'universel ou du moins tente de le rejoindre, sous peine d'ailleurs de ne point être philosophique. On dirait que le regard philosophique sur les choses est universel ou alors il est autre chose que philosophie.

4. Mais cette préoccupation "totalisante" de la philosophie exige de ceux qui la pratiquent une ouverture sur les autres domaines et un effort constant de mise à jour et d'adaptation à ces domaines qui lui sont étrangers de prime abord. C'est exactement le cas du domaine cosmologique qui, comme tous les autres domaines de la science, s'est détaché de la branche principale du savoir philosophique, pour constituer une branche à part, une branche spécialisée. De fait, aujourd'hui, l'astronomie et l'astrophysique sont deux branches de la physique qui enregistrent un progrès continu dans leurs découvertes. Et ce sont ces branches qui nous renseignent sur notre milieu cosmologique. Ceci rend obligatoire au philosophe qui veut réfléchir sur les rapports entre l'humain et son milieu de se renseigner sur ce que ces sciences disent du milieu cosmologique, afin de bâtir sa réflexion totalisante sur un savoir admis et non sur des hypothèses farfelues.

5. S'ensuit-il que le philosophe doive se transformer en astrophysicien pour pouvoir se prononcer sur son milieu? Heureusement que non, car l'astrophysicien lui-même risque parfois de ne pas tout savoir sur l'astrophysique, et dans cette course au savoir, personne ne peut prétendre avoir toute l'information sur un domaine et encore moins sur tout. Mais heureusement qu'il a toujours existé et qu'il existe encore aujourd'hui ce qu'on appelle la formation générale ou la formation fondamentale. Cette formation fait en sorte que quiconque a une "tête bien faite" est capable de comprendre l'essentiel d'une discipline donnée et de l'intégrer au reste de ce qu'il sait. Cela suppose, de toute évidence, une attitude d'ouverture et de curiosité intellectuelle à l'endroit de ce que notre culture actuelle met devant nous comme moyens de diffusion et vulgarisation du savoir. Jamais par le passé la culture n'a été aussi bien équipée qu'à l'heure actuelle pour rendre le savoir accessible à tous ceux qui désirent se l'approprier.

6. La philosophie s'ouvre donc avec intérêt aux divers domaines du savoir spécialisé afin d'en piger ce qui alimente sa réflexion et sa préoccupation totalisante, et c'est cela qui explique que dans le cadre d'un cours de philosophie comme celui-ci, on passe un certain nombre d'heures à nous renseigner sur ce que la science dit de notre monde et notamment de la cosmologie. Si l'on veut parler de la place que l'humain occupe dans le cosmos, il faut être capable de synthétiser notre savoir sur ce cosmos où nous vivons. Dès lors on doit s'intéresser à des questions comme les suivantes:

- la théorie du Big Bang et tout ce qu'elle amène avec elle comme tentatives de preuve de l'âge de l'univers, de son évolution et de son expansion continue (rayonnement cosmique, effet Doppler, etc);

- l'origine, la vie et le devenir possible de notre système solaire qui dépend principalement de son astre central, le soleil;

- parlant du soleil, on parle d'étoiles, et alors on doit s'intéresser à ces objets célestes qui brillent depuis l'"éternité" dans nos espaces "infinis": leur naissance, leur vie, leur rayonnement, et éventuellement leur mort, car notre avenir est rattaché au devenir de l'une d'entre elles, tout cela doit figurer au programme du philosophe.

Ces questions passent alors nécessairement par la compréhension des phénomènes comme

- les réactions nucléaires (transformation de l'hydrogène en hélium) qui ont lieu dans les étoiles;

- la compréhension de l'état d'équilibre des étoiles, équilibre qui permet la vie de la nôtre, grâce à quoi, nous sommes assurés de nous succéder, génération après génération, et de chercher aussi longtemps que possible la résolution de l'énigme de l'existence;

- la compréhension et la prévision de la "fin" ou de la mort de ces étoiles et donc de la nôtre, en passant par des phénomènes comme les naines blanches, les étoiles à neutrons et les trous noirs.

7. Se donner la peine de connaître l'essentiel de ces phénomènes que la science étudie dans ses diverses branches spécialisées, n'est point un luxe d'intellectuels que l'on veut s'offrir pour remplir son temps. Nous sommes plutôt mis devant la nécessité de ces incursions culturelles afin de rendre significatif notre discours sur cette réalité dans ce qu'elle a de plus général. Et c'est ainsi qu'on peut et qu'on doit même intégrer dans le "cursus" de notre programme philosophique, une sérieuse "enquête" sur les derniers développements de ces disciplines connexes qui nous renseignent sur notre milieu.

8. Cette préoccupation de l'extra-philosophique qui doit rendre notre préoccupation philosophique plus significative ne date pas d'hier, et toute philosophie qui se respecte a assuré tout au long de l'histoire une sorte de synthèse du savoir disponible. Ce qui nous ennuie aujourd'hui toutefois, c'est la dispersion extraordinaire des branches du savoir. Cela met la philosophie devant un défi impossible à relever, car il n'est plus possible pour personne de ramasser tout le savoir, dût-il s'en tenir à de simples généralités sur chacun des domaines. Cela ne devra toutefois pas nous empêcher, lorsque nous avons un besoin direct d'un domaine déterminé du savoir, d'aller nous y frotter et d'en tirer la synthèse nécessaire. C'est exactement le cas d'un cours comme le 201 qui doit étudier l'être humain et son milieu. Dépendamment du découpage que le professeur de philosophie fait de ce milieu humain (découpage sociologique, psychologique, cosmologique ou autre), il devra s'affairer à chercher dans le domaine correspondant à son découpage, l'information nécessaire pour rendre adéquat l'éclairage sur le tout, à partir de la perspective où il se place.

9. La raison humaine, depuis sa "miraculeuse" naissance aux environs du VIe siècle avant l'ère chrétienne, n'a cessé de progresser en effectuant des sauts, et des "révolutions". La révolution copernicienne en est un exemple. La percée des théories évolutionnistes comme celles de Lamarck et de Darwin en est un autres. Les efforts qui se font déployés pour démarquer en nous ce qu'il y a d'animal de ce qu'il y a d'humain, ce qu'il y a de naturel de ce qu'il y a de culturel témoignent également de cette marche vers l'avant. La découverte de l'épaisse couche de l'inconscient qui nous constitue et contre laquelle nous luttons constamment pour nous prendre en main et pour réaliser notre "humanitude" comme se plaît à l'appeler le généticien Albert Jacquard, marque encore un progrès indéniable dans notre rapport à nous-mêmes et au monde. Et finalement toutes les découvertes que nous faisons sur notre univers en analysant l'information obtenue soit par les images fascinantes de nos puissants téléscopes, soit par les ondes mystérieuses de nos radio-télescopes, nous font repousser les frontières de notre ignorance, en nous ouvrant à une connaissance de plus en plus riche du monde qui nous entoure. Tout cela nous incite également à continuer notre réflexion sur l'univers qui nous engendre et qui nous dote de cet instrument combien complexe qu'est notre cerveau, instrument habité par cette étrange anomalie qu'est le désir de connaître et de se connaître soi-même.

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Dernière mise à jour: le 13 février 1998