La mort de Socrate

 

Louis-Philippe Vien (Histoire et Civilisation)

 

Au printemps de l’année 399 avant notre ère, l’arrivée d’un navire sacré revenant de Délos pour commémorer la victoire de Thésée sur le minotaure fut douloureusement ressentie par les disciples du philosophe Socrate. C’est en effet au retour de ce navire que la sentence du tribunal athénien envers Socrate dut être appliquée; il fut mis à mort. Comment le premier régime «démocratique» de l’humanité a-t-il pu faire mourir un homme dont le seul crime fut de poser des questions?  Pour tenter de comprendre ce paradoxe, regardons dans un premier temps la situation d’Athènes à l’aube du IVe siècle avant notre ère. Puis examinons qui était le citoyen Socrate et, finalement, comment se déroula ce procès.

 

Athènes en 399 avant Jésus-Christ

En 430 avant notre ère, lorsque Périclès fait l’éloge de la démocratie devant l’assemblée, Athènes est au sommet de son pouvoir.   La plus puissante polis de tout le monde grec a derrière elle près d’un siècle de gloire absolue. Mais la guerre qui a commencé il y a près d’un an n’a pas encore entamé ses forces vives; ce qui n’est plus du tout le cas à l’aube du IVe siècle. Vingt-cinq années de conflits - la guerre du Péloponnèse - ont transformé Athènes en une cité vaincue, meurtrie et déchirée.  Thucydide, notre principale source d’information, se fait l’historien de cette guerre fratricide.

Tous les Athéniens furent frappés par cette guerre. Les plus pauvres perdirent les terres qu’ils exploitaient et furent également les principales victimes d’une épidémie de peste. Les bien nantis perdirent leur fortune pour financer les opérations militaires et leurs esclaves sur les champs de bataille.  Mais le plus important demeure le fait qu’un quart des citoyens athéniens trouvèrent la mort pendant ces vingt-cinq années. C’est cette fracture dans le corps civique athénien qui favorisa une remise en question du régime politique d’Athènes. Par deux fois dans les dernières années du Ve siècle avant notre ère, des oligarques tentèrent de se faire maîtres de la cité. Malgré l’instabilité de la guerre, le démos défendit victorieusement la démocratie à chaque fois. Suite au conflit, les coffres de la cité étaient vides, épuisés par l’effort de guerre. En conséquence, l’État dut couper dans le misthos (indemnité payée aux jurés), le réduisant à un point tel que les magistrats ne pouvaient plus en vivre. Cette nouvelle mesure entraîna un désintéressement de la vie politique chez les citoyens, ceux-ci ayant besoin d'argent pour reconstruire leur vie.

Les ennemis du pouvoir démocratique, qui avaient tenté les deux coups d’État, étaient de jeunes hommes issus de milieux aristocratiques qui suivaient, pour la plupart, les leçons d’étranges professeurs qu’on appelait les sophistes. La sophistique est un héritage de la tradition rationaliste des Ioniens qui s’inscrit en tant que doctrine propre par une remise en question des traditions. Le discours de ces rhéteurs, de par la diversité des opinions qu'il contenait, a nourri les controverses politiques de la fin du Ve siècle avant notre ère et a ainsi troublé davantage le climat politique de la cité. La loi, les dieux, les rapports sociaux dans la cité, tout était remis en question. Ces hommes n’ont fait que diviser davantage la cité en reconstruction, sapant les certitudes à la base de la culture athénienne. Aristophane, dans sa comédie Les Nuées, fait paraître Socrate comme le maître à penser de tous les sophistes. Interrogeons-nous donc sur cet homme pour comprendre comment il peut être présenté, d’un côté, par le célèbre dramaturge, comme le modèle premier des sophistes et, de l’autre, par ses disciples, comme leur adversaire le plus acharné.

 

Socrate: l’homme

Socrate a une réputation d’anti-démocrate; ce n’est pas tout à fait exact. La démocratie n’était simplement pas pour lui synonyme de bon ou de vrai pour les hommes, puisqu’il concevait aisément que la majorité puisse être dans l’erreur. Les critiques qu’il formulait ne sortaient cependant pas du cercle de ses amis intimes. Il s’acquitta consciencieusement de ses devoirs de citoyen et combattit en tant qu’hoplite à Potidée, Amphipolis et Dellion. Il faut cependant dire que Socrate était en faveur du régime politique oligarchique de Sparte. Lors d’une discussion avec Périclès le jeune, fils du grand stratège, Socrate lui dit ceci: 

«Quand est-ce en effet que les Athéniens, imitant les Lacédémoniens, respecteront 

la vieillesse, eux qui en commençant par leurs pères, dédaignent les vieillards? Quand

exerceront-ils leur corps comme on le fait à Sparte, eux qui, non seulement ne s’inquiètent

pas de lui donner de la vigueur, mais encore se moquent de ceux qui s’y appliquent?

           Quand est-ce que, comme à Sparte, ils obéiront à leurs magistrats, eux qui se font un

            point d’honneur de les mépriser? Quand vivront-ils dans la concorde comme à Sparte,

eux qui au lieu de s’entraider dans leurs besoins mutuels, cherchent à se nuire et sont

plus jaloux les uns des autres que des étrangers?

Ce n’est pourtant pas en tant qu’admirateur de Sparte ou comme traître à la cité qu’il sera traîné devant le tribunal athénien. Peu importe l’arrière-plan politique réel de son procès, ce sont  d’autres motifs qu’invoquèrent les accusateurs de Socrate.

 

Le procès

L’organisation judiciaire d’Athènes était l’un des points extrêmement importants de sa constitution démocratique. Le tribunal nommé l’héliée était formé de 6000 juges que l’on tirait au sort annuellement. C’est dans ce bassin de juges que l’on recrutait, de nouveau au hasard, les membres des tribunaux pour chacune des causes. Les débats terminés, les juges devaient aller déposer un caillou (pséphos) dans l’urne correspondant à leur jugement, celle de la culpabilité ou celle de l’innocence.

L’accusation contre Socrate ne fut portée que par trois citoyens: Mélitos, Anytos et Lycon. Il semble que Mélitos se rendit seul déposer une plainte devant les magistrats, faisant ainsi de ses deux compagnons des «supporters»  bien plus que des complices.

Ils portèrent contre Socrate deux chefs d’accusation : corruption de la jeunesse et croyance en des divinités qui n’étaient pas celles de la cité.  Sur le premier point, il n’est pas nécessaire de s’interroger longuement. Ami d’Alcibiade, de Critias et de Charmide, Socrate pouvait aisément passer pour avoir été le mauvais conseiller de jeunes hommes politiques. La seconde accusation est également facile à comprendre. Socrate, tout comme plusieurs philosophes ou sophistes, valorisait davantage la logique que la foi. Avec des affirmations comme «le soleil est une pierre et la lune une terre», les vieux Grecs pouvaient bien voir en Socrate un anticonformiste qui déviait de la religion traditionnelle.  Il est évident que sous le couvert de ce procès pour impiété, il y avait un procès politique.  Socrate n’étant investi d’aucune fonction publique, il fallut un autre biais pour l’atteindre.

Le jour du procès, Xénophon nous rapporte que Socrate n’avait pas préparé sa défense, préférant faire confiance à la sagesse du peuple athénien. Il aurait même refusé l’aide du logographe Lysias, l’un des plus en vue de son temps. Après que Mélitos ait développé les principaux chefs d’accusation, Socrate prit la parole. Il ne chercha pas à apitoyer les juges ou à se justifier.  Néanmoins, la réfutation qu’il fit des arguments de Mélitos était si convaincante qu’Anytos et Lycon durent venir porter secours à leur ami.   Lors du vote, sur les 501 juges, 280 voix se prononcèrent pour la condamnation de Socrate et 221 pour son acquittement. Quand vint le temps de décider d’une sentence, Mélitos proposa la mort.  Lorsqu’on demanda à Socrate ce que, d’après lui, il méritait, il répondit que le plus juste serait de le nourrir au Prytanée, récompense suprême accordée aux vainqueurs olympiques. Des deux choix, les juges réclamèrent la peine de mort.

La sentence du tribunal ne put être aussitôt appliquée; on dut attendre le retour du navire sacré.  Socrate passa cette période de temps dans la prison des Onze à s’entretenir avec ses amis qui lui rendaient quotidiennement visite. Puis, un soir, finalement, devant un splendide coucher de soleil, il  but la ciguë, s’étendit sur son lit et mourut.

 

Conclusion

La mort de Socrate est un évènement qui a marqué l’histoire de la civilisation occidentale. L’image du sage, victime de l’intolérance de ses concitoyens, mais admirable par son courage et sa sérénité n’a rien perdu de son caractère exemplaire, même après 25 siècles d’histoire.

Pour l’Athènes du Ve siècle avant notre ère, la mort de Socrate est un évènement secondaire dans son histoire. La cité, ravagée par la guerre, tentait de se reconstruire et, pour ce faire, elle devait recoudre son tissu social. Les hommes au pouvoir éliminèrent toutes les voix discordantes de la vision qu’ils avaient de l’État. Ils ne laisseront jamais plus un mouvement comme celui des sophistes se lever pour détruire le cœur de la  polis et ses idéaux. Le procès que subit Socrate ne fut donc pas véritablement orchestré contre lui.  Pour ses concitoyens,  ce procès avait davantage pour but d’améliorer le mieux-être intellectuel de la cité. Quel terrible échec!

 

Le Passé composé

© CVM, 2005