Les
attentats du 11 septembre 2001.
Pourquoi?
La haine, je vous dis!
Par Patrice Regimbald,
Cégep du Vieux-Montréal.
Version intégrale d’un texte d’humeur distribué aux étudiants venus assister à un dîner-causerie du profil Questions internationales du programme de sciences humaines du cégep du Vieux Montréal le 25 septembre 2001.
Pourquoi ? Esprit logique formé à la recherche, je me suis toujours méfié des questions qui commencent par un pourquoi ? Que cherche-t-on avec ce type de questions ? Une cause ? Un motif ? Une raison ? Un sens immanent ou transcendant ? Une justification ? Les questions qui commencent par un pourquoi manquent souvent de clarté et de direction et peuvent mener rapidement sur le terrain de la spéculation et de la métaphysique. Je préfère les questions précises, les seules qui sont solubles par les modestes moyens de la recherche en sciences sociales: où, quand, qui, quoi comment ?
Mais feignons de prendre au sérieux une telle question et tentons malgré tout d’y répondre. Derrière la question du pourquoi se profile celle de la recherche des causes : comment se fait-il que cela soit arrivé ? L’axiome selon lequel tout a une cause est une condition de notre capacité de comprendre ce qui se passe autour de nous. Obligatoirement, se dit-on, les actions des humains ont des causes : il ne peut en être autrement. Mais alors, comment déterminer ces causes ? Comment y accéder ?
J’avoue que les réponses habituelles données par les sciences sociales ne parviennent pas à me satisfaire pour saisir les événements du 11 septembre dernier. Ou bien l’on examine ces événements de l’extérieur, comme des choses, comme des faits autonomes par rapport aux individus qui les ont causés ou subis ; il s’agit alors d’établir des rapports de dépendance mutuelle entre des phénomènes sociaux (comme le fit naguère Émile Durkheim, le père de la sociologie française, en établissant une corrélation entre l’accroissement des suicides et l’affaiblissement des liens sociaux). Les commentateurs et analystes n’y ont d’ailleurs pas manqué: ces attentats seraient l’expression des frustrations du monde musulman, en même temps qu’un rappel à l’ordre adressé à l’Amérique qui aurait manqué de mesure et de discernement dans le déploiement de sa puissance et de ses intérêts nationaux. En somme, ceci expliquerait cela; un lien causal simple et direct étant établi entre les deux phénomènes. Comme si la toute-puissance des uns et les récriminations des autres entraînaient nécessairement et obligatoirement la conséquence que deux avions civils percutent volontairement les tours du World Trade Center à New York! Dans le monde des phénomènes physiques, les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets : toutes choses étant égales par ailleurs, l’eau bout toujours à 100 degrés celsius et les corps célestes, où qu’ils se situent, s’attirent avec une force proportionnelle au produit de leur masse et inversement proportionnelle au carré de leur distance.
Mais dans les choses humaines,
tout peut arriver. Jamais rien n’est joué et rien n’est jamais inéluctable.
Deux situations analogues peuvent produire des résultats très différents. Les
inégalités sociales de l’Angleterre d’Ancien Régime ne sont pas moins criantes
que celles de
Ces réponses m’apparaissent d’autant moins satisfaisantes qu’elles sont fondées, pour la plupart, sur un sophisme intellectuel: celui de la culpabilité des victimes. Et son corollaire fallacieux que le châtiment était juste et mérité! Coupables les Juifs exterminés par les nazis? Coupables les enfants irakiens? Coupables les Palestiniens? Coupables les Tibétains? Combien de fois ai-je entendu dire que les États-Unis avaient récolté ce qu’ils avaient semé! Raisonnement sans nuance et sans distinction. Car qui est mort? Ceux-là mêmes que l’on accuse de tous les maux de la terre? Pourtant, George Bush m’est apparu hier à la télévision toujours bien vivant et désespérément égal à lui-même! Serait-ce que l’on considère que la population américaine, qui bénéficie de la puissance des Etats-Unis en même temps qu’elle est solidaire de ses dirigeants, méritait d’être atteinte sans distinction aucune? Alors, oui, dans ce cas, les victimes sont coupables : coupables d’être de nationalité américaine, coupables de s’être rendues au travail et d’être montées dans un avion ce matin-là! À suivre ce raisonnement, l’on peut seulement regretter que le travail n’ait pas été terminé et que la justice ait été appliquée de façon discriminatoire! Pourquoi eux et pas les autres? Et nous, « les plus meilleurs amis » des États-Unis!? À suivre ce raisonnement de la légitime riposte face aux atteintes diverses à la dignité humaine commises par l’hyperpuissance américaine, on justifie non seulement les attentats de New York et de Washington, mais également, en retour, le droit à la réplique armée sans distinction aucune de la part des États-Unis. Qu’importent les nuances puisqu’il s’agit de combattre pour la justice et le bien et de châtier les coupables. Ah, elle est belle cette logique! Elle ouvre un bel avenir aux justiciers en armes! Et il n’y a pas à dire, on aura l’embarras du choix quant aux victimes expiatoires!
Pour tenter de comprendre les événements du 11 septembre, à mon avis il faut se rabattre sur cette autre approche des sciences sociales, l’approche dite herméneutique, où les actions humaines sont assimilées à des oeuvres rationnelles et intentionnelles qu’il faut aborder de l’intérieur. Il s’agirait donc de reconstruire mentalement cette oeuvre de destruction, la recréer dans sa genèse, retrouver ses procédés formels et les états d’âme dont elle résulte, retracer les états intérieurs et psychologiques qui s’expriment à travers elle. Or comment le faire sans connaître de façon certaine les auteurs de l’attentat? Parce que le sens à donner à cette oeuvre destructrice dépend de l’identité de ses auteurs. Posons l’hypothèse qu’il s’agisse de militants antimondialisation. Les événements prendraient alors une tout autre signification. La question de l’identité des auteurs de l’attentat n’est pas indifférente. Mais paradoxalement, le fait même qu’on l’ignore peut nous amener à mieux cerner les motifs que ce geste exprime.
J’ai professé en classe l’idée
assez banale depuis Clausewitz que la guerre et la violence politique ne visent
qu’à forcer l’adversaire à agir selon notre volonté. Quand l’ETA en Espagne,
les Tigres Tamouls au Sri Lanka, le Hamas en
Palestine ou l’IRA en Irlande commettent un attentat,
ils le revendiquent. Forcément, devrais-je ajouter, puisqu’il s’agit
d’intimider le pouvoir, de le contraindre sous la menace de nouvelles violences
à exécuter ses volontés. Mais dans tous les cas, la violence terroriste
constitue seulement un moyen pour parvenir à des fins politiques : la création
d’un état indépendant pour les Palestiniens, les Basques et les Tamouls et la
réunion de l’Ulster à
D’où le désarroi qui s’exprime
dans les esprits qui cherchent à saisir le pourquoi? Je ne suis pas loin de
partager la pensée de Primo Levi et Claude Lanzmann développée à propos de
De là également le désarroi et la valse-hésitation des autorités américaines. La riposte intelligente à la logique de haine impliquée dans ces attentats passerait par l’application pacifique des règles normales du droit international et de la diplomatie. Façon de démontrer que l’on n’entend pas se situer dans le même registre que l’autre. Mais j’ai l’impression que la tentation est trop forte de répondre à la haine par la haine et au feu par le feu. Le problème demeure toutefois entier. Si c’est bien la haine des États-Unis qui est au cœur de ces événements, comment l’éradiquer? Par des bombardements? Par des actions de commandos? Par l’invasion de l’Afghanistan?
On récolte ce que l’on sème disiez-vous? La haine et la re-haine, je vous dis!
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