Quand la Révolution traverse l’Atlantique

Simon Bolivar : le Libertador

 Grégoire Poulin (Histoire et Civilisation)

Lorsque nous nous interrogeons sur les individus qui ont façonné le destin des Amériques, quelques noms nous viennent instantanément à l’esprit : Christophe Colomb, George Washington, Abraham Lincoln, etc.  Cependant, des personnages méconnus mériteraient certainement de voir leur apport reconnu.  Parmi ceux-ci, nous retrouvons Simon Bolívar, libérateur des pays du nord de l’Amérique du Sud.

Libérateur en formation

Bolívar naît à Caracas en 1783, année où est signé à Paris le traité reconnaissant l’indépendance des États-Unis d’Amérique. Issu d’une famille aristocratique vénézuélienne (créole), il reçoit son instruction au Venezuela puis en Europe, où il découvre les écrits des encyclopédistes et s’intéresse particulièrement aux idées ayant inspiré la Guerre d ‘Indépendance des États-Unis et la Révolution française. De retour dans son pays, rempli d’idéaux libéraux et convaincu que l’indépendance du continent sud-américain est indispensable, il choisit de vouer sa vie à la libération de son peuple.

La libération

Pendant qu’au début du XIXe siècle l’Espagne et le Portugal sont déstabilisés, occupés militairement par les armées françaises, les mouvements de libération de l’Amérique latine passent à l’offensive. Au Venezuela, Bolívar devient l’une des têtes dirigeantes du mouvement de libération de cette colonie.  Il proclame d’ailleurs l’indépendance de celle-ci en 1811, mais le mouvement qu’il déclenche est alors réprimé et il est contraint de s’exiler à la Nouvelle-Grenade (Colombie). En 1813, Bolivar revient au Venezuela à la tête d’un corps expéditionnaire et prend Caracas où il est accueilli en libérateur, d’où son surnom de el Libertador.  Malheureusement, cette tentative est également un échec et Bolivar doit se réfugier dans les îles au large de la colonie.  En 1817, il entreprend avec ses supporters et ceux du général Santander une campagne folle par laquelle il espère surprendre les Espagnols en traversant les plaines vénézuéliennes et franchissant les Andes pour prendre les Espagnols à revers. Cette tentative sera, elle, couronnée de succès.  Le combat engagé le 7 août 1819 avec les Espagnols, combat à l’issue duquel les révoltés sortent victorieux, scelle le sort du nord de l’Amérique du Sud: entre 1819 et 1826, la Nouvelle-Grenade, le Venezuela, l’Équateur, le Pérou et le Haut-Pérou (rebaptisé Bolivie en 1825) obtiennent tous leur indépendance.

La dictature

À la libération des colonies du nord du continent sud-américain, c’est à Simon Bolívar que celles-ci confient leur organisation. En fait, disons que Bolívar prend en charge de manière autoritaire la direction des territoires qu’il libère1. Dans ces territoires, Bolívar tente, entre 1819 et 1830,  de promouvoir et de mettre en application les différents éléments, tantôt négatifs, tantôt positifs, de sa vision politique pour les Amériques. 

Parmi les éléments positifs de la vision de Simon Bolívar, nous retrouvons sa conception des droits, son admiration pour le système parlementaire britannique et son désir de mettre en place une véritable solidarité entre toutes les nations latino-américaines. En ce qui a trait aux droits, Bolívar a une conception de ceux-ci qui comprend une égalité pour tous, blancs, noirs ou métis, ce qui n’est pas commun au XIXe siècle. Pour ce qui est de son admiration pour le système parlementaire britannique, elle le pousse à envisager pour l’Amérique latine un système dans lequel les orientations de l’État seraient décidées par une assemblée. Quant au souhait de Bolívar de voir émerger une véritable entraide entre tous les latino-américains, il est visible à travers ses tentatives pour façonner une vision commune au sein de ceux-ci, notamment par la tenue d’un Congrès à Panama en 1826.

Pour ce qui est des éléments négatifs de la vision politique de Simon Bolívar, ils sont de près reliés au tempérament autoritaire de cet homme. En effet, malgré les différents éléments progressistes contenus dans la vision que Bolívar veut promouvoir, il ne faut pas préjuger qu’il soit un grand démocrate. Les droits de l’homme, le système parlementaire et l’union latino-américaine devraient tous cohabiter, selon la vision de Bolívar, avec la présence d’un dirigeant omnipotent et élu à vie.

Le passage de Simon Bolívar à la tête de la jeune Grande-Colombie est un échec cuisant.  Les tentatives d’unification et de rapprochement par Bolívar de groupes distincts, séparés géographiquement par de grandes distances et possédant des vues diamétralement opposées sur des questions majeures, sont un échec. Le Congrès de Panama ne mène pas à la création d’une fédération des États d’Amérique latine, des divergences existant entre ceux-ci, notamment en ce qui a trait à la question des esclaves.  La Grande-Colombie est rapidement déchirée  par une guerre civile que Bolívar ne parvient pas à contrôler. L ‘issue de celle-ci est d’ailleurs le morcellement, du vivant même de Simon Bolívar, de la république en trois entités : la Colombie, dont le Panama fait partie, l’Équateur et le Venezuela. Constatant en 1828 l’échec de sa vision, Bolívar démissionne de la Présidence, mais demeure néanmoins dictateur. Il tente alors de pacifier par la force la Grande-Colombie. N’y parvenant pas, il renonce à tout pouvoir en 1830 et meurt la même année en homme seul et haï.

Victoires éclatantes et échecs cuisants, réalisations grandioses et côtés plus sombres, le bilan de la vie et de l’œuvre de Simon Bolívar est très nuancé. Que nous jugions Bolívar en héros ou en tyran, il n’en demeure pas moins que son apport à l’évolution de plusieurs nations latino-américaines est grand et que mieux connaître sa vision et ses réalisations permet d’expliquer de nombreux épisodes de l’histoire récente de ces pays.  En conséquence, Bolívar mérite d’être reconnu comme ayant contribué au devenir de l’Amérique.

Le passé composé, Vol.1 no2 (avril 2000)

© CVM, 2004


1 Voici comment s’est déroulée l’organisation initiale des États du nord du continent sud-américain :

Le Venezuela : Lorsque Bolivar revient en 1817 sur le continent, il instaure un nouveau gouvernement révolutionnaire à Angostura (aujourd’hui Ciudad Bolivar).  Le congrès qui s’y réunit élit Bolivar Président du Venezuela.

La Colombie : Après la Bataille de Boyaca, un nouveau congrès est tenu à Angostura et proclame la République de Grande-Colombie avec Bolivar à sa tête.

Le Panama et Équateur : En 1821 et 1822, les territoires de l’actuel Panama et de l’Équateur sont annexés à la Grande-Colombie lorsque leur libération est achevée. 

Le Pérou : En 1824, une bataille a lieu à Ayacucho au Pérou. À lissue de celle-ci, a lieu la reddition complète des troupes espagnoles.  Bolivar exerce dès lors un pouvoir dictatorial total sur le Pérou.