Qu’est-ce que le terrorisme?

par Patrice Regimbald, Cégep du Vieux Montréal.

 

Les attentats terroristes à répétition, relayés quotidiennement par les bulletins télévisés, ont rendu le spectacle de la souffrance et de la mort familier aux populations du monde entier. Au point que le terrorisme apparaît comme une fatalité contemporaine, suscitant, parallèlement aux accidents d’automobile, aux risques de cancer ou de maladies infectieuses, des sentiments analogues d’inquiétude et d’impuissance. Si nous avons obscurément conscience de ce qu’est le terrorisme, il est toutefois difficile de traduire explicitement ce savoir immédiat. Quel contenu attribuer au mot? Quelles réalités la notion de terrorisme recouvre-t-elle? Comment définir le phénomène du terrorisme? Faut-il mettre l’accent sur la cible visée (l’État, les populations civiles)? Ou sur les auteurs de ces attentats? Faut-il insister sur le caractère anonyme et indiscriminé de cette violence? Sur les fins politiques poursuivies? Ou sur les effets recherchés (intimidation, guerre psychologique)? Serait-ce enfin le type d’actes commis- attentats à la voiture piégée, détournement d’avion, prise d’otages  - qui distinguerait le terrorisme des autres formes de violence illicite?

Définir le terrorisme est d’autant plus complexe qu'il semble pratiquement impossible de le faire sans recourir aux jugements de valeur. Le phénomène apparaît en effet comme l'expression absolue du mal en politique et suscite une réprobation universelle. Conséquemment, une grande charge émotionnelle est attachée au terme, l'étiquette de terrorisme, jetée comme anathème, renvoyant à l’inacceptable, l’illégitime, l’inhumain. L'exemple récent de l'Irak démontre qu'il est difficile de déterminer de façon claire et définitive la nature des violences qui ont fait suite à l'invasion américaine. Du point de vue des décideurs politiques américains, la stratégie communicationnelle est claire: en qualifiant d'attentats terroristes les actes de violence commis contre les forces armées occupantes, il s'agit d'attribuer des caractères d’indignité politique et morale à ceux qui les commettent.  Envisagés de l'autre bout de la lorgnette toutefois ces actes de violence armée pourraient être interprétés comme s'inscrivant dans une lutte de libération nationale entreprise au moment même de l’invasion et de l’occupation de l’Irak. Ce qui transpire de tout cela, c'est que de chaque côté, l'on cherche à justifier sa propre violence par la dénonciation de celle d’autrui, réputée antérieure, ainsi qu'à accoler le stigmate terroriste à toute entreprise violente qui ne reçoit pas l’assentiment moral ou idéologique de celui qui l’utilise. On l'aura compris, le terrorisme est aussi un mot que l’on utilise comme une arme! Et à défaut de pouvoir s'en tenir à une stricte description physique de l'action violente, abstraction faite de la pensée ou des motifs qui s'expriment en elle   - un attentat terroriste sera toujours un acte de violence organisé, déterminé par un calcul et visant à produire certains effets en vue d'une fin précise -, il nous faudra continuer à recourir à un terme fortement connoté. C'est une particularité de la notion de terrorisme.  D'où la nécessité d’en proposer une conception claire.

Un bon point de départ serait de partir d’une définition courante.  Ainsi, le Petit Robert définit le terrorisme comme «l’emploi systématique de la violence pour atteindre un but politique (prise, conservation, exercice du pouvoir…) ». L’accent porte ici sur le caractère méthodique et répétitif de la violence, mise en rapport avec les objectifs politiques qui lui sont assignés. Mais ne peut-on pas attribuer ces propriétés à toutes les formes de violence politique, à commencer par la guerre elle-même? Ne faudrait-il pas chercher à circonscrire davantage le phénomène pour en dégager les caractères spécifiques? Gardons en tête le lien établi entre un moyen d’action (la violence) et une finalité politique. D’autres variables de l’équation doivent toutefois être examinées, tout particulièrement en premier lieu la cible du terrorisme et ses auteurs.

 

Cibles et victimes du terrorisme

Dans l’acception généralement admise, l’on conçoit le terrorisme comme une stratégie violente principalement dirigée contre l’État au moyen d’assassinats et d’attentats visant à créer un climat de terreur. C’est d’ailleurs dans cette direction que tendent les quelques définitions juridiques du phénomène. Ainsi, la Société des nations définissait en 1937 le terrorisme comme des « faits criminels dirigés contre un État et dont les fins ou la nature consistent à provoquer la terreur à l’encontre de personnes déterminées, de groupes de personnes ou du public »1. De même, le Terrorism Act adopté au Royaume-Uni en 2000, définit le terrorisme comme « la pratique ou la menace d’une action » qui a pour but d’influencer le gouvernement ou d’intimider le public ou une partie de celui-ci (….) afin de promouvoir une cause idéologique, religieuse ou politique »2. Or, la proposition n’est pas complètement satisfaisante, ni sur le plan historique ni sur le plan logique.

Définir le phénomène comme le fait exclusif d’une violence « d’en bas » contestataire qui serait dirigée contre l’État, c’est oublier que le terme « terrorisme », dont l’emploi dans la langue française est attesté depuis 1794, désigne dans son sens premier un « régime de terreur politique dirigée contre la population».  Rappelons qu'en vertu des mesures d'exception et d'intimidation mises en place sous la « Terreur » , nom donné lors de la Révolution française au régime instauré entre septembre 1793 et juillet 1794, 16 000 personnes furent guillotinées, la plupart pour délit d'opinion ou présomption d'activités contre-révolutionnaires. Depuis lors, on ne compte plus les exemples d’États terroristes qui ont eu recours à une politique de terreur dirigée soit contre l’ensemble de la population (l’URSS de Staline, l’Irak de Saddam Hussein, etc.), soit contre un ennemi intérieur (les communistes et les juifs dans l'Allemagne nazie, la population noire dans le régime d’apartheid d’Afrique du sud, les militants des partis de gauche dans les dictatures militaires en Grèce, en Argentine et au Chili durant les années 1970, etc. ). Cette notion d’état terroriste pourrait également être élargie aux États parrains ou sponsors qui utilisent un groupe terroriste à des fins de politique extérieure (ce dont l'iran, la Syrie ou la Lybie ont souvent été accusés durant les années 1980) et aux États qui, comme Israël, pratiquent un usage immodéré de la force pour réprimer le terrorisme (envoi de colonnes blindées dans les territoires palestiniens, destruction des maisons des familles des terroristes, assassinats « ciblés » où les moyens parfois utilisés - des roquettes tirées d’hélicoptères-  font souvent des victimes civiles qui n'ont rien à voir avec les actes reprochés). Ce n’est donc pas une propriété nécessaire du terrorisme, ni sur le plan historique, ni sur le plan logique, que l’État soit la cible unique et privilégiée du terrorisme. La politique de la terreur n’est pas et n'a pas été l’apanage de groupes en lutte contre l’État.

L’on pourrait toutefois faire une distinction utile entre cibles et victimes. En effet, que cette politique de la terreur soit menée par l’État lui-même ou par des groupes terroristes en lutte contre l’État, les premières victimes sont toujours les populations civiles. De 1969 à 1994, 45% des victimes civiles du conflit irlandais étaient de simples passants alors que les forces militaires et répressives britanniques constituaient pourtant la cible prioritaire de l'IRA! 3 La compilation des attentats terroristes dressés par le Département d’État américain montre que les établissements commerciaux ont été visés, bon an mal an,  5 à 12 fois plus fréquemment entre 1997 et 2002 que les équipements gouvernementaux, militaires et diplomatiques4.  En fait, l’on pourrait affirmer que l’une des caractéristiques du terrorisme contemporain, à tout le moins dans le cas des groupes en lutte contre les états démocratiques, est la disjonction de plus en plus grande entre victimes et cibles : les populations civiles sont désormais devenues les instruments pour atteindre, à travers les médias et l’opinion publique, le pouvoir politique.

 

Auteurs et finalités politiques des actes terroristes

S’il a été établi qu’autant les états que les groupes subnationaux peuvent être les artisans d’une politique de la terreur, les différentes formes historiques empruntées par le phénomène ne nous permettent guère de déterminer de façon définitive qui peut bien être désigné par le label terroriste: une bande de quelques personnes? Une armée irrégulière? Une organisation structurée? Un regroupement informel d'individus rassemblés dans le même combat? Un front de libération nationale?

De cette nébuleuse terroriste, il est toutefois possible de dégager certaines observations générales. Les individus isolés, qui commettent des actes de violence inspirés par des motifs politiques ou idéologiques  - assassinats, attentats à l’explosif - peuvent, à la rigueur, être désignés comme terroristes (pensons à Théodor Kaczinsky, l'Unabomber américain) Mais la finalité politique d’une stratégie de la violence ne prend son sens véritablement politique que dans le cadre d’une action collective qui emprunte généralement le même schéma : des individus se regroupent, s’organisent et prétendent lutter au nom d’un groupe référence souvent mythifié (une classe, une ethnie, un groupe religieux, un état, etc.) qu’ils estiment exploité ou opprimé par l’ordre social ou international en vigueur. L’assertion selon laquelle le terrorisme serait « l’arme du faible » nous apparaît receler une vérité en ce que les auteurs d’actes terroristes invoquent une situation de faiblesse  - structurelle ou momentanée -  afin de justifier le recours à l’intimidation et la violence. Ce serait pour ainsi dire à leur corps défendant qu'ils consentiraient à une violence présentée comme altruiste: ils enfreignent la loi, certes, non pas pour leur bénéfice propre  - ce serait du simple gangstérisme -,  mais pour défendre les faibles et les opprimés. Ainsi, les objectifs politiques, idéologiques ou religieux qui les motivent rendraient plus acceptables les violences contre des personnes ou des biens.

Notons, enfin, l'attraction et la fascination extraordinaires qu'exerce le pouvoir politique pourtant combattu, haï, diabolisé par les groupements anarchistes, révolutionnaires et séparatistes.  Ces mêmes groupements, voulant abattre l’État , recherchent des symboles alternatifs mais équivalents (drapeaux, hymnes, etc.) et engendrent du mimétisme là où ils promettaient de la différence. Comme le dit Laurent Dispot, « le terrorisme a le culte du pouvoir d’État.  Il est né en son sein »5.

 

Moyens utilisés et effets recherchés

Dans une phrase restée célèbre, Trotsky affirmait que « celui qui tend vers une fin ne peut en rejeter les moyens. Si la vie humaine est sacrée ou inviolable, alors nous devons renoncer non seulement au recours à la terreur et à la guerre mais à la révolution elle-même »6. L’intentionnalité stratégique de l’action  - changement politique, inflexion de la politique étrangère ou modification des frontières d'un état, perspective insurrectionnelle -  semble, dans le terrorisme, inséparable de l’exercice de la contrainte matérielle, moyen jugé le plus rapide pour parvenir à ses fins.

Bien que plusieurs des procédés utilisés n’échappent pas au registre des crimes de droit commun  - assassinats, kidnapping, « jambisation », demandes de rançon -, d’autres au contraire semblent plus exclusifs au terrorisme : détournement d’avion, attentats suicide à l’explosif, etc.  Dans tous les cas, le terrorisme, comme le remarque Gérard Chaliand, dépasse le stade de l’action ponctuelle et postule l’emploi systématique de la violence7.

Autrefois plus ciblée, la violence terroriste emprunte de plus en plus, avec les attentats dans les lieux publics, un caractère imprévisible et indiscriminé. L’objectif d’ordre psychologique est inséparable du procédé utilisé : créer un climat de terreur et accréditer l’idée que l’organisation qui en est l’auteur peut frapper n’importe qui, n’importe quand, n’importe où.  À la suite de Raymond Aron, l’on peut en effet juger qu’une « action violente est donnée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec les résultats purement physiques »8. C'est que dans sa logique formelle, le terrorisme instaure une dialectique à trois acteurs: «le terroriste, la victime qu'il frappe, enfin la cible qu'il s'agit d'atteindre», généralement un groupe d'individus, voire la population dans son ensemble, que l'on cherche à intimider en lui infligeant le spectacle de la mort et de la souffrance de victimes choisies au hasard9. « En frapper un pour en éduquer  cent», disait Staline qui en connaissait beaucoup sur la question.  Le terrorisme est bel et bien une stratégie de communication, la violence étant conçue comme un message adressé à la cible visée. Or, ce sont aujourd'hui les médias de masse qui offrent la caisse de résonance nécessaire pour susciter la peur bien au-delà des victimes directes. 

Le souci d’une répercussion médiatique maximale a érigé l’action terroriste en un drame hautement théâtralisé qui doit être « monté » et « montré ». Drame « monté »  qui s’exprime par le choix des cibles où les victimes directes importent moins en elles-mêmes que les symboles visés. Pensons aux attentats du 11 septembre 2001, ou aux enlèvements perpétrés par le FLQ lors de la crise d’octobre  1970.  Drame « montré », enfin, non seulement au hasard des captations vidéos, mais aussi par les complices passifs de ceux qui agissent. Une véritable industrie secondaire visant à célébrer les exploits des héros qui ont commis des attentats suicide fait désormais partie intégrante de la stratégie du terrorisme islamiste ou palestinien : portraits, biographies, interviews, cassettes vidéo des martyrs de la «juste cause».10  Ainsi sommes-nous passés en un siècle d’une « propagande par le fait » comme l’entendaient les anarchistes, où la violence physique se suffisait à elle-même comme stratégie d’intimidation, à une outrance symbolique d’abord soucieuse de ses modes de représentation.  Comme quoi le terrorisme est bien un phénomène de son temps!

 

Conclusion  

Résumons-nous : le terrorisme consiste en l’usage systématique de la contrainte matérielle; cette violence physique est indiscriminée et théâtralisée; elle répond à des fins politiques, idéologiques ou religieuses et vise à semer la terreur dans une population cible; elle est le fait d’une minorité qui prétend lutter au nom d’un groupe de référence et traduit une fascination pour le pouvoir ; elle est indépendamment le fait d’un état ou d’un groupe subnational; elle frappe généralement les populations civiles; enfin, ses actions sont déterminées par une stratégie de la communication où les victimes sont les instruments pour atteindre les cibles visées (gouvernements, groupements, opinion publique).  N’avons-nous pas là, esquissées à grands traits, les différentes variables d'une définition opératoire du terrorisme?

 

© CVM, 2004

                                                          

 

1 Cité dans Isabelle SOMMIER, Le terrorisme, Paris, Flammarion, 2000, p. 13.

2 Voir John BROWN, « Poursuivre un crime ou criminaliser la contestation. Les périlleuses tentatives pour définir le terrorisme », Le Monde diplomatique (Février 2002), p. 4.

3 I. SOMMIER, Op. Cit., p. 29.

4 « Appendix H : Statistical Review », in Office of the Coordinator for Counterterrorism, US Department of State, Patterns of Global Terrorism - 2002.

5 La machine à terreur, Paris, Grasset, 1978, p. 24.

6 Terrorisme et communisme, Paris, Plon, 1963, Coll. « 10/18 ».

7 « Terrorisme », Encyclopédie Universalis.

8 Paix et guerre entre les nations, Paris, Gallimard, 1962.

9 Patrice GUENIFFEY, «Généalogie du terrorisme contemporain» , Le Débat, no 126 (septembre-octobre 2003), p. 158.

10 Voir Percy KEMP et Asssaf KFOURY, « Un terrorisme du troisième type », Esprit (octobre-novembre 1984).