Berlin: Un mur d’incompréhension entre l’Est et l’Ouest

Martin Leblanc (Sciences humaines)

1961- C’est l’été à Berlin. La vie semble suivre son cours pour les citoyens de cette ville déchirée en deux. Sauf qu’à chaque week-end au centre d’accueil de Marienfeld, plusieurs milliers de Berlinois de l’Est tentent de se réfugier dans la partie ouest de la ville. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’occupation de l’Allemagne par les vainqueurs et sa partition en zones occidentales et soviétique, les réfugiés ne cessent d’affluer de l’est, fuyant un régime économique et politique dont ils ne s’accommodent pas. En temps de crise le phénomène s’accentuait considérablement. En 1953, on en avait enregistré plus de 300 000 par rapport aux 182 000 de l’année précédente. Les révoltes ouvrières des Berlinois de l’Est semblent la cause de cette migration de masse. Entre 1956 et 1959, plus de 500 000 Berlinois de l’Est ont changé leurs fusils d’épaule et ont rejoint les rangs de la République Fédérale d’Allemagne (RFA). En juin 1961, après deux années de détente entre les Américains (RFA) et les Soviétiques (RDA), le président Khrouchtchev, à Vienne, a remis une note à son homologue Kennedy faisant part de ses revendications au sujet de la ville de Berlin. Que réclamait donc Khrouchtchev pour ainsi faire remonter les tensions en Allemagne ? Nous savons que, depuis la Seconde Guerre mondiale, Berlin est séparée en quatre secteurs d’occupation : soviétique, américain, britannique et français. Le secteur oriental, plus ou moins incorporé à la République Démocratique Allemande, contrairement aux accords quadripartites, s’était vu imposé un système de type soviétique tandis que le secteur ouest de la ville fonctionnait selon le modèle démocratique occidental. Mais la situation de ceux-ci, au sein de la zone d’occupation soviétique (tout l’est de l’Allemagne) était précaire.  Berlin-Ouest importait l’essentiel des denrées, des matières premières et des sources d’énergie qu’elle consommait. Or les voies routières, ferroviaires et fluviales qui la reliaient à la RFA, traversaient les territoires de la RDA. Il suffisait de les bloquer, comme Staline l’avait fait en 1948 et 1949, pour menacer la ville d’une pénurie. Mais Khrouchtchev et Walter Ulbricht, secrétaire général du parti socialiste unifié (SED), le parti de type soviétique au pouvoir en RDA,  ne voulaient pour le moment qu’empêcher leurs citoyens de quitter l’Allemagne orientale. Car cette migration de masse vidait la RDA de ses forces vives ce qui saignait son économie tout en lui donnant une mauvaise image. Toujours est-il qu’à des fins différentes, Khrouchtchev et Ulbricht voulaient ou disaient vouloir modifier le statut de la ville d’une telle façon que les Berlinois ou ceux qui espéraient gagner Berlin se sentissent inquiétés. Mais comment inculquer à un peuple une telle crainte ?

Quand “érection”  ne se dit qu’à propos d’un mur!

Revenons-en à l’été 1961, le 12 août plus précisément. C’était un samedi semblable aux autres dans cette ville différente des autres. Tard dans la soirée, on s’était promené, on avait ri, on avait bu. Puis les théâtres, les cinémas et les cafés avaient fermé leurs portes. Berlin s’endormait dans un sommeil qui viendra leur voler leur liberté de demain. Car dans les rues des bruits inhabituels venaient des armées est-allemande et soviétique, un vacarme qui ne cessera que 28 ans plus tard. Peu après minuit, des camions firent route en direction de la ligne de démarcation qui sépare les secteurs soviétique et occidentaux de la ville. Des soldats, des miliciens et des policiers est-allemands en descendirent, les uns pour se poster aux points de jonction entre l’Est et l’Ouest, tandis que d’autres débarquaient le matériel que transportaient les camions et obstruaient les rues de fils de fer barbelés et de chevaux de frise. Simultanément, le train urbain (le S-Bahn) que contrôlaient les Allemands de l’est et qui relie les deux secteurs, s’arrêtait à la dernière station orientale de Friedrichstrasse. Le métro aussi cessait de fonctionner et les lignes qui traversaient le secteur oriental pour relier entre eux les secteurs occidentaux Nord et Sud ne s’arrêtaient plus à l’est. Berlin se divisait et personne n’y pouvait rien.

Pour s’attirer les bonnes volontés de son peuple, le gouvernement est-allemand mit sur pied une campagne de propagande. Il publiait ainsi le contenu d’un communiqué qui fut rédigé par les états membres du Pacte de Varsovie:  “Les organes gouvernementaux et les milieux militaires de la république fédérale allemande recouraient aux mensonges, aux manœuvres et au chantage pour inciter certains éléments instables de la RDA à s’établir en Allemagne de l’Ouest”. Cette même agence de presse annonçait aussi la fermeture de la frontière à une heure du matin le 13 août 1961. À la porte de Brandebourg, des piétons s'étaient rassemblés pour regarder les Allemands de l’Est à l’œuvre. Tout un chantier de construction, mais surtout de démolition prit forme sur la frontière. On s’agitait, on s’inquiétait, on se demandait comment rentrer chez soi. Cependant, on pouvait encore traverser la démarcation en contournant les obstacles sans être inquiété. Mais cette liberté de passage sera bien éphémère car les barbelés seront bientôt protégés par des hommes pouvant tirer sur les fugitifs et progressivement remplacés par du béton.

Les points de passage entre l’Est et l’Ouest se limiteraient désormais à 13 et les citoyens est-allemands devraient se munir d’autorisations spéciales pour se rendre à l’ouest. À son apogée, 37 km du mur traversait des zones habitées, il passait à travers 17 km de zones industrielles, 30 km de forêt, 24 km de surfaces d’eaux et 50 km de chemins de fer, de champs et de marécages. Il interrompit la circulation sur 8 lignes du S-Bahn (train) et 4 lignes du U-Bahn (métro). La circulation fluviale est-elle aussi supprimée entre les deux Berlin. Le no man’s land est constitué d’une zone de terre battue d’une quarantaine de mètres de large bordé d’un fossé profond de 2,5 mètres et de bandes munies de projecteurs. Ensuite un chemin asphalté pour les véhicules de surveillance et selon les endroits, des chemins de rondes avec des chiens dressés, des miradors, des bunkers et des postes de tir. Finalement une clôture avec des alarmes optiques et auditives protégeait ce no man’s land entouré d’un second mur. Malgré la désapprobation des pays occidentaux, les démarches des dirigeants communistes fonctionnaient. L’hémorragie de talents est-allemands vers l’ouest était paralysée. Maintenant il ne restait qu’à voir si la RFA allait survivre entre ces murs qui la coupait du reste du monde.

La RFA a tenu le coup à l’aide des Américains et surtout de leur dynamisme. Et le 9 novembre 1989, ce mur des paradoxes s’ouvrit. L’occident avait remporté la guerre froide. Les Allemands étaient de nouveau libres et les Soviétiques étaient sur le seuil d’abandonner la course, faute d’avoir une économie aussi saine que leurs rivaux. Que reste-t-il aujourd’hui de cette fameuse guerre froide ? Pour moi, des souvenirs comme cette victoire de l’équipe canadienne de hockey (1972) contre l’U.R.S.S. (que j’ai vu en reprise) ou de films comme Rocky 4. Il me reste aussi le privilège de voir une parcelle de ce mur dans un centre d’exposition d’arts de Montréal. Mais ce qui reste de plus fondamental de cette guerre froide vient avec sa conclusion, je parle ici de la liberté qu’a retrouvée le peuple allemand après 28 ans d’emprisonnement.

Le passé composé, vol.1, no2 (avril 2000)

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