Platon : un brillant esprit

Sébastien Émard (Histoire et Civilisation) 

Si Platon n’est pas le premier “philosophe”, il n’en est pas moins celui qui aura marqué le plus profondément la pensée rationnelle occidentale. Son œuvre monumentale a survécu aux affres du temps et continue toujours d’influencer notre vision du monde, ayant trouvé échos dans le christianisme et même dans notre société industrialisée. Né il y a presque deux mille cinq cents ans, le “divin Platon” marque par ses idées un tournant dans l’histoire de l’humanité. On reconnaît habituellement l’influence de son époque comme étant à l’origine de sa formation, et par extension, de son génial travail. De plus, sa vie, divisée en trois périodes riches en événements, permet de comprendre l’évolution de sa pensée. Finalement, plusieurs exemples illustrent les conséquences qu’a eu le platonisme jusqu’à aujourd’hui.

Tout d’abord, il faut connaître le contexte historique pour bien saisir ce qui a permis l’éclosion d’un esprit comme celui de l’élève le plus connu de Socrate, qui vint au monde en sol grec, berceau des dieux olympiens, à Athènes, durant la période classique. Depuis le VIIIe siècle avant notre ère, les habitants de la péninsule hellénique et de l’Ionie avaient, petit à petit, organisé leur vie politique autour du concept de la cité-État, divisant ce territoire montagneux déjà restreint en une mosaïque de villes indépendantes les unes des autres. Deux entités urbaines émergèrent, créant de véritables empires : Sparte et Athènes. Cette dernière fut à l’origine d’un système politique d’une importance capitale dans l’histoire de l’humanité : la démocratie. Fondée sur l’égalité et le pouvoir décisionnel des citoyens (les esclaves et les métèques étant exclus) par le tyran Clisthène, la démocratie athénienne brillera jusqu’à la mort de Périclès (stratège militaire dont les réalisations marquèrent l’apogée de la cité) et la guerre du Péloponnèse. Celle-ci est un des événements les plus importants qui se déroulèrent du vivant de Platon, soit de ~431 à ~404.  Cet événement  permit un autre fait crucial ayant eu d’énormes répercussions énormes : les débuts de l’historiographie avec Thucydide, qui tenta de trouver les causes réelles du conflit.

La vie de Platon est constituée de trois étapes, marquées chacune par un événement majeur : sa jeunesse (~428-~388) où il devint l’élève et l’ami de Socrate, sa maturité (~388-~367) durant laquelle il mit sur pied une école de philosophie, l’Académie, et ses dernières années (~367-~347) où il tenta de faire de Syracuse la cité idéale. Né à Athènes aux environs de ~428, le fils d’Ariston et de Périctioné avait reçu le nom de son grand-père paternel, Aristoclès, mais l’histoire a retenu son surnom, Platon, à cause, semble-t-il, de ses larges épaules (platus). Son éducation fut celle de tous les jeunes nobles de son époque, rythmée par les cours de gymnastique, de musique et de poésie. Il a vingt ans quand il rencontre “le plus juste des hommes”, Socrate, qui, tout en fuyant sa femme Xanthippe, cherchait “la connaissance de toute chose” en questionnant les passants sur la place publique d’Athènes (l’agora). Sa façon ironique de souligner l’absurdité des réponses qu’il obtenait et sa prétention de ne rien connaître, contrairement aux sophistes (intellectuels itinérants qui se faisaient payer pour enseigner leur savoir), lui valut la popularité de la jeunesse athénienne mais aussi l’opprobre des dirigeants de la cité qui le condamnèrent à mort (~399). Platon, qui eut aussi comme pédagogue Cratyle, un autre disciple de Socrate, restera toute sa vie fidèle à celui que la démocratie corrompue assassina, et c’est en son honneur qu’il utilisa le dialogue pour écrire ses œuvres philosophiques, le mettant même en scène. Après cette relation de huit ans où il fut initié à la philosophie, il voyagea en Égypte et en Italie du Sud.

Revenu à Athènes, il avait quarante ans quand il se mit à enseigner. Mais plutôt que d’errer dans les rues comme son maître, il acheta et agrandit considérablement le gymnase et le jardin d’Academos, du nom d’un héros mythique grec (d’où l’appellation d’Académie que prit l’institution), et en fit une école. C’est durant cette période que Platon écrivit ses œuvres majeures, Le Banquet, le Phédon, Phèdre, La République (dans laquelle on retrouve la célèbre Allégorie de la caverne), etc. En ~367, à la mort de Denys l’Ancien, tyran de Syracuse (en Sicile), il fut appelé par Dion, beau-frère de ce dernier, pour former le nouveau dirigeant, Denys le Jeune, qui était totalement inexpérimenté. Le philosophe de soixante ans, y voyant une chance d’appliquer ses idées en politique, se pressa d’accepter. Rapidement désillusionné, il devint le témoin d’une véritable guerre entre Dion (qui désirait prendre lui-même le pouvoir) et Denys le Jeune. Cette animosité se termina par l’assassinat de Dion en ~354. Après cet incident, Platon se retira à l’Académie pour mourir sept ans plus tard.

Platon eut un élève qui devint aussi célèbre que lui, Aristote. Celui-ci enseigna au fils du roi de Macédoine, le futur conquérant Alexandre le Grand, et poursuivit l’œuvre du fondateur de l’Académie, laquelle continua d’exister pendant près de mille ans, jusqu’à ce que l’empereur Justinien la fasse fermer en 529 de notre ère. Un autre élève de Platon devait marquer l’histoire: l’astronome Eudoxe de Cnide, qui fixa l’année à 365 jours. Le platonisme influença grandement le christianisme, notamment par les Pères de l’Église qui, instruits, avaient lu ses oeuvres. C’est toute notre civilisation occidentale qui demeure tributaire des travaux du grand homme, lequel laissa une philosophie d’une portée universelle, la théorie des Idées, ainsi qu’un mode de pensée critique et rationnel sur l’éthique et la politique. Si nous devions le comparer à un de nos contemporain, ce serait Emmanuel Lévinas, qui s’est imposé comme le penseur de l’éthique le plus important de la fin du XXe siècle.

Respecté et très populaire de son vivant, Platon restera dans le ciel de la philosophie un astre illustre et incontournable. Sa pensée a traversé les siècles afin d’aviver chez les femmes et les hommes l’amour de la Vérité, et de transmettre une méthode rationnelle pour répondre aux grands mystères de notre univers. Par ailleurs, les femmes ayant été très discrètes dans l’histoire de la philosophie, qui sait si par un juste retour des choses l’une d’elles ne deviendra pas une “nouvelle” Platon, éclairant de son génie l’humanité entière durant le prochain millénaire?

Le passé composé, vol.1, no1 (avril 2000)

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