La découverte de l’ADN

ou quand le Dieu créateur est mis au chômage

 Marie-Laure Vachon (Sciences humaines)

L'humain, maître du monde? C'est en 1953 que Francis Crick et James Watson reconnaissent la structure en double hélice de l'ADN. À partir de ce moment, une nouvelle science va naître: la biologie moléculaire. Cette science va révolutionner le monde de la médecine, de l'agriculture et de la pensée. Les molécules d'ADN sont les briques du vivant et elles constituent le point commun entre toutes les cellules de tous les règnes. L'humain venait de franchir un pas qui jusqu'ici n'avait jamais été franchi. Dorénavant, l'homme a le pouvoir de modifier la chaîne qui contient tout son bagage génétique depuis les premières seconde de son existence. Nous sommes maintenant capables de changer les règles du grand jeu de l'évolution de la vie, en insérant des gènes avec des buts spécifiques ou en retirant ceux qui nous semblent néfastes. Cette découverte du XXe siècle allait amener une toute autre perspective de la vie. Par contre, elle ne sera pas sans conséquences. Il aura donc suffi de quelques années, après la découverte de la structure de l'ADN, pour que cette nouvelle science suscite une foule de controverses et bouleverse le monde. La découverte de la structure de l'ADN a transformé à jamais l'histoire de l'homme.

Des pois de Mendel à l'ADN

Dès 1866, avec les recherches de Gregor Mendel, on découvre que les caractéristique d'une espèce se transmettent de façon précise selon des lois spécifiques. La théorie de la sélection naturelle des espèces de Charles Darwin (1862) vient donner la puce à l'oreille qu'il existerait une loi de transmission. Cependant, personne ne peut se prononcer sur ces “lois”, on nomme donc ces mécanismes “boite noire”.

Vers le milieu du XXe siècle, l’hérédité était déjà associée aux gènes se trouvant dans les chromosomes des cellules. Ce sont les recherches de Morgan qui vont démontrer que le stockage héréditaire est porté par les chromosomes. O.T Avery, en 1944, découvre que la transmission se fait par l'intermédiaire d'un acide: c'est la découverte de l'ADN. Le 7 mars 1953, James Watson et Francis Crick découvraient un des plus grands secrets de la vie: la structure de l'ADN. C'est avec des bouts de tige de fer, de laiton, quelques boulons et un esprit ingénieux que va naître cette structure. Celle-ci va répondre à la question la plus fondamentale que les scientifiques tentaient d'expliquer depuis longtemps: comment la vie se transmet au niveau moléculaire?.

Biologie et médecine

Cette découverte va révolutionner le monde de la biologie, car maintenant nous sommes capables de déchiffrer les codes génétiques. C'est-à-dire que nous pouvons maintenant agir directement sur la molécule d'ADN. Il nous est possible d'isoler des gènes et de les introduire directement dans la structure d'autres organismes. Par cette découverte, la vie n'a plus de secret, du moins, sa transmission nous est connue. Ainsi, le but de la biologie est atteint, c'est l'apogée d'un grand rêve, celui de pouvoir reprogrammer la vie à notre guise.

En médecine, on ne voit plus la guérison de la même manière. Dorénavant, les recherches sont axées sur l'identification des gènes déficients. Lorsqu'on détient le code pour identifier le gène qui cause le malfonctionnement de l'organisme, on peut soit le retirer de la séquence d'ADN ou introduire un gène qui viendrait contredire le message du gène déficient. C'est ce qui va donner naissance à l’idée de la thérapie génique. C'est tout simplement une révolution dans l'histoire de la biologie; jamais l'humain n'avait pu intervenir de cette façon sur le vivant. Lorsque pour la première fois l'homme va insérer un gène de crapaud dans une bactérie, en 1973, il vient de modifier à jamais son patrimoine génétique. Il faut bien saisir l'importance de ce geste: plus jamais le patrimoine génétique ne sera le même.

Questionnement éthique

Depuis près de 3.8 milliard d'année, les sélections de gènes étaient faites de manière naturelle. À partir du milieu du XXe siècle, il nous est possible d'intervenir directement dans ce processus. Depuis le 7 mars 1953, l'histoire du vivant est à jamais bouleversée. Depuis 1986, un nouveau projet a été lancé, celui d'identifier le génome humain, c'est-à-dire d'identifier le rôle de tous les gènes qui composent l'ADN de l'être humain. Ceci donnerait un contrôle parfait sur la santé et l'évolution de l'homme. Il semble important de se questionner sur les portées de ces gestes, et surtout de la mainmise de certaines multinationales sur l'identification des gènes. Jusqu'à aujourd'hui, aucune réglementation n'est encore officiellement entamée. Lorsqu'un chercheur identifie un gène, il a le droit exclusif d'exploitation pour les 20 années subséquentes.

Au niveau de l'agriculture, les enjeux sont graves. Selon le docteur J.Cummins, professeur en biologie génétique à l'université Western Ontario, “de tels virus modifiés pourraient causer une famine mondiale en détruisant les récoltes ou provoquer des maladies extrêmement virulentes chez les animaux ou les humains”. Les conséquences à long terme sont tout simplement ignorées et les enjeux économiques prédominent sur les enjeux environnementaux.

En dernier lieu, nous pouvons conclure que l'homme s'est engagé dans une course folle. Une course dont les conséquences resteront gravées à jamais dans l'histoire de l'humanité. Les archéologues de demain ne chercheront plus les fossiles du passé, mais bien le génome authentique que possédait l'homme. L'ADN, c'est l'histoire de la vie qui est inscrite dans chaque cellule qui nous compose. Une page majeure dans l'histoire de l'homme vient d'être tournée au XXe siècle; c'est la fin d'une sélection naturelle des gènes. Nous savons désormais comment la vie est transmise et déterminée. L'homme possède maintenant toutes les clefs pour s'adapter à son environnement. Reste à savoir quel sera le prix à payer.

Le passé composé, vol.1, no2 (avril 2000)

© CVM, 2004