Intégrismes  -2-

Livre de Roger Garaudy, éditions Pierre Belfont, Paris ,1990.

Par Claude Collin.

 

B- Les intégrismes de l’Orient

Après avoir analysé les principaux intégrismes du monde occidental, Roger Garaudy cherche à comprendre l’apparition plus ou moins récente des intégrismes orientaux. Il voit ces derniers comme les séquelles du colonialisme européen, l’intégrisme musulman se présentant comme une réaction contre la domination occidentale. " La source de tout intégrisme (oriental) aujourd’hui, est l’oppression et la répression de l’identité d’une communauté, de sa culture ou de sa religion "p.77

À ses yeux, les causes de l’intégrisme se trouvent dans le colonialisme, la décadence morale de l’Occident, et la politique des dirigeants israéliens. Il identifiera une quatrième source de l’intégrisme oriental : la prépondérance de l’Arabie Saoudite dans le monde musulman grâce à sa puissance pétrolière. (Voir page 97).

Certes, ces comportements de l’Occident ont joué un rôle indéniable –comme déclencheur- dans l’apparition de nouvelles formes d’intégrisme en Orient. Mais on peut aussi penser que l’intégrisme fut un outil utilisé pour les luttes de pouvoir à l’interne. Cet aspect n’est pas vraiment abordé par Garaudy. Il n’évalue pas non plus l’importance de ces mouvements au sein de l’Islam. Il laisse l’impression parfois que tous les musulmans sont intégristes; ce qui n’est certes pas le cas.

 

1- Algérie

Selon Garaudy, le colonialisme français en Algérie, a pendant plus d’un siècle nié les valeurs propres à ce peuple (L’Algérie a une population de 31 millions d’h. 99% arabe berbère et 99% musulmane) et favorisé l’assimilation culturelle au dépend de la culture autochtone. Après la libération de l’Algérie (1954 à 1962), la jeunesse algérienne, devant un avenir bloqué, fut une proie facile pour les démagogues qui ne manquèrent pas d’exploiter la situation créée par le départ des français qui souhaitaient une assimilation à la culture française. Un nationalisme intégriste se développa, accompagné par un retour aux sources comme à la période des califes abbassides d’il y a 10 siècles. Cet intégrisme se traduisit par un puritanisme formaliste absolument inadapté aux exigences de notre époque et incapable d’apporter une solution aux problèmes du chômage, de la pauvreté et des servitudes imposées par les multinationales, la banque mondiale et le fond monétaire international.

Roger Garaudy a certainement raison de soutenir que l’intégrisme en question est une vision mythique de la vie et de la société. Ceux qui adhèrent à cet intégrisme croient que le retour au passé, à ses croyances ancestrales et à l’application rigoureuse de ses lois (la charia) est le plus sûr moyen de préparer la venue de l’âge d’or. Or, cette vision de la vie et de la société favorise la passivité intellectuelle et culturelle, tout en assurant la domination des castes dirigeantes. À la longue, ces peuples vivent dans une structure sociale moyenâgeuse, marquée par l’immobilisme culturel et dogmatique.

La naissance de l’intégrisme islamique en Algérie peut donc être envisagée comme une réaction compréhensible contre une longue colonisation. Mais il est difficile de croire qu’il s’agit là de l’unique cause de l’intégrisme musulman d’Algérie. Il y a sans doute des luttes de pouvoir au sein de la population autochtone qui n’ont pas grand rapports avec la colonisation sinon de remplir le vide causé par le départ des colonisateurs. L’intérêt bien plus que la vertu guide les hommes de pouvoir. La domination des consciences est le plus sur moyen du pouvoir politique. Ce phénomène est encore plus visible dans le cas de l’Iran.

 

2- L’Iran

L’Iran compte une population de 65 million répartie entre plusieurs ethnies (Perses 51%; Azerbaïdjanais 24%; Kurdes 7%; Turcs 2%; autres 13%) et musulmane à 99%. Garaudy présente l’intégrisme qui s’y développe comme une réaction contre la décadence morale de l’Occident (p. 83) " qui fournit un prétexte, hélas! réel au rejet en bloc de tout ce qui n’est pas le passé et qui permet d’opposer la visée spirituelle du mouvement à la décomposition de l’Occident. " (p. 83)

Il n’a pas de peine à démontrer que le modèle de société véhiculé par la domination occidentale depuis cinq siècles — sous les étiquettes de libéralisme, monde libre, démocratie — n’est au fond qu’une dégradation de la société. Aux yeux de Garaudy, la révolution iranienne n’est pas d’abord une révolution politique mais une révolution dirigée " contre une civilisation, celle de l’Occident " (p. 85). Le régime répressif du shah " soutenu militairement par les Etats-Unis " (p. 86) refoulait ce qu’il y avait de plus grand dans le passé islamique. Or, " l’opposition ne pouvait se manifester que dans les mosquées " (p. 86). C’est ainsi que s’opéra la fusion du moral et du politique sur quoi repose la théocratie du leader du mouvement intégriste iranien, l’ayatollah Khomeiny. Garaudy fait ici une remarque importante : " …la sacralisation de la politique jusque là servait le despotisme des princes et des classes privilégiées … ce qui s’est passé c’est la prise en charge de l’Islam par les masses … la libération de l’Islam de l’emprise des pouvoirs à la solde de l’étranger. " (p. 89-90)

Cette prise de position de Garaudy a sans doute sa vérité, mais peut-on croire que les masses aient pris en charge l’Islam? S’il y a quelque chose d’universel c’est bien cette vérité que les mouvements de foule sont rarement inspirés par la vertu. Ils sont le plus souvent le fruit d’une manipulation de la part de gens plus futés, assoiffés de pouvoir.

 

3- Israël et le Proche-Orient

Un autre facteur selon Garaudy qui a contribué à la naissance et au développement de l’intégrisme dans le monde arabe est sans aucun doute la politique de l’État d’Israël, (l’État d’Israël a une population de 5 millions (en 2002) comptant 80% de Juifs et 20% de non juifs – essentiellement des arabes-; 80% sont de religion juive; 14% musulmane; 2%chrétienne). Le régime politique de cet état est " fondé sur les principes les plus archaïques qui sont à la base de sa politique permanente d’agression, d’expansion, de colonisation des territoires occupés. Il s’organise à partir d’une conception confessionnelle et raciste de l’État " (p. 93) Garaudy apporte en preuve l’argument suivant : est Juif celui qui est né d’une mère juive (raciste) ou bien s’est converti selon la Halakha (caractère confessionnel). Garaudy s’appuie ici sur le livre de Claude Klein, directeur de l’Institut de droit comparé à l’Université hébraïque de Jérusalem, auteur de l’ouvrage : Le Caractère Juif de l’État d’Israël, Édition Cujas, Paris, 1977, p. 37.

Il faut ajouter à cela le caractère intégriste de l’État d’Israël qui politise la religion et sacralise la politique tout en se présentant comme le bastion de l’Occident au cœur du monde musulman, un bastion soutenu politiquement, financièrement et d’une façon inconditionnelle par les Etats-Unis avec la complicité des autres puissances occidentales. (Voir page 94). Inutile d’ajouter que la suite des événements jusqu’à aujourd’hui en 2002 donne parfaitement raison à Garaudy.

Il y a sans doute là un paradoxe : le sionisme (qui inspire la politique de l’État d’Israël) a été fondé et dirigé souvent par des agnostiques et pourtant il repose sur la croyance au " Peuple choisi par Dieu " qui lui a octroyé la " Terre Promise ". Par contre, on ne peut pas dire que le peuple Juif adhère en entier au sionisme –qui est un mouvement politique et non religieux--

 

4- Arabie Saoudite

Enfin, le dernier cas analysé par Garaudy est celui de l’Arabie Saoudite, ce pays qui joue un rôle prépondérant dans cette lutte que l’on appelle parfois le choc des civilisations. L’Arabie Saoudite a une population de 21 million dont 90% d‘arabes et 10% d’Afro-asiatiques; elle est musulmane à 100%. L’énorme richesse pétrolière de l’Arabie lui permet de jouer sur les deux tableaux. D’une part, elle se présente face aux pays arabes comme défenseur inconditionnel de l’Islam et d’autre part, comme alliée circonstancielle et indéfectible de l’alliance anglo-américaine.

La famille royale a besoin de la puissance militaire étrangère pour maintenir sa domination. Ce qui lui est assuré par le traité de Katif " par lequel la Grande Bretagne s’engage à le défendre, en échange de quoi elle demeure dans le sillage de la politique britannique. " p.97. En retour, cette famille royale assure la stabilité intérieure et, à l’extérieur, joue un rôle de leader religieux dans les pays arabes et même dans la diaspora arabe. Or, l’Islam qu’elle propage est un Islam désincarné, mécanique, vidé de sa sève. Mais cela fait l’affaire de l’alliance anglo-américaine de laisser croire au monde qu’il s’agit d’un choc des civilisations, sous le couvert d’une lutte entre le bien et le mal. (Comme le confirmeront en 2002 les paroles de M. Bush : " l’axe du Mal " )

On en vient à penser, si l’on voit sous cet angle les rapports entre l’Orient et l’Occident qu’il s’agit d’une guerre de " civilisation ". Or, une autre interprétation de ces rapports est possible, c’est celle qui soutient que cette guerre (puisqu’elle existe réellement,) est une lutte entre d’une part les puissances financières occidentales et d’autre part les populations manipulées par les despotes orientaux.

 

5- Les traits communs

Enfin Garaudy se demande s’il est possible d’identifier un dénominateur commun de ces différents intégrismes de l’Islam. Tout d’abord il affirme que chacun de ces mouvements attache une grande importance à la Tradition, la " sunna " sur laquelle on se base pour exiger une obéissance inconditionnelle à un roi même corrompu et pervers. Lui résister, soutient-on au nom de la sunna, c’est aller contre la volonté de Dieu. Par exemple, en 1990, après la mort de quinze cents pèlerins à La Mecque, piétinés lors d’une panique, le roi Fahd déclare : " Dieu l’a voulu ", espérant ainsi masquer, aux yeux de milliers de musulmans, sa totale responsabilité dans ce massacre.(p. 116)

On peut donc déceler une confusion entre la liberté responsable de l’homme et la nécessité de l’ordre général du monde voulu par Dieu, note Garaudy, une confusion entre la loi morale de Dieu (la sharia, c’est-à-dire le chemin) et la juridiction des pouvoirs (fiqh) c’est-à-dire l’élaboration humaine évoluant avec les sociétés.

De plus, la méthode même de l’interprétation des livres saints est déductive, --comme à l’époque de Bossuet (1627 – 1704) pour ce qui est de l’Église catholique-- : on extraie des versets détachés de leur contexte et on en déduit des conséquences applicables en tout temps et en tout lieu. D’où la sacralisation des pouvoirs établis et la codification de la sharia. Or, le Coran n’est pas un code juridique mais un appel moral, affirme Garaudy. Enfin, ajoutons à cela que le formalisme et le littéralisme tuent tout esprit critique et empêchent toute évolution.

Garaudy suggère donc de combattre l’intégrisme islamique " en montrant que son littéralisme, son formalisme, sa prétention exclusive à être propriétaire de l’Islam est une trahison de l’Islam vivant. " (p. 131)

Dans le dernier chapitre Garaudy propose comme moyen de combattre l’intégrisme non pas la concession, ni la diversion ni la répression, mais le dialogue.

Pour illustrer son propos, il consacre un dernier chapitre à M.Le Pen et à son mouvement du Front National. Ces passages présentent moins d’intérêt général et c’est pourquoi nous ne les aborderons pas ici. Car pour bien traiter ce sujet, il faudrait faire l’analyse des différents systèmes politiques. On se rendrait compte que l’intégrisme est plus répandu que l’on croit.

Mais dans l’ensemble, il faut bien dire que ce livre de Roger Garaudy projette une précieuse lumière sur les problèmes qui confrontent l’humanité en ce début du troisième millénaire, et qui mettent en danger l’existence même de l’homme. Garaudy n’a relevé qu’un aspect de la condition humaine d’aujourd’hui. L’auteur se sent justifié de dire que l’intégrisme est la maladie de notre siècle. Nous devons sans doute lui donner raison sur ce point. On peut retenir que ce livre de Garaudy est une invitation à une plus grande ouverture d’esprit à l’égard de l’autre et de sa différence.

Une telle conception de l’intégrisme est éclairante; elle nous aide à comprendre mieux les problèmes auxquels est confronté le monde contemporain. Mais le fond de la question réside probablement dans la philosophie dualiste qui caractérise la pensée contemporaine et qui est la source de tous les fanatismes. Roger Garaudy n’aborde pas la question sous cet angle cependant, mais au moins il décrit bien le phénomène.

 

© CVM, 2003