Terrorisme
et communisme.
L’anti-Kautsky.
Par Léon
Trotski (1920),
Lev Davidovitch Bronstein dit Trotski (1879-1940),
théoricien et homme politique russe, fut
l’une des figures marquantes de la révolution bolchevique d’Octobre 1917. Il
devint alors commissaire du peuple aux Affaires étrangères (il signa la paix de
Brest-Litovsk avec l’Allemagne en mars 1918), puis Commissaire du peuple à la Guerre (1918-1920)
où il organisa l’Armée rouge. Dans ces extraits, Trotski répond à Karl Kautsky
(1854-1938), principal théoricien de la social-démocratie allemande, qui, à
l’été 1918, avait publié un pamphlet, La dictature du prolétariat, où il
déplorait que la dictature bolchevique n’était pas celle d’une classe mais d’un
parti et que le pouvoir avait été confisqué par une poignée de dirigeants, ce
qui rendait l’atteinte des objectifs du socialisme irréalisable. Patrice Régimbald
(Extraits)
Chapitre
II - La dictature du prolétariat
« Marx et Engels ont
forgé la notion de dictature du prolétariat, opiniâtrement défendue par Engels
en 1891, peu de temps avant sa mort - c'est-à-dire l'exercice exclusif du
pouvoir politique par le prolétariat, seule forme sous laquelle il puisse
instituer un pouvoir gouvernemental ». Ainsi écrivait Kautsky il y a quelque dix
ans. Il considérait alors l'exercice exclusif du pouvoir politique par le
prolétariat, la dictature, et non la majorité socialiste dans un parlement
démocratique, comme la seule forme du pouvoir socialiste. Et il est évident que
si l'on assigne pour tâche l'abolition de la propriété individuelle des moyens
de production, il n'est pas d'autre moyen de la réaliser que la concentration
de tous les pouvoirs de l'État entre les mains du prolétariat, la création d'un
régime d'exception pendant la durée duquel la classe gouvernante ne se
laisserait pas guider par l'observation de normes calculées pour un temps très
long, mais par des considérations révolutionnaires en conformité au but.
La dictature est
indispensable parce qu'il s'agit non de changement d'un caractère privé, mais
de l'existence même de la bourgeoisie. Sur cette base, nul accord n'est
possible. La force peut seule décider. Le pouvoir unique du prolétariat
n'exclut naturellement pas la possibilité d'accords partiels ou de grandes
concessions, surtout à l'encontre de la petite bourgeoisie et de la classe
paysanne. Mais le prolétariat ne peut conclure ces accords qu'après s'être
emparé de l'appareil matériel du pouvoir et s'être assuré la possibilité de
décider librement des concessions à faire ou à refuser dans l'intérêt de la
cause socialiste.
Kautsky répudie
aujourd'hui absolument la dictature du prolétariat, « violence exercée par une
minorité contre la majorité »; c'est dire qu'il se sert, pour définir le régime
du prolétariat révolutionnaire, des termes mêmes dont se servaient
invariablement les socialistes honnêtes de tous les pays pour flétrir la
dictature des exploiteurs, fût-elle recouverte du voile de la démocratie.
Reniant la dictature
révolutionnaire, Kautsky délaie la question de la conquête du pouvoir par le
prolétariat, dans celle de la conquête d'une majorité social-démocrate au cours
d'une prochaine campagne électorale. Selon la fiction juridique du
parlementarisme, le suffrage universel exprime la volonté des citoyens
appartenant à toutes les classes de la société, et permet d'acquérir au
socialisme la majorité. Tant que ne s’est pas réalisée cette possibilité
théorique, la minorité socialiste doit s'incliner devant la majorité
bourgeoise. Le fétichisme de la majorité parlementaire n'implique pas seulement
le reniement brutal de la dictature du prolétariat, mais aussi celui du
marxisme et de la révolution en général. S'il faut subordonner en principe la
politique socialiste au rite parlementaire des majorités et des minorités, il ne
reste plus de place, dans les démocraties formelles, pour la lutte
révolutionnaire. Si une majorité élue par le suffrage universel édicte en
Suisse des mesures draconiennes contre les grévistes, si le pouvoir exécutif,
produit de la volonté d'une majorité formelle, fusille en Amérique les
travailleurs, les ouvriers suisses et américains ont-ils le droit de protester
par la grève générale ? Certes non. La grève politique exerce une pression
extra-parlementaire sur la « volonté nationale »
exprimée par le suffrage universel. Kautsky hésite, il est vrai, à suivre aussi
loin la logique de sa nouvelle position. Lié encore par quelques survivances de
son passé, il est contraint d'admettre l'action directe en tant que correctif
du suffrage universel. Les élections parlementaires ne furent jamais, du moins
en principe, pour les social-démocrates, le succédané
de la lutte des classes, de ses heurts, de ses offensives, de ses
contre-offensives, de ses insurrections ; elles ne furent qu'un moyen
auxiliaire employé dans cette lutte, jouant un rôle tantôt plus grand, tantôt
moindre, pour s'abolir complètement à l'époque de la dictature du prolétariat.
…
Qui veut la fin ne peut pas répudier les moyens.
La lutte doit avoir une intensité suffisante pour assurer effectivement au
prolétariat l'exclusivité du pouvoir. La transformation socialiste exigeant la
dictature, «seule forme sous laquelle le prolétariat peut instituer un pouvoir
gouvernemental », cette dictature doit être à tout prix assurée.
…
L'exclusivité du pouvoir de la classe ouvrière
ne peut être assurée que si l'on fait comprendre à la bourgeoisie, habituée à
gouverner, tout le danger de s'insurger contre la dictature du prolétariat, de
la saper par le sabotage, par les complots, par les révoltes, par l'intervention
des armées étrangères. La bourgeoisie rejetée du pouvoir doit être contrainte à
se soumettre. Mais comment ? Les curés intimidaient le populaire au moyen
des châtiments d'outre-tombe. Nous n'avons pas cette ressource.
…
Qui renonce en principe au
terrorisme, c'est-à-dire aux mesures d'intimidation et de répression à l'égard
de la contre-révolution armée, doit aussi renoncer à la domination politique de
la classe ouvrière, à sa dictature révolutionnaire. Qui renonce à la dictature
du prolétariat renonce à la révolution sociale et fait une croix sur le
socialisme.
…
Chapitre
IV - Du terrorisme
« La
Révolution entraîne - gémit Kautsky - un terrorisme sanguinaire mis en vigueur
par des gouvernements socialistes. En Russie, les bolcheviks se sont engagés
les premiers dans cette voie. C'est ce qui les a fait désavouer de la façon la
plus sévère par tous les socialistes qui n'admettent pas le point de vue
bolchevik et au nombre desquels figurent les majoritaires allemands. Mais ces
derniers ne se sont pas sitôt sentis menacés dans leur domination qu'ils n'ont
pas hésite à recourir à leur tour aux méthodes du terrorisme dont ils avaient
condamné l'emploi en Orient ».
…
La classe ouvrière, qui s'est emparée du pouvoir
en combattant, avait pour tâche et pour devoir de l'affermir inébranlablement,
d'assurer définitivement sa domination, de couper toute envie de coup d'État
chez ses ennemis et de se donner, par cela même, la possibilité de réaliser les
grandes réformes socialistes. Ou alors il ne fallait pas prendre le pouvoir. La
révolution n'implique pas « logiquement » le terrorisme, de même qu'elle
n'implique pas l'insurrection armée. Solennelle banalité! Mais, par contre, la
révolution exige de la classe révolutionnaire qu'elle mette tous les moyens en
oeuvre pour atteindre ses fins; par l'insurrection armée, s'il le faut; par le
terrorisme, si c'est nécessaire. La classe ouvrière, qui a conquis le pouvoir
les armes à la main, doit briser par la violence toutes les tentatives qu'on
fera pour le lui arracher. Partout où elle se trouvera en présence d'un complot
armé, d'un attentat, d'une révolte, sa répression sera impitoyable.
…
La terreur est impuissante - et encore n'est-ce
qu'en « fin de compte » qu'elle l'est - si elle est appliquée par la réaction
contre la classe qui se soulève en vertu des lois de son développement
historique. La terreur doit, par contre, être efficace contre la classe
réactionnaire qui ne veut pas quitter l'arène. L'intimidation est le plus
puissant moyen d'action politique tant dans la sphère internationale qu'à
l'intérieur. La guerre, de même que la révolution, repose sur l'intimidation.
Une guerre victorieuse n'extermine en règle générale qu'une partie infime de
l'armée vaincue, mais démoralise les autres, et brise leur volonté. La
révolution agit de même : elle tue quelques personnes, elle en effraie mille.
Dans ce sens, la terreur rouge ne se distingue pas en principe de
l'insurrection armée, dont elle n'est que la continuation. Ne peut condamner «
moralement » la terreur gouvernementale de la classe révolutionnaire que celui
qui, en principe, réprouve (en paroles) toute violence en général. Mais il faut
n'être pour cela qu'un quaker hypocrite.
Comment donc distinguer
votre tactique de celle de l'autocratie ? - nous demandent
les pontifes du libéralisme et du « kautskysme ».
Vous
ne le comprenez pas, faux dévots ? Nous vous l'expliquerons. La terreur du
tsarisme était dirigée contre le prolétariat. La gendarmerie tsariste
étranglait les travailleurs qui militaient pour le régime socialiste. Nos
Commissions Extraordinaires fusillent les grands propriétaires, les
capitalistes, les généraux qui s'efforcent de rétablir le régime capitaliste.
Vous saisissez cette... nuance ? Oui ? Pour nous, communistes, elle
est tout à fait suffisante.
…
La liberté de la Presse
Auteur d'un grand nombre de livres et
d'articles, Kautsky est particulièrement affligé des atteintes à la liberté des
journaux. Est-il admissible de supprimer les journaux ?
En temps de guerre, toutes les institutions, organes
du pouvoir gouvernemental et de l'opinion publique, deviennent, directement ou
indirectement, des organes pour la conduite de la guerre. Ceci concerne en
premier lieu la presse. Nul gouvernement, soutenant une guerre sérieuse, ne
peut permettre la diffusion, sur son territoire, de publications qui,
ouvertement on non, favorisent l'ennemi. A plus forte raison en période de
guerre civile. La nature de cette dernière est telle que les deux partis ont, à
l'arrière de leurs troupes, des populations faisant cause commune avec
l'ennemi. A la guerre, où la mort sanctionne les succès et les insuccès, les
agents ennemis qui se sont faufilés à l'arrière des armées doivent subir la
peine de mort. Loi inhumaine, sans doute, mais personne n'a considéré encore la
guerre comme une école d'humanité, à plus forte raison la guerre civile.
Peut-on sérieusement exiger que, pendant la guerre contre les bandes
contre-révolutionnaires de Denikine, les publications des partis qui le
soutiennent puissent paraître sans encombre à Moscou et à Pétersbourg ? Le
proposer au nom de la « liberté » de la presse équivaudrait à exiger au nom de
la publicité la publication des secrets militaires. « Une ville assiégée -
écrivait le communard Arthur Arnould - ne peut admettre ni que le désir de la
voir tomber s'exprime librement dans son sein, ni qu'on excite ses défenseurs à
la trahison, ni qu'on communique à l'ennemi les mouvements de ses troupes».
Telle a pourtant été la situation de la République soviétique depuis sa
fondation.
…
Nous faisons la guerre.
Nous nous battons, non à vie, mais à mort. La presse n'est pas l'arme d'une
société abstraite, mais de deux camps inconciliables, qui se combattent par les
armes. Nous supprimons la presse de la contre-révolution comme nous détruisons
ses positions fortifiées, ses dépôts, ses communications, ses services
d'espionnage.
…
Il y a encore une différence entre la terreur
blanche et la terreur rouge. (…) La terreur blanche est l'arme d'une classe
historiquement réactionnaire. Tout en affirmant l'impuissance des répressions
de l'État bourgeois à l'égard du prolétariat, nous n'avons jamais nié que, par
les arrestations et les représailles, les classes dirigeantes peuvent, sous
certaines conditions, retarder temporairement le développement de la révolution
sociale. Mais nous étions convaincus qu'elles ne réussiraient pas à l'arrêter.
Notre certitude provenait de ce fait que le prolétariat est une classe
historiquement ascendante, et que la société bourgeoise ne peut pas se
développer sans augmenter les forces du prolétariat. La bourgeoisie est, à
l'époque actuelle, une classe en décadence. Non seulement elle ne joue pas le
rôle essentiel dans la production, mais, par ses méthodes impérialistes
d'appropriation, elle détruit l'économie mondiale et la culture humaine.
Cependant, la vitalité historique de la bourgeoisie est tenace. Elle se
cramponne au pouvoir et ne veut pas lâcher prise. Par cela même, elle menace
d'entraîner dans sa chute toute la société. On est obligé de l'en arracher et
de lui couper, pour cela, les mains. La terreur rouge est l'arme employée
contre une classe vouée à périr et qui ne s'y résigne pas. Si la terreur
blanche ne peut que retarder l'ascension historique du prolétariat, la terreur
rouge ne fait que précipiter la chute de la bourgeoisie. (…) Sans la terreur
rouge, la bourgeoisie russe, de concert avec la bourgeoisie mondiale, nous aurait étouffés bien avant l'avènement de la Révolution en
Europe. Il faut être aveugle pour ne pas le voir (…). Celui qui reconnaît une
importance révolutionnaire historique au fait même de l'existence du pouvoir
soviétique doit également sanctionner la terreur rouge. Et Kautsky, après avoir
(…) noirci des montagnes de papier contre le communisme et le terrorisme, est
bien obligé, à la fin de sa brochure, d'admettre que le pouvoir soviétique
russe représente actuellement le facteur principal de la révolution mondiale. «
Quelle que soit l'attitude qu'on adopte à l'égard des méthodes bolcheviques,
écrit-il, le fait qu'un gouvernement prolétarien est non seulement parvenu au
pouvoir dans un grand pays, mais s'y maintient depuis déjà deux ans au milieu
de difficultés inouïes, accroît considérablement, chez les prolétaires de tous
les pays, le sentiment de leur force. Par cela même, les bolcheviks ont rendu
un service inestimable à la révolution réelle », (p. 153). Cette déclaration
nous surprend profondément, comme la reconnaissance d'une vérité historique,
survenant au moment où on ne l'attendait plus. En tenant tête au monde
capitaliste coalisé, les bolcheviks ont accompli une oeuvre historique
considérable. Ils ne se sont pas maintenus au pouvoir que par l'idée, mais
aussi par les armes. L'aveu de Kautsky est la sanction involontaire des
méthodes de la terreur rouge et, en même temps, la condamnation la plus sévère
de ses propres procédés critiques.
…
Léon TROTKY, Terrorisme et communisme (L’anti-Kautsky), Paris, Union générale
d’Éditions, 1963 (1920).
© CVM, 2004