Résumé de «Raoul, un être
tridimensionnel»par Joseph Chbat, du collège André-Grasset
La tridimensionnalité de Raoul
Raoul naît un jour dans le monde, un vivant parmi les vivants. Il est conçu comme eux, et comme eux, il trouve en lui une tendance spontanée à la vie. Mais si Raoul naît dans un corps comme tous les autres vivants, on dirait que la nature a presque vidé son instinct de tout programme, de tout contenu, car Raoul à sa naissance ne sait pas faire grand chose en comparaison des autres vivants dont l'instinct constitue un guide infaillible, et qui, de ce fait, leur permettra de se développer et d'atteindre leur «maturité», beaucoup plus vite que Raoul.
C'est ainsi que pendant que Raoul a tout à apprendre, les autres vivants n'ont qu'à laisser exécuter le programme de leur instinct. De ce fait, on pourra dire qu'ils n'ont rien à apprendre, tandis que Raoul sera ce qu'il se fera, ce qu'il apprendra à être, ce qu'il décidera d'être. Il est en quelque sorte imprévisible, quoiqu'il dépend en bonne partie de sa relation avec les autres, surtout dans la première phase de sa vie.
De fait, Raoul a une mission, celle de se définir, de «naître au monde», de s'y situer, et il doit réaliser cette mission en cherchant à se connaître et à connaître le monde. C'est loin d'être une mission facile; on pourrait même prédire qu'elle sera, d'une certaine façon, impossible à réaliser intégralement. Raoul aura à mettre de l'eau dans son vin, et à prendre patience, car sa mission durera jusqu'à son dernier soupir, et encore!.
Et ce qu'il y a d'ingrat pour Raoul, c'est qu'il part à zéro dans son projet «d'hominisation» de lui-même, du moins au moment où il commence à s'ouvrir au monde. Plus tard, il aura le choix de s'ouvrir aux autres et d'intégrer une partie de leur expérience dans la sienne, mais tout cela, Raoul aura à le faire d'une façon personnelle. C'est pourquoi on estime qu'il aura à vivre sa vie à sa manière.
Sa mission d'ouverture au monde, Raoul doit la réaliser selon trois composantes correspondantes d'ailleurs à sa constitution interne, soit celle de vivre, d'agir et de comprendre. Ceci correspond à sa tridimensionnalité comprenant le corps, le coeur et la tête. Et ce qu'il y a d'important à retenir, c'est que ces trois dimensions sont interdépendantes en lui, et Raoul aura constamment à les harmoniser sous peine de manquer son projet.
La première de ces trois dimensions, justement celle du corps, son lieu d'insertion au monde, sa condition d'incarnation, est déjà différente de celle des autres vivants, car la corporéité de Raoul n'est pas séparable de son coeur ou de sa tête. Raoul pratiquera à l'endroit de son corps une politique de confiance et de méfiance à la fois, car si son corps est l'outil primordial grâce auquel il s'ouvre à ce monde, Raoul sait quand même que cet outil est insuffisant pour la saisie objective du réel. Aussi Raoul pratiquera-t-il à l'endroit de son corps une juste circonspection qui sait justement lui accorder une présomption de vérité, tout en gardant de la place pour la révision, pour la vérification.
Parallèlement à sa conscience du monde extérieur Raoul a la conscience de son propre corps, cette proprioception qui le met en contact avec tout son être, l'unifiant ainsi et le préparant à agir sur le monde.
Et le contact du corps de Raoul avec son monde, son expérience avec les objets, ne se font pas d'emblée sans effort et sa discipline. Ce qui encourage toutefois Raoul, c'est qu'il s'installe vite en lui une sorte d'automatisation quasi inconsciente, qui lui facilite sa «fréquentation» des objets de ce monde et son action sur eux. De fait, il y a là à la fois un avantage et un danger, car si Raoul apprend vite à agir sur le monde, il se rend vite compte que son action est régie par une automatisation inconsciente qui peut vite échapper à son contrôle et créer en lui des habitudes et des besoins dont il aura beaucoup de misère à se déshabituer. Aussi Raoul estime-t-il qu'un minimum de contrôle de sa conscience sur lui-même reste nécessaire, afin qu'il échappe au danger d'une «robotisation» déshumanisante, et à celui de se voir prisonnier de ses habitudes et des besoins auxquels il aura hélas habitué son corps et son système.
Quant à la deuxième dimension qui constitue Raoul, celle du coeur, elle est loin d'être simple, elle aussi. Assurant sa marque distinctive et donc son originalité, sa particularité, elle contient en elle quelque chose d'imprévisible, d'incontrôlable. Mais en même temps, c'est elle qui contient toute l'intuition de Raoul, toute sa créativité et toute sa sensibilité dans ses divers aspects. Il s'établira toutefois entre elle et celle de la tête une sorte d'incompatibilité déconcertante, et Raoul risque de prendre beaucoup de temps avant de comprendre qu'il y a quand même entre les deux une belle complémentarité. De fait, Raoul constate que son coeur est enclin à l'exagération, alors que sa tête lui prêche la modération. Son coeur décide sur un coup d'intuition, alors que sa tête lui recommande l'analyse et l'examen minutieux. Et de toute évidence, la tête de Raoul ne comprendra jamais le véritable fonctionnement de son coeur, même si elle finit par lui faire confiance avec le temps, avec l'expérience, surtout quand elle frappe un cul de sac; quand elle ne sait plus quoi faire!
Cela nous amène justement à cette troisième dimension de Raoul: la tête, la raison, qui est justement caractérisée par le raisonnement, la mesure, l'analyse, le contrôle. Très tôt dans sa vie, Raoul sent que sa tête a pour mission de mettre de l'ordre, de la discipline et de la rationalité dans l'ensemble de sa vie et notamment dans le contrôle de ses deux autres dimensions. C'est sa tête qui lui dicte son devoir moral, ce qu'il doit faire pour que son action soit raisonnable, et si, connaissant les deux autres dimensions, on peut prédire un choc entre elles et la tête, la mission de Raoul, son idéal de sagesse, correspondra avant tout à s'harmoniser lui-même, à mettre de l'ordre dans sa tridimensionnalité de manière à ce qu'aucune de ses dimensions ne prenne des dimensions démesurées et de manière à éviter toute véritable disharmonie, car Raoul ne saura se passer d'aucune de ces trois dimensions. Toute hypertrophie de l'une de ces dimensions, au détriment de l'une ou l'autre d'entre elles, entraînera chez Raoul un déséquilibre, et s'érigera ainsi en un obstacle à son projet de cheminer vers la sagesse qui justement consiste pour lui à se connaître et à connaître le monde.
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Dernière modification: le 13 février 1998