Jean II : sans terre et sans scrupule

Didier Roberteau (Sciences humaines)

Qui ne connaît pas l’histoire de Robin des Bois? Ce héros légendaire, noble ruiné qui décida de voler aux riches pour donner aux pauvres, et de combattre le gouvernement tyrannique du prince Jean, l’usurpateur. Cette légende s’est élaborée dès le Moyen Âge et a beaucoup contribué à la mauvaise réputation de Jean sans Terre. Cette réputation détestable fut entretenue par les historiens dès le début de son règne et jusqu’à une date récente. Les livres d’histoire nous ont aussi appris que ce monarque féodal perdit sa puissance incontestée, léguée par son père Henry II et son frère Richard Cœur de Lion, en l’espace de quinze ans de règne. Qui est vraiment ce roi que l’on qualifia de tyran?

Jean sans Terre Plantagenêt est né au palais Beaumont, à Oxford, le 24 décembre 1166. Il est le huitième et dernier enfant de Henri II Plantagenêt et d’Aliénor D’Aquitaine. Son père est le plus puissant souverain de l’époque.   Selon la légende, à la naissance de Jean, Henri II avait déjà réparti ses immenses possessions entre ses trois fils aînés : Henri, Richard, et Geoffroy.  Ne restant plus rien pour le dernier-né, son père le nomma en plaisantant Lackland, “ sans terre ”. Jean sans Terre doit sa mauvaise réputation à une multitude de circonstances défavorables. Son père et sa mère sont deux grandes figures du Moyen Âge de même que son frère  Richard Cœur de Lion, un chevalier incomparable qui partit en croisade contre les musulmans en 1190. Pendant son règne ( 1199-1216 ), Jean sans Terre s’oppose au roi de France Philippe Auguste ( 1180-1223 ) et au pape Innocent III ( 1198-1216 ), deux hommes dont le prestige rayonne sur toute la chrétienté. Face à de tels personnages, Jean soutient mal la comparaison et son règne semble un échec total. Âgé de dix-huit ans, son père l’envoie gouverner l’Irlande d’où il est rappelé, au bout de dix-huit mois, à cause de ses manières brutales. Ignorant tout de la situation complexe du monde celtique, il se conduit de façon méprisante et offensante. Jean réussit l’exploit d’unir contre lui les trois rois locaux pourtant ennemis mortels.

Lorsque Henri II meurt en 1189, c’est Richard, l’aîné des fils, qui lui succède. Il se montre généreux envers son frère Jean. Il le nomme comte de Mortain, en Normandie, lui donne en mariage la riche héritière Isabelle de Gloucester et lui confie les revenus de plusieurs comtés. En 1193, de retour de croisade, Richard est fait prisonnier par le duc Léopold d’Autriche, avec lequel il s’était querellé durant la croisade. Jean s’empare du pouvoir en Angleterre et fait tout ce qui est possible pour retarder la libération de son frère. Quand son frère réussit à s’enfuir en 1194, Jean sans Terre se réfugie à Paris où il demeure pendant cinq ans. A la mort de Richard, en 1199, Jean lui succède en Angleterre et en Normandie. D’après le droit féodal, les barons peuvent suivre une règle successorale différente. Si le souverain meurt sans enfant, c’est son frère cadet ou ses descendants qui doivent lui succéder. Henri II avait placé à la tête de la Bretagne, son deuxième fils, Geoffroy, qui mourut en 1186. Geoffroy avait eu un fils, Arthur, duc de Bretagne, âgé de douze ans en 1199. Jean sans Terre réussi à tuer son encombrant neveu, malgré le fait qu’il était sous la protection du roi de France Philippe Auguste qui cherchait à récupérer les domaines français des Plantagenêts.

En 1205, à la mort de l’archevêque de Canterbury, le pape Innocent III consacre un théologien anglais, Étienne Langton pour succéder au défunt. Jean refuse l’entrée en Angleterre de Langton car il souhaite voir accéder à cette charge son ami John de Gray, évêque de Norwich. Le 23 mars 1208, Innocent III jette l’interdit sur le royaume, paralysant ainsi toute la vie religieuse du pays.  Il excommunie le roi quelque mois plus tard. Le roi Jean riposte en confisquant les biens du clergé. Privé de service religieux, le royaume est au bord de la révolte. En mai 1213, le roi est obligé de se soumettre à une humiliante capitulation. Étienne Langton est admis comme archevêque. Jean doit payer des dédommagements au clergé et se reconnaître vassal du pape tout en acceptant de lui verser un tribut de mille marks par an soit environ un soixantième des taxes directes du royaume.

Les historiens sont ceux qui ont le plus contribué à lui donner la plus sinistre réputation. Ils n’ont pas connu le roi en personne et ont travaillé dans des milieux qui lui étaient hostiles. En effet, il est écrit que Jean sans Terre fit mourir l’archidiacre Geoffroy de Norwich en l’enterrant vivant dans une chape de plomb. Pourtant, il suffit de vérifier les faits pour s’apercevoir que, loin d’être mort, Geoffroy de Norwich avait accédé à l’évêché d’Ely en 1225. Il est dit aussi que le roi Jean aurait fait libérer un homme qui avait assassiné un prêtre, en disant qu’il avait tué un de ses ennemis. Pourtant dans des archives datant de 1208, le roi avait fait proclamer, dans l’ensemble de son royaume, que quiconque agresserait un ecclésiastique en parole ou en fait serait pendu au chêne le plus proche. Jean sans Terre était un roi redoutable, mais pas plus que l’étaient son père Henri II et son frère Richard. Par ailleurs, le roi Jean savait se montrer généreux en organisant des distributions de nourriture pour les pauvres. Il était méticuleux dans l’organisation de son emploi du temps. Il lisait le latin, le français et l’anglais, et son éducation était de loin supérieure à celle de nombreux souverains médiévaux. Il s’intéressait à la philosophie, au droit, à l’histoire et à la théologie. Il ne se séparait jamais de ses livres, même en voyage. C’est ainsi d’ailleurs qu’il perdit tous ses bagages, son trésor, sa collection de reliques, sa garde-robe et sa couronne dans des sables mouvants pendant l’un de ses voyages. Il mourut quelques jours plus tard, le 18 octobre 1216, à Newark, de dysenterie ou d’un excès de table.

Voilà donc résumée l’histoire d’un roi féodal lapidé par les historiens de l’époque. Il fut le premier à porter sur son grand sceau le titre de roi d’Angleterre alors que ses prédécesseurs s’intitulaient roi des Anglais. Nous savons aujourd’hui que ses crises de rage incontrôlées étaient dues à ce que les psychologues modernes définissent comme une psychose périodique. Cette maladie lui a été transmise génétiquement par son père qui lui aussi souffrait de crises de rage incontrôlables. Il est probable que ses ancêtres en souffraient également.

Le passé composé, vol1 no1 (avril 2000)

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