Les Patriotes et la poussée révolutionnaire au Bas-Canada

Pierre-Alain Benoit (Histoire et Civilisation) 

Le souvenir populaire a fait de l’histoire des patriotes du Bas-Canada une épopée presque mystique où le destin désavantagé de quelques milliers de nos ancêtres a été brisé par des combats contre les ennemis britanniques et loyalistes. Bien sûr, les Rébellions de 1837 et 1838 sont très intéressantes malgré leur échec, mais je m’attarderai ici à décrire la formation de ce mouvement qu’a été celui des patriotes et sa marche vers les armes plutôt que la fin brutale de ces quelques mois d’affrontements meurtriers.

D’abord, isolons le contexte qui mène à l’apogée de la contestation des Rébellions de 1837-38. La défaite française de 1760 en Nouvelle-France laisse ici aux mains des anglais une société détruite, mais pas éparse. La population de près de 70 000 personnes est à 95% francophone, catholique et rurale. Le développement de notre territoire est plus que désuet si on le compare à celui des treize colonies anglaises du sud. La domination anglaise qui se met alors en marche est tout aussi politique qu’économique. Le petit nombre de marchands britanniques contrôle vite le commerce, et le pouvoir est entre les mains d’un seul homme, le gouverneur anglais. Même si les autorités britanniques accordent en 1774, par la constitution de l’Acte de Québec, le droit de pratiquer leur religion aux catholiques francophones, l’accès aux postes publics reste fermés à nos ancêtres. Puis, sous la demande de la mise en place d’un parlementarisme dans la Province of Quebec par les marchands britanniques, soucieux de mettre la main sur un certain pouvoir politique, Londres adopte en 1791 l’Acte constitutionnel. Cette constitution sépare la colonie en deux Canadas, le Bas-Canada (la vallée du Saint-Laurent), et le Haut-Canada (l’Ontario). Elle crée également une chambre d’assemblée élue pour chacune des colonies, dont le rôle législatif est restreint par un conseil assujetti au gouverneur, qui lui garde droit à tout veto sur une éventuelle loi, et qui n’a aucun rôle exécutif, celui-ci étant assuré par le gouverneur et un autre conseil.

Naissance d’un nationalisme canadien

Cette longue mise en situation nous amène à la fin du XVIIIe siècle, où évolue de plus belle un certain nationalisme canadien. L’élite représentée à l’Assemblée, formée de professionnels libéraux, éduqués aux lumières et témoins lointains de la révolution française (aussi, plus près, de la révolution américaine), s’exprime par un parti, au sens primitif du terme, le parti canadien (d’abord mené par Pierre Stanislas Bédard), contre les volontés de l’establishment et des marchands anglais, réunis par le British party. Cette élite a reçu les éloges du système parlementaire britannique, et lui fait d’abord confiance. Mais, voyant qu’elle ne peut s’exprimer, n’ayant pas le pouvoir de voter des lois (le budget, les salaires du gouvernement) et qu’elle ne peut les appliquer (contrôle du gouverneur et du conseil exécutif), l’élite canadienne demande à participer au gouvernement et souhaite que l’assemblée, parce qu’elle est élue, puisse gérer la population qui l’a élue.

Enfin, quand, en 1822, un projet d’union des deux Canadas, où les Anglais moins nombreux seraient représentés également des Canadiens, devient menaçant, c’est la défense de la nation canadienne qui est en jeu. À l’image des révolutions européennes et sud-américaines du XIXe siècle et de la révolution américaine, le parti canadien défend les droits des peuples à se gouverner eux-mêmes et en vient à développer une idée d’indépendance politique face à l’Angleterre, tout en demeurant dans l’empire. Les années 1820 voient l’émergence de ce nationalisme. Le parti canadien, devenu parti patriote en 1826, est le même, mais ses orientations sont plus larges. Il réclame le droit à tout le peuple du territoire du Bas-Canada à se défaire du joug royal anglais et veut construire une société à l’image des États-Unis: libre et capable d’organiser elle-même sa politique et son économie.

Le parti patriote n’est pas qu’un mouvement désordonné qui s’oppose au pouvoir. Cependant, il est un des premiers à regrouper les caractéristiques d’un parti politique moderne. Solidaire et cohérent en assemblée et lors des élections, il effectue un travail de terrain, a des comités, des journaux partisans (Le Canadien, La Minerve, Le Vindicator). Louis-Joseph Papineau, son chef depuis 1815, devient rapidement un leader solide et une figure populaire. Son objectif premier est de prendre le pouvoir. Ce parti, populaire et dominant l’assemblée, est prêt à mettre en place les actions pour arriver à ses objectifs. Au début des années 1830, les événements se bousculent. L’Assemblée, refusant de voter les taxes et les salaires publics, se bute aux dernières offres d’un gouvernement impatient. L’immigration est à son sommet et les épidémies de choléra affaiblissent la population. Les accrochages populaires se multiplient et les patriotes sentent qu’ils doivent réagir. La tendance modérée de Papineau et ses partisans influencent le parti, qui décide de formuler ses demandes finales au gouvernement par le chemin pacifique du système parlementaire. On vote donc en 1834 les 92 Résolutions à l’Assemblée, pour ensuite les acheminer à Londres.

Ces 92 Résolutions, représentent un supposé grand coup porté par les patriotes pour signifier au pouvoir royal qu’il doit accorder la souveraineté au peuple du Canada par-delà l’establishment britannique qui contrôle tout. Elles demandent notamment l’élection du conseil législatif, le contrôle du budget par l’assemblée, et renvoie à la défense de la nation canadienne. Après les élections de 1834 où il gagne 77 des 88 sièges, le parti patriote décide de passer le message au peuple tout entier. Le clergé et le nouveau gouverneur Gosford (chargé d’enquêter sur la situation critique du Bas et du Haut-Canada ), ne peuvent contenir les ardeurs populaires et de plus en plus d’assemblées publiques pro-résolutions se tiennent sur les rives du Saint-Laurent. La réponse de Londres au sujet des Résolutions se fait finalement entendre en 1837: les dix Résolutions Russell constituent un NON retentissant aux demandes des patriotes. Rapidement, les affrontements entre jeunes Anglais et Canadiens, membres de clubs comme celui patriote des Fils de la liberté, se multiplient. La faction radicale du parti patriote prend le contrôle et enflamme les foules, jusqu’à la fameuse assemblée de Saint-Charles, le 23 octobre 1837, où le Dr Wolfred Nelson enjoint le peuple à porter les armes contre les Anglais.

Chacun connaît plus ou moins la suite. Une série d’affrontements perdus par les patriotes sur le Richelieu à la fin de 1837, puis d’autres défaites en 1838 alors que des anciens patriotes réfugiés aux U.S.A. reviennent tenter un nouveau soulèvement. La répression sera dure, des villages sont détruits, des hommes exilés, emprisonnés, douze sont pendus, un peuple entier est humilié.

L’héritage des patriotes, aussi positif que négatif, est impossible à analyser ici. Disons seulement que l’eau a beaucoup coulé depuis. La répression et l’Union ont rendu nos élites plus conservatrices (à part quelques soubresauts des rouges au milieu du XIXe siècle), et le clergé a lentement formé un nouveau nationalisme. L’acceptation de vivre sous un régime commun avec les anglophones s’est concrétisée avec la confédération de 1867. Les Canadiens ont dû devenir Canadiens français, et ont créé leur propre bourgeoisie et leurs propres faux aristocrates, certains devenant même fiers d’avoir été “conquis” en 1760. Mais, les patriotes revivent encore souvent, dans ce que l’on pourrait nommer des pointes d’autodétermination d’un (de moins en moins) peuple maintenant dit québécois. Est-ce ainsi pour le mieux ? Qui peut le dire?

Le passé composé, vol.1 no1 (avril 2000)

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