Le choc d’Hiroshima

Guillaume Perreault Roy (Sciences humaines)

Y a-t-il un moment, un événement au cours du XXe siècle qui changea le monde plus que tout autre? Peut-on discerner, de façon claire, la minute, l’heure ou la journée la plus importante ou la plus significative? Ce choix ne peut être objectif, mais à mon avis, il s’agit du moment où la bombe atomique fut lancée sur Hiroshima. Cet événement se démarque sur plusieurs points : son caractère unique, et le fait qu’elle possède des particularités qui ne l’apparente à aucune autre arme; l’horreur et la puissance associée à la bombe; finalement l’importance historique qu’elle a prise et qui ne se limite pas à son époque puisqu’elle reste toujours d’actualité.

 À travers tous les événements qui ont fait du XXe siècle un siècle riche de changements, le largage des bombes atomiques a un caractère des plus particuliers. En effet les deux bombes lancées sur Hiroshima et Nagasaki furent les seules armes atomiques utilisées jusqu’à ce jour dans un contexte d’agression. De plus, elles étaient les seules bombes existantes au moment où elles ont étés lancées. Après leur largage sur Hiroshima et Nagasaki, le stock mondial atomique est passé à zéro. Le contraste de la situation actuelle témoigne du choc créé par Hiroshima : aucune bombe n’a été utilisée depuis, mais les stocks mondiaux d’armes atomiques ne cessent de gonfler. Le choc d’Hiroshima a transformé l’arme nucléaire en une arme d’intimidation. Cette révolution est d’ailleurs le seul contrecoup valable de la tragédie d’Hiroshima puisque l’on peut penser que plus le choc aurait été reculé, plus il aurait été dur. Mais le choc d’Hiroshima, quel est-il? En quoi la tragédie d’Hiroshima a-t-elle pu marquer à un tel point l’histoire?

Le 6 août 1945, les habitants d’Hiroshima vaquaient à leurs menues occupations. Celles-ci consistaient pour la plupart à des travaux propres aux mesures de guerre. Dans ce cas-ci,  il s’agit de détruire des “colonnes” d’habitations pour éviter qu’un bombardement n’entraîne un incendie généralisé. Au mois d’août, la ville d’Hiroshima est une véritable étuve : des températures de plus de 30 degrés celcius, et ce dans une humidité très dense, car la ville se situe à proximité de la mer et au milieu d’un delta en forme d’éventail. Dans ces conditions, les habitants et tout particulièrement les travailleurs d’Hiroshima étaient vêtus très légèrement. La ville, même si elle était plutôt paisible en comparaison de Tokyo qui était constamment bombardée, était tout de même la proie d’alertes à la bombe. Quand la bombe atomique tomba, il n’y eut pas de sirène.

Un cataclysme aussi soudain qu’inattendu

Voilà la première des horreurs propres à la bombe atomique, pas d’avertissement, pas de moyens de se protéger, ne serait-ce qu’un peu. On ne peut avoir conscience de la menace rapprochée de la bombe que lorsqu’elle explose. Le laps de temps dont on dispose à partir de ce moment est celui qu’il faut à un vent de 800 km/h pour vous atteindre à partir de l’épicentre. C’est court. Le souffle est une des particularités les plus destructrices de la bombe, à Hiroshima il a tout jeté par terre, il a même fait dérailler un train. Ce vent est d’ailleurs désigné comme “onde de choc” puisque la plupart des abris conventionnels ne peuvent lui résister. Les débris et les effondrements consécutifs à ce souffle sont meurtriers. L’action thermique de la bombe agit simultanément. L’onde thermique tue de deux façons: en déclenchant des incendies ou en brûlant les gens. À Hiroshima, l’incendie affecta 92% des infrastructures. Les gens exposés à l’onde thermique (y avait-il moyen de s’en protéger?) et qui étaient pour la plupart légèrement vêtus subirent instantanément des brûlures. Les survivants d’Hiroshima décrirent ces brûlures comme sourdes et graves, plutôt qu’aiguës, comme la plupart des brûlures. Le troisième aspect meurtrier de la bombe est le rayonnement ionisant, que les victimes avaient appelé le “mal atomique”. Il agissait de deux façons; simultanément avec l’onde thermique et en restant actifs une fois déposés au sol. Les effets sur l’épiderme sont horribles; la chair se détache, les blessures ne cicatrisent pas, l’organisme est également déréglé à plusieurs niveaux. Suite à l’explosion une pluie noire radioactive et une tornade dite de feu parce qu’elle était au milieu de l’incendie, a traversé la ville. Ces phénomènes sont directement rattachés à la bombe.

Dans le cas d’Hiroshima, voir une lumière énorme, sans avertissement, puis reprendre conscience blessé, brûlé, les mains couvertes de chairs pendouillantes d’où coule du pus jaunâtre pour devenir progressivement aveugle en quelques heures: telle fut la réalité. La ville où vous étiez est détruite en un instant, il n’y avait pas un nuage dans le ciel et tout à coup il fait noir et tout brûle. Cela ne relève pas du sensationnalisme. Faut-il préciser que les seuls témoignages recueillis sont ceux des survivants. S’il y en avait de ceux qui ont succombé, ce serait, il va sans dire,  encore plus horrible.

Voilà le choc d’Hiroshima. Voilà pourquoi plus aucune guerre totale impliquant les grandes puissances ne s’est produite depuis la Deuxième Guerre mondiale. Voilà pourquoi, à mon avis, la minute historique de ce siècle est celle où la bombe est tombée, où plus rien ne peut la stopper; d’un côté de l’histoire les deux guerres mondiales, de l’autre la guerre froide et la toujours présente épée de Damoclès atomique. À la fin de cette minute le trait final aux conflits mondiaux et le début d’une ère de peur, d’intimidation et de mensonge. Le poids historique et humain d’Hiroshima doit avant tout rester une leçon, il doit permettre une vision des limites que l’humanité ne peut franchir.

Le passé composé, Vol.1, no2 (avril 2000)

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