Le procès de Jeanne d’Arc

 

 

Catherine Lalonde Pelletier (Histoire et Civilisation)

 

 

Bien que plus de six mille ouvrages aient été écrits sur Jeanne la Pucelle, son procès demeure toujours très mystérieux pour nous. Pourtant, nous disposons d’une richesse historique exceptionnelle sur Jeanne d’Arc car son procès a été consigné sur papier et les textes nous sont parvenus avec une précision déroutante. Que s’est-il réellement passé? Quelles ont été les causes de ce procès célèbre? Nous tenterons de démystifier cette partie de l’histoire de la France en voyant la guerre de Cent Ans, le parcours de Jeanne d’Arc, son procès et enfin, sa canonisation.

Tout d’abord, la guerre de Cent Ans se déroule de 1337 à 1453. Elle met à l’avant-scène la dynastie angevine des Plantagenêt qui règne alors en Angleterre et la dynastie capétienne établie en France. Les premières tensions apparaissent avec la mort de Philippe IV le Bel en 1314. Il laisse au royaume trois fils (Louis X le Hutin, Philippe V le Long et Charles IV le Bel) qui lui succéderont tour à tour. Cependant, ils seront incapables de donner un héritier mâle à la France.   Philippe VI de Valois, neveu de Philippe IV, monte à son tour sur le trône, au grand dam d’Édouard III d’Angleterre. Ce dernier est pourtant le fils d’Isabelle de France, fille de Philippe IV le Bel, et devrait donc accéder à la couronne, mais la France ne reconnaît pas les héritiers de descendance capétienne féminine.

Édouard III se lance alors dans une folle aventure; il veut faire reconnaître ses droits sur la France bien qu’il ait prêté serment d’allégeance au roi Philippe VI de Valois. Commence dès lors une guerre de pouvoir qui durera plusieurs générations. La France vit malheur après malheur; une guerre civile éclate entre les Bourguignons et les Armagnacs.   Le traité de Troyes, signé le 21 mai 1420, déshérite le dauphin Charles VII de France au profit du prétendant Henri V d’Angleterre et, en octobre 1428, la ville d’Orléans est assiégée par les Anglais. C’est dans ce contexte particulièrement tendu que naît le personnage de Jeanne d’Arc le 6 janvier 1412.

Jeanne d’Arc est élevée dans une famille très pieuse de paysans aisés vivant dans le village de Domrémy qui reste encore fidèle au dauphin Charles VII quoique le royaume soit divisé en deux parties; le roi Henri VI d’Angleterre possède légalement la France du Nord, alors que le dauphin revendique le Midi.  C’est à Neufchâteau que Jeanne d’Arc entend, pour la première fois,  les «voix» de sainte Catherine, de sainte Marguerite et de saint Michel qui lui ordonnent de délivrer Orléans et de faire sacrer le vrai roi Charles VII à Reims.   Lorsqu’elle tente de se présenter devant le roi pour réclamer qu’il lui confie une armée, la jeune fille est d’abord repoussée avec dédain.  Cependant, en cette période de grandes calamités sociales, circulent dans les rues de France certaines  «prophéties» selon lesquelles, dit-on, «une femme sauvera la France».   La population de cette époque ne trouve donc pas absurde que Jeanne d’Arc déclare avoir reçu des ordres divins.   Elle obtient finalement qu’on lui confie le commandement d’une armée et elle réussit à libérer la ville d’Orléans.  Deux mois plus tard, soit le 17 juillet 1429, Charles VII est sacré roi, à Reims, selon la tradition.

Cependant, Jeanne se heurte à des défaites et déjà elle n’a plus derrière elle toute la France qui commence à ne plus avoir foi en elle.   Des Bourguignons la capturent le 23 mai 1430 alors qu’elle tente de libérer Compiègne. Ils la vendent par la suite 10 000 écus aux Anglais qui sont trop heureux d’avoir enfin celle qui leur  faisait vivre un enfer. Son sort est entre leurs mains, comme nous l’indique Sébastien Mérat :

 

« Sa mort est perçue comme le seul moyen de mettre un terme aux maléfices que jette la sorcière depuis sa prison contre les Anglais qui multiplient les défaites. Leur but est donc la protection, non la vengeance, et leur moyen, c’est un procès ecclésiastique.»1

 

Le procès débute le 9 janvier 1431 à Rouen.   Jeanne est accusée d’hérésie et de sorcellerie par le tribunal de l’Inquisition.   Elle est interrogée par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, diocèse où Jeanne a été faite prisonnière.   Le diocèse appartient aux Français, mais Pierre Cauchon, auteur de l’ordonnance « progressiste» de 1413, s’était replié à Rouen où il côtoie des Anglais et des Bourguignons. L’évêque prend pour adjoint le frère dominicain Jean le Maître, vicaire de l’inquisiteur français à Rouen. En plus de quelques conseillers et assesseurs à titre consultatif, Pierre Cauchon et Jean le Maître seront les seuls juges de Jeanne d’Arc.

Pour avoir sauté d’une tour du château de Beaulieu-en-Vermandois en tentant de s’évader, la Pucelle est accusée de tentative de suicide. On la critique fortement d’avoir porté des vêtements d’homme et on considère ses visions et ses voix comme de la sorcellerie.   De plus, Jeanne refuse de se conformer à l’Église militante, et à divers griefs mineurs;  ce qui lui vaut d’énormes reproches de la part de l’Inquisition et lui coûtera la vie.           

Durant le procès, Jeanne est interrogée d’une manière très sournoise; on se joue d’elle et de son manque d’éducation. On lui répète souvent les mêmes questions auxquelles elle  répond toujours : «  Passez-oultre » ou « Ce n’est point de votre procès».   Elle est toujours vague et simple dans ses commentaires.  Elle semble posée, mais on sent la tension qui règne dans le tribunal; Jeanne d’Arc, dite la Pucelle, témoigne pour sa vie. Elle se retrouve seule, sans l’appui du roi Charles VII à qui elle a rendu un immense service en le faisant sacrer roi. Par contre, Jeanne réitère encore et encore sa position et son dévouement à Dieu. Elle affirme haut et fort qu’elle a bel et bien entendu ces voix. D’ailleurs, Jeanne affirme qu’elle n’a pas été surprise de son arrestation car les voix l’en avaient avertie.           

Après avoir résisté longuement à la menace de torture, elle abjure finalement le  jeudi 24 mai 1431. Elle doit répéter le texte d’abjuration qui lui est lu par l’huissier Jean Massieu qu’elle signe avec l’aide du secrétaire du roi d’Angleterre. Néanmoins, Jeanne d’Arc se ressaisit vite et remet des vêtements d’homme, ce qui lui était pourtant interdit. On croit, bien qu’elle ait affirmé avoir repris cette habitude de son plein gré, que ses vêtements féminins lui auraient été, selon Massieu, volés dans sa cellule durant son sommeil par des soldats anglais et qu’ils les auraient échangés pour des habits d’homme. Après un deuxième procès, on la condamne à la peine de mort en tant que relapse.  En fait, avant même que le procès ne soit terminé, on construit déjà sur la place du Vieux Marché le bûcher pour la Pucelle. Le mercredi 30 mai, Jeanne d’Arc est brûlée vive pour avoir délivré la France du joug anglais. Elle ne cessera jamais de crier le nom de tous les saints et de Jésus.

 Après la mort de Jeanne d’Arc, trois enquêtes se sont succédé pendant près de 25 ans afin d’élucider les mystères du procès. À la demande de Charles VII, on ouvre une première enquête le 15 février 1450, mais elle n’aboutit pas. Le cardinal d’Estouteville suit les traces du roi en 1452, mais son enquête subit le même sort. Enfin, le 11 juin 1455, le pape Calixte III autorise Isabelle, la mère de Jeanne,  à rouvrir la cause de sa fille et un nouveau procès en révision est instruit.   Le 7 juillet 1456, les juges font l' annonce publique de la décision de la cour : le verdict original est rejeté et Jeanne d’Arc est déclarée innocente.

Il faut cependant attendre le XXe  siècle avant qu’on propose formellement de canoniser Jeanne d’Arc. Le pape Pie X lui accorde, en janvier 1904, le titre de « vénérable ».   Puis, le 11 avril 1909 Jeanne est béatifiée pour  être finalement canonisée le 16 mai 1920 par le pape Benoît XV.   Depuis, la France s’est fortement attachée à la jeune fille de 19 ans qui est morte en sauvant un pays qu’elle aimait tant.   Bien qu’elle ait vécu des moments difficiles, Jeanne est aujourd’hui réhabilitée dans la religion et dans le cœur des Français. Partout en France, des rues, des écoles, des villages portent le nom de Jeanne d’Arc. Les Français célèbrent même chaque année la libération d’Orléans par Jeanne d’Arc, la Pucelle.

 

Le passé composé,

© CVM, 2004

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Note :

1 Mérat, Sébastien,  « Jeanne d’Arc et la reconquête », Histoire Médiévale, no 45, Septembre 2003, p. 29.