Bismarck

 

Grégoire Poulin (Histoire et civilisation)

 

L’Europe de Bismarck

 

Si l’Histoire ne devait retenir qu’un seul homme politique provenant de l’Allemagne du XIXième siècle, il est fort probable que ce soit Otto von Bismarck.  Plus que tout autre homme de son époque, Bismarck aura influencé durablement le destin de l’Allemagne. Visionnaire d’une Allemagne forte et réunifiée autour de la Prusse, Bismarck est parvenu, grâce à sa persévérance et à sa stratégie, à bâtir l’unité allemande.  Par sa lucidité et son habileté de diplomate, il a par la suite réussi à préserver cette nouvelle Allemagne de la guerre, lui permettant même de se développer jusqu’à devenir, au début de notre siècle, la première puissance de l’Europe continentale.

 

Bismarck et son époque

 

En 1815, la France napoléonienne subit la défaite à Waterloo face aux puissances monarchiques coalisées.  Cette défaite, annonçant un retour au régime d’avant-guerre pour des millions d’habitants de l’Europe, tant en France que dans les régions occupées militairement par l’armée impériale française, sonna temporairement le glas aux ambitions des libéraux européens. 

 

En cette même année 1815, Otto von Bismarck naît en Prusse, dans la région du Brandebourg.  Les libéraux de Prusse traversant eux aussi une période de relative faiblesse, Bismarck grandit  donc dans une période plutôt exempte de troubles, au sein d’une famille marquée d’une forte appartenance aux traditions et à la monarchie.

 

Bismarck : une ambition grande comme l’Allemagne

 

Issu d’une famille ayant une longue tradition militaire, Bismarck entama lui aussi une carrière dans l’armée prussienne.  Étant fort ambitieux, il ne put cependant supporter de ne pas être appelé à commander.  Il décida donc, à vingt-quatre ans, de quitter l’armée pour se consacrer à l’administration des terres familiales.

 

Bien qu’on lui reconnut des habiletés de gestionnaire, ce rôle l’ennuya. Aussi, saisit-il la chance qui s’offrit à lui en 1847, alors que la Prusse, tout comme plusieurs pays européens, assistait à un éveil chez ses libéraux, de s’impliquer dans la vie politique de son royaume.  Élu au Landtag, parlement prussien, Bismarck connut enfin un champ de bataille à la hauteur de ses talents et ambitions.  Rapidement reconnu pour ses qualités d’orateur, Bismarck se fit l’un des plus fervents défenseurs de la monarchie et de la tradition.  En retour, la Couronne lui confia dès 1851 diverses missions diplomatiques. 

 

Bismarck se démarqua par la justesse de ses conseils et la clarté de ses jugements; ce qui lui valut d’être tenu en haute estime par le régent puis roi de Prusse, Guillaume-Frédéric-Louis de Hohenzollern (Guillaume Ier).  Lorsque, en 1862, celui-ci, parvenant difficilement à contenir un nouveau bouillonnement chez les libéraux de son royaume, songea à abdiquer, il se rendit aux arguments de Bismarck qui jugeait être en mesure de contenir ces débordements.  Aussi, confia-t-il à celui-ci la direction de son conseil, lui donnant enfin sa chance d’entrer dans l’Histoire.

 

 

Bismarck et son oeuvre

 

Arrivé en position de commande, Bismarck emporta avec lui tout son bagage de convictions, d’aspirations et d’idéaux, convergeant vers un même but : accroître la grandeur de la Prusse.  Pour Bismarck, ceci nécessite l’unification de l’Allemagne autour d’elle.  C’est à cette tâche d’unification qu’il entendit d’abord s’attaquer. Par contre, il savait que la Prusse devait préalablement être pleinement derrière lui, ce qui présupposait d’enrayer la menace libérale. Ainsi, une de ses premières réalisations consistera à dépouiller l’assemblée de ses principaux pouvoirs en exploitant les subtilités de la Constitution, ce qui, du même souffle, conforta son emprise sur la Prusse. 

 

Par ailleurs, dans sa quête unificatrice,  Bismarck concevait lucidement qu’elle ne pourrait se réaliser sans affronter d’autres nations ou puissances. Aussi, agit-il habilement, étape par étape, ne s’engageant jamais dans une guerre qu’il ne pourrait gagner et sans l’appui ou la neutralité des nations qui pourraient lui nuire.  Ainsi,  entre 1864 et 1871, Bismarck réalisa diverses conquêtes et annexions.  En 1865, il raflait les duchés danois du Schleswig et du Lauenbourg avec le soutien de l’Autriche.  L’année suivante, il enlevait le Holstein à l’Autriche, avec l’appui de la France. Finalement, en 1870, alimentant d’un côté la méfiance des États du sud de l’Allemagne envers la France et provoquant de l’autre une déclaration de guerre par celle-ci, Bismarck mit la main sur l’Alsace et la Lorraine, en plus de s’assurer de l’adhésion des États du sud de l’Allemagne à son Empire.  Dès 1871, l’unification de l’Allemagne, était achevée.

 

La seconde réalisation qui fit de Bismarck un personnage marquant pour l’Allemagne du XIXième siècle aura été sa stratégie post-unification.  Celle-ci consista à préserver l’Allemagne de toute guerre, lui permettant ainsi de poursuivre en toute quiétude son développement intérieur, notamment au plan économique.  Ainsi, entre 1872 et 1887, la diplomatie allemande se consacra presque exclusivement à maintenir la stabilité européenne, notamment en isolant diplomatiquement la France qui, revancharde depuis sa perte des régions d’Alsace et de Lorraine, pourrait vouloir se mesurer de nouveau à l’Allemagne.  Tantôt en prenant part à des alliances multinationales, dont l’Alliance des Trois Empereurs, qui a régi les relations entre l’Allemagne, la Russie et l’Autriche pendant près de trente ans, tantôt en favorisant la conclusion d’ententes qui, sans inclure l’Allemagne, contribuaient à l’atteinte de ses objectifs, l’Allemagne bismarckienne, favorisa le maintien de la paix en Europe en éliminant les différends qui risquaient de naître entre des nations.

 

Depuis le milieu du XIXième jusqu’en 1890, Bismarck influença directement le devenir de l’Allemagne.  Cependant, son apport se fit sentir bien au-delà de ces quelques trente années. La naissance de l’identité et du sentiment d’appartenance qui suivirent l’unification des États allemands de même que le développement économique, que le souci de Bismarck de préserver la stabilité européenne permit, sont autant d’éléments qui ont façonné le destin de l’Allemagne.

 

Le passé composé, vol1, no1 (avril 2000)

 

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