Raoul, un être tridimensionnelpar Joseph Chbat, du collège André-Grasset
19. Regardons maintenant en bref le fonctionnement de Raoul dans chacune de ses trois dimensions, en gardant toujours en vue qu'aucune de ces dimensions ne peut fonctionner d'une façon isolée. Raoul restera constamment un amalgame de corps-coeur-tête, et c'est la prédominance de l'une ou l'autre de ces dimensions qui nous fera parler d'elle en particulier. Alors commençons avec la dimension du corps.
1. La dimension du corps
20. Comme nous commencions à le dire un peu plus haut, Raoul a un contact, sur le plan du corps, avec le monde extérieur et avec le monde intérieur. Son contact avec le monde intérieur se traduit par cette conscience de son propre corps que nous avons appelée la proprioception, et cette dernière est très précieuse et très précise, même si souvent Raoul oublie qu'il la possède avec son "équipement naturel". Sur le plan de son contact avec le monde extérieur, Raoul a ses sens qui correspondent à la structure sensible du réel. Cette complémentarité entre Raoul et le réel lui fournit d'emblée un premier degré de connaissance très riche mais non exempt de quelques imprécisions. De ce fait, Raoul estime qu'il est raisonnable de constamment faire paraître ce genre de connaissances devant le tribunal de sa raison. Quand Raoul examine bien les informations que lui fournissent ses sens, il y va avec tact et diplomatie, et même s'il se rend compte souvent que ses sens le trompent, il ne pense pas pour autant que leur information est surtout erronée. Il la considère plutôt comme incomplète.
21. Raoul n'étant pas fou, il administre à l'endroit de ses sens une présomption de vérité, tout en gardant de la place pour l'analyse et pour la vérification. De fait, la vision de Raoul à l'endroit de ses sens est semblable à celle du code pénal qui régit les pays civilisés à l'endroit des accusés: ces derniers sont présumés innocents jusqu'à preuve du contraire. Et les sens de Raoul sont présumés &laqnovéridiques» jusqu'à preuve du contraire. Mais Raoul sachant qu'il est condamné à vivre avec ses sens, et étant réaliste, il ne peut pratiquer à l'endroit de ses sens une politique trop sévère, et il sait aussi, parce qu'il est raisonnable, que le scepticisme est paralysant. Alors il fait confiance à ses sens, mais il expose constamment le résultat de leurs appréhensions à la critique de la raison ainsi qu'à celle de son coeur. De fait, ce n'est pas pour rien que Raoul est tridimensionnel.
22. Toutefois, sur le plan du fonctionnement quotidien, Raoul pratique la loi du &laqnolong terme». Il est prêt à dépenser des efforts accrus et à user d'une attention soutenue chaque fois qu'il entreprend une nouvelle activité complexe, car il sait que, peu de temps après, son corps étant &laqnoéquipé» comme il l'est, il en arrivera à une exécution automatique et quasi inconsciente. Et la vie de Raoul se joue ainsi en une très grande part justement entre la conscience et l'inconscience. Mais sa raison lui rappelle constamment qu'il ne faut jamais perdre de vue l'ensemble de son activité. Et Raoul sait que s'il a tout avantage à automatiser certains de ses rapports avec le monde, il a également tout avantage à les rappeler à sa conscience, parce que Raoul unifié doit pouvoir toujours rendre compte de ce qu'il fait et de ce qu'il est. Par l'automatisation de son action, Raoul accroit son efficacité, et il se rend même disponible à autre chose, à des activités simultanées, parce que certaines d'entre elles ne requièrent plus d'attention ou de concentration. C'est comme ça que Raoul conduit son &laqnoMario» avec une efficacité exemplaire à travers toutes les embûches pour aller sauver la princesse, tout en étant encore capable de prêter attention à ce qui se passe à côté de lui; c'est ainsi qu'il conduit également son auto dans une circulation dense et compliquée, nécessitant un ajustement constant et une vigilance ininterrompue, tout en écoutant la radio ou tout en continuant une discussion avec l'un ou l'autre de ses amis. Bref, c'est ainsi qu'il accomplit un tas d'opérations très complexes, sans même se rendre compte de cette complexité. De fait, il acquiert une expérience telle qu'il peut sans problème être disponible à apprendre autre chose pendant qu'il rééxécute des opérations très complexes, et de cette façon, l'automatisation d'une expérience libère l'attention afin qu'il puisse apprendre davantage.
23. On se rend compte sans doute que la dimension corporelle nécessite le recours aux deux autres et ce pour la simple raison que le corps de Raoul n'est pas une simple machine et que même s'il peut faire diverses activités, il ne devrait pas les faire d'une façon inconsciente. En comparaison avec le corps de la vache qui n'arrête pas de brouter l'herbe disponible et d'exécuter les mêmes actions dans les mêmes circonstances, le corps de Raoul, écoutant sa tête et son coeur, se demande s'il doit continuer ou non une activité habituelle, et si cette activité est orientée oui ou non vers son bien, lequel bien n'est pas tracé d'avance. Quant au rapport de Raoul avec l'automatisation de son activité, Raoul voit vite le danger qui s'y trouve, car le corps de Raoul contracte des habitudes, et si Raoul ne pratique plus la vigilance de sa conscience raisonnable à l'endroit de ses propres habitudes, il en deviendra vite prisonnier. Et la chose est trop sérieuse pour que Raoul puisse se permettre de l'ignorer, d'autant plus qu'il est plus difficile pour Raoul de désapprendre ses habitudes, de se déshabituer, que d'en apprendre d'autres, toute neuves. Et Raoul ayant les yeux à la bonne place et ayant observé tant de gens se faire rouler par leurs propres habitudes: ceux qui n'arrivent plus à arrêter de boire, de fumer, de manger, de se droguer; ceux qui n'arrivent plus à prendre conscience de leurs actes et de leurs gestes et qui les répètent comme des automates, avec souvent les mêmes mots et les mêmes intonations... Raoul est trop intelligent pour ne pas les voir et pour ne pas être vigilant à l'endroit de ses automatismes et de ses habitudes.
24 A mesure que Raoul vieillit, il se rend compte d'une façon de plus en lus aiguë à la fois de l'importance et du danger de ses habitudes, car si les automatismes s'inscrivent en nous sous forme d'habitudes et de besoins que notre corps intègre à son fonctionnement normal, car s'il est pratique de compter sur la capacité d'automatisation de son corps, grâce à quoi d'ailleurs on pourra entreprendre des apprentissages infinis, il est loin d'être pratique d'être pris avec des besoins, surtout lorsqu'on se rend compte qu'ils sont nocifs pour soi ou pour les autres, et de ne pouvoir rien y faire.
25. Bref, le rapport de Raoul avec son corps est un rapport complexe, plaisant, pratique mais dangereux, et Raoul commence vite à comprendre pourquoi les adultes qui ont charge de l'éduquer pratiquent sur lui une surveillance constante. Ils sont même parfois un peu trop pesants voire indiscrets à le suivre constamment dans ses diverses activités. Il lui est même arrivé d'envoyer promener certains de ceux qui ne voulaient rien comprendre du malaise dans lequel ils le plaçaient, chaque fois qu'ils exigeaient de lui des changements et des ajustements à son comportement. Mais Raoul n'est pas fou, et même lorsque ces adultes exagéraient un peu dans sa surveillance, Raoul savait bien dans son coeur, qu'il y avait dans leur attitude à son endroit moins d'inconvénients qu'il n'en résulterait si ces adultes lui laissaient donner libre cours à ses caprices.
26. Le rapport de Raoul avec son corps ne va donc pas de soi et Raoul doit constamment s'en soucier et s'en occuper, mais, comme nous le verrons ci-après, ce rapport devient plutôt simple lorsque Raoul s'arrête sur le rapport qu'il a avec son coeur et avec sa tête.
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Dernière modification: le 13 février 1998