Platon

par Michel Robert, du cégep du Vieux Montréal

 

Sa vie

Né athénien d'une famille aristocratique aux environs de 427 avant l'ère chrétienne. C'est en ~407 qu'il rencontre Socrate et le fréquente pendant huit ans. Ses écrits démontrent l'énorme influence qu'a eu la vie et la mort de Socrate sur lui. C'est après la mort de Socrate (condamné injustement pour impiété en ~399) que Platon se retira à Mégare. Par la suite il voyagea où il se rendit à Syracuse (Sicile) à la demande du souverain Denys I. Il fonda l'Académie en ~387 où il enseigna pendant les quarantes années qui suivirent. Cette période est marquée par des recherches et des transformations importantes dans sa philosophie. Platon mourut aux environs de ~347.

Ses dialogues

Ses écrits, tous conservés, peuvent être distribués en trois périodes de composition (sont indiqués seulement les dialogues généralement acceptés pour chacune des périodes): la première période comprendrait: Apologie, Criton, Euthypron, Lachès, Charmides, Ion, Hippias Mineur, Lysis, Euthydème; la période moyenne: Ménon, Hippias Majeur, Cratyle, Phédon, Banquet, République; enfin dans la période tardive se retrouveraient: Parménide, Phèdre, Théétète, Sophiste, Politique, Timée, Philèbe, Lois.

Le Criton

Le Criton vise principalement à tracer le portrait d'un personnage: Socrate. Le point le plus frappant le concernant est sans contredit sa conversation. Toute sa vie semble y être consacrée. D'entrée de jeu, son attitude semble conviviale et simple. Mais très rapidement le lecteur du dialogue est impressionné par l'intensité des propos de Socrate. En effet, l'ensemble de ses propos focalise l'attention sur la posture morale requise pour la pratique d'une vie vertueuse. Plus simplement, il se dégage des propos de Socrate, que la vertu est non seulement une manière d'agir mais aussi un moyen de connaissance.

Ainsi Socrate amène Criton à apercevoir la nécessité d'obéir aux lois de la Cité athénienne. Obéir n'est pas une attitude passive mais l'engagement concret exigé par la conviction morale que Socrate a dégagée dans son examen de la justice. Sous la forme d'un questionnement serré (la dialectique) cet examen confronte chaque position de Criton. Ces positions sont des arguments que Socrate transforme en question à laquelle correspond une réponse et une seule. C'est en confrontant l'ensemble des réponses à la position de départ de Criton que Socrate en dévoile la fausseté. L'espace de la conversation socratique est une prise de position issue de la critique de plusieurs arguments.

Cette doctrine toutefois est paradoxale. Nulle part Platon ne spécifie l'objet de cette connaissance. Tout au plus pouvons-nous penser que celle-ci se réfère, dans la vie d'un individu, à la recherche du bonheur. La véritable connaissance est une attitude pratique; faire le mal est un signe d'ignorance. C'est pourquoi, selon Platon, la vertu peut s'apprendre, donc s'enseigner.

La République

Dans la République (dont l'allégorie de la Caverne constitue le livre VII) Platon cherche maintenant à définir la nature de la vertu, plus particulièrement, dans le gouvernement des humains, sa forme politique et éthique: la justice. Cette fois-ci la vertu est considérée sous l'angle de l'Idée (ou Forme éternelle). Considérée avant tout donc comme une hypothèse. Entre autres choses, nous retrouvons aussi dans ce dialogue une théorie de la vérité - il y a autant de degrés de connaissance que de degrés de réalité-, une utopie politique - fondée sur l'âme du sage- ainsi qu'une réflexion sur le Bien et la justice. Platon cherche à définir ce qu'une telle hypothèse implique comme conséquences dans la poursuite d'une vie humaine digne de ce nom. Appliquée à la vertu, cette hypothèse nous permet de considérer le statut privilégié du Bien.

Ainsi l'idée platonicienne est la chose même signifiée par un mot. Elle ne peut être perçue mais seulement conçue (remémorée serait plus juste). Elle est unique, intemporelle, éternelle. C'est pourquoi elle échappe au changement et est supérieure aux choses. La relation de l'Idée avec le mot qui la signifie est une relation d'original à sa copie.

Dans l'allégorie, cette relation est dépeinte sous les traits des prisonniers abusés par le monde des choses et devant s'en détourner, vers les Idées, qui en sont les modèles. Platon parle aussi, à cette période, de participation, c'est-à-dire que pour lui les choses participent des Idées (qui, par ailleurs, leur sont parfaitement distinctes) et c'est pourquoi la réalité, malgré tous les changements trouve là sa stabilité. Ainsi puisque les Idées sont distinctes des choses, notre appréhension des Idées n'est pas la même que celle des choses. Platon marque la différence entre l'opinion (concernant les choses) et la connaissance (s'adressant aux Idées). La connaissance est rationnelle. L'opinion est irrationnelle parce qu'elle fait appel à la conviction. C'est pourquoi la connaissance en tant que faculté rationnelle peut s'enseigner. Mais pas n'importe comment.

Cet enseignement revêt pour Platon la forme d'un processus d'initiation. L'initié sera celui qui, libéré de l'opinion, sortira de la Caverne, acceptera sa connaissance antérieure comme une erreur, contemplera, dans un premier temps, le reflet des choses pour, graduellement, contempler le monde véritable. Après ce processus, de retour dans la Caverne, l'initié, en possession de la connaissance des Intelligibles (les Idées), devra maintenant libérer les autres de l'illusion de la connaissance par l'opinion. Alors seulement il sera philosophe. Il aura réconcilié les deux modes de connaissances et son enseignement sera celui d'une connaissance claire et ordonnée du monde. Il sera donc la preuve vivante que le Bien subordonne tous les autres Intelligibles: c'est la conception du Bien comme valeur suprème, le Bien souverain. Dans l'allégorie, ce trait essentiel du philosophe est symbolisé par la contemplation du soleil.

La connaissance du Bien et du Beau

Pour Platon, cet enseignement prend aussi la forme de la réminiscence, c'est-à-dire que notre âme se rappelle des Idées qu'elle a contemplées lors d'une vie antérieure (la métempsycose), vie où elle ne possédait pas de corps. Par le biais des choses, nous nous souvenons des Idées et la philosophie est la manière d'y parvenir sans confusion. Une autre possibilité semble s'inscrire dans la connaissance, par l'amour envers une belle personne, qui nous mène à l'amour de la sagesse et, de là, à la contemplation de l'Idée du Beau. Cette dernière doctrine se retrouve dans le Banquet.

L'âme

L'enseignement de la philosophie, tel que proposé par Platon, implique donc une âme immortelle. Celle-ci possède trois parties: le siège des instincts naturels, celui de la volonté et du courage et enfin celui de la raison. Cette doctrine implique comme hypothèse que la vertu est l'équilibre et le bon fonctionnement de ces parties. Nous trouvons dans le Phèdre certains détails de cette hypothèse. C'est dans sa dernière période que Platon envisagera la question de la connaissance rationnelle sous l'angle de la vérité et du mensonge.

L'être et le non-être

Dans le Sophiste, Platon poursuit sa grande distinction métaphysique entre l'être et le non-être. Platon à l'âge de soixante ans s'attaque à une question qui bouleversera sa philosophie. Comment des réalités telles la vie, la pensée, le changement peuvent-elles être? Comment le mensonge (tel qu'on peut le retrouver dans un sophisme) peut-il être? Pour Platon, ces contradictions entraînent au plan de la vie vertueuse la plus grande détresse: comment connaître la vérité sans l'ombre d'un doute? Dans la première période de Platon il n'était pas question de l'univers de l'être. Celui-ci parlait du "monde des Intelligibles" modèle des choses sensibles. Les Idées (du monde des Intelligibles) étaient caractérisées par le repos et les choses (du monde sensible) par le mouvement. Platon maintenant construit une nouvelle théorie.

La vie, la pensée, le changement, le mensonge et l'erreur, tout cela existe. Et précisément là, dans cette existence, Platon trouve la solution aux contradictions qui hantaient sa philosophie antérieure. L'existence, pour être, nécessite un mouvement, un mélange entre les différentes réalités. Chaque réalité communique avec d'autres réalités et retrouve ainsi un nouvel élan. C'est pourquoi il est possible de dire "A est B". L'être devient une véritable puissance qui amène les réalités à se mélanger. C'est ce mélange qui fait que les choses sont.

La philosophie: réponse aux sceptiques

Platon trouve donc une réponse révolutionnaire aux questions qui entraînaient le scepticisme. Chaque chose est différente (autre) des autres choses. Ainsi le non-être peut exister puisqu'il a l'être comme différence (comme autre) et par le fait même l'être n'est pas l'ensemble des choses mais chacune d'elles. Le mensonge et l'erreur existent donc mais ils sont "ce qui ne doit pas être": ils ne doivent surtout pas être enseignés comme la vérité.

La philosophie menant à une vie heureuse, produit la connaissance vraie et essentielle. Celle-ci, comme nous l'indique le Philèbe se résume en l'unité "de la beauté, de la symétrie(harmonie) et de la vérité." Dans la République, cette unité revêt l'idéal du communisme intégral. Nous voyons que la méthode dialectique est la manière dont Platon aborde l'introspection et la réforme des opinions et des préjugés inhérents à la vie humaine, c'est-à-dire à son existence dans une cité. Il cherche avant tout à éviter le scepticisme vis-à-vis l'état de la connaissance et de l'action humaine.

Bilan

Si Platon est entré dans la vie publique par le même fond culturel que tous les Athéniens de son temps, il en aura marqué les mutations d'une manière profonde et durable. Encore aujourd'hui, pour plusieurs, la connaissance du monde implique cette position platonicienne: pour prétendre à la vérité, une connaissance authentique doit reconnaître l'Idée derrière toutes les apparences sensibles. C'est pourquoi lire Platon maintenant illustre l'aphorisme de Nietzsche selon lequel "apprendre nous transforme."

© CVM, 1997