Histoire d’une longue lutte : l’indépendance de la Tchétchénie

Frédéric Lalande (Sciences humaines)

 

“Tout simplement, ils ne reconnaissaient plus ces chiens de Russes pour des hommes.”

 Léon Tolstoï

 Ce n’est pas d’hier que l’antagonisme entre Russes et Tchétchènes existe, comme le montre cette citation du grand écrivain russe. Simplement, à notre époque “ civilisée ”, il s’est rationalisé, a troqué le langage tribal pour le langage technocratique. Mais un fait demeure : il est peu probable que cette opposition s’éteindra un jour, puisque comme le dit un autre grand auteur russe, Alexandre Soljenitsyne : “ Il est une nation sur laquelle la psychologie de la soumission resta sans effet. (...) Ce sont les Tchétchènes.” La Tchétchénie mine l’inconscient collectif russe depuis des centaines d’années. Elle représente ce qu’a représenté l’Algérie pour la France : un talon d’Achille, une flèche transperçant l’amour-propre, au-delà de toutes considérations géopolitiques, même si celles-ci sont présentes, comme nous le verrons ultérieurement.

Racines historiques de la lutte actuelle

La tradition de résistance des Tchétchènes est ancienne : elle fut reconnue par les Romains, arrêtés dans leurs invasions en ~65-~66 par les ancêtres de ceux-ci. Islamisés depuis le XVIIe siècle, ils forgèrent leur identité dans la lutte contre les envahisseurs, comme bien des peuples. Après les Romains, vinrent les Mongols, puis les Ottomans, deux peuples dont la domination fut seulement formelle et qui ne laissèrent qu’une trace religieuse, un islamisme sunnite ouvert et relativement tolérant, autre trait de différence future par rapport aux Russes blancs. La conquête russe du Caucase, pour sa part, a véritablement commencé au XVIIIe siècle, sous le règne de Catherine II de Russie. Les Russes, se servant d’une tactique militaire originale, la construction d’une ligne de fortins allant de la mer Noire à la mer Caspienne, fortins dont la position se faisait chaque année plus méridionale, conquirent ainsi une grande partie de la région du Caucase, jusqu’à entrer en contact avec l’Iran. Cette conquête, malgré une résistance acharnée qui atteint son paroxysme en 1859, avec la fédération des “ bandits du Caucase ” contre les forces impériales russes, fédération qui fut promptement écrasée, fut pour ainsi dire achevée en 1864, avec l’extinction des derniers foyers de révolte. Cette période fut terrible pour les Tchétchènes, leur population étant réduite des trois quarts, soit par massacres ou encore par émigrations forcées.

Phase soviétique de la lutte

En 1917, voyant l’écroulement de l’Empire tsariste, les Tchétchènes saisirent l’occasion pour proclamer leur indépendance sous le vocable de “ Fédération des peuples montagnards ” et c’est ainsi qu’ils combattirent les armées blanches du général Dénikine. Les Bolcheviques, une fois débarrassés du péril blanc, s’empressèrent d’écraser cette indépendance naissante, provoquant une guérilla indépendantiste qui perdurera jusque dans les années 1930. La politique des nationalités, menée par Staline durant la période 1922 à 1936, avec son cortège de spécificités accordées à chaque peuple caucasien, allant de l’administration interne par des autochtones, à l’alphabet, en passant par la langue et les institutions culturelles propres, contribua en fait à diviser les peuples caucasiens et à antagoniser leurs relations, empêchant ainsi toute union qui aurait pu menacer la prédominance du pouvoir central communiste. En 1943, prétextant une collaboration des Tchétchènes et des Ingouches, autre peuple du Caucase, avec l’envahisseur nazi, Staline ordonna la déportation ou le massacre de la totalité des Ingouches et du trois quarts des Tchétchènes. La Tchéka allait même jusqu’à traquer les membres de l’armée rouge ou ceux établis depuis longtemps à l’extérieur des républiques caucasiennes. Les peuples ainsi ostracisés ne furent réhabilités qu’en 1956 sous Khrouchtev.

La lutte entre Russes et Tchétchènes aujourd’hui

La phase “ moderne ” des affrontements russo-tchétchènes commence le 27 octobre 1991. Ce jour-là, le général de division Doudaïev fut élu président de la république autonome de Tchétchénie, encore partie intégrante de l’Union Soviétique. Pas pour longtemps, puisque le 4 novembre 1991, pensant profiter du mouvement de désintégration de l’ “ empire ” soviétique comme l’avaient pensé ses ancêtres à propos de L’Empire tsariste 70 ans plus tôt, il déclara l’indépendance unilatérale de la Tchétchénie, répétant de manière quasiment parfaite l’histoire. La réaction russe ne se fit pas attendre. Le 8 novembre de la même année, le président Boris Elstine proclama l’état d’urgence dans toutes les républiques du Caucase, ce qui permit au F.S.B. (l’ex-K.G.B. qui servira de tremplin à Vladimir Poutine) de mener rafles et perquisitions de toutes sortes contre les mouvements et dirigeants indépendantistes. Pourtant, malgré cela, le mouvement indépendantiste tchétchène continuait à prendre de l’importance, gagnant une audience de plus en plus grande auprès des autres républiques “ autonomes ” encore intégrées à la fédération de Russie. C’est pourquoi le 11 décembre 1994, sur ordre du Kremlin, les colonnes de blindés russes entrèrent dans le territoire de la république autonomiste. Employant la tactique traditionnelle de l’armée russe, c’est-à-dire une forte préparation d’artillerie suivie par des unités blindées appuyées par de l’infanterie (rien d’autre qu’un blitzkrieg amélioré, en fait), les troupes fédérales progressèrent d’abord rapidement, mais le froid, le Général Hiver comme l’appellent les Russes, ralentit leur progression qui fut en fait complètement stoppée au pied des montagnes, une fois que la résistance tchétchène, sous la conduite de ses chefs politico-religieux, fut organisée.

Comment une armée de paysans dépenaillés, n’ayant que leurs vieilles pétoires à disposition a pu stopper la progression d’une armée techniquement avancée, presque au niveau des standards occidentaux? D’abord, il faut dire que les combattants tchétchènes n’étaient pas seuls dans leur lutte : les mouvements islamistes radicaux d’Iran, d’Afghanistan, d’Arabie Saoudite même ont joué un grand rôle de soutien, que ce soit par l’action médiatique mais aussi et surtout par l’envoi de combattants (les fameux mujahideens, présents dans tout “ bon ” jihad), d’armes et de munitions. Ce soutien à la “ cause ” tchétchène se manifesta aussi par l’acceptation tacite des républiques autonomes jouxtant le territoire tchétchène de la présence des bases de soutien de la guérilla, condition en effet essentielle à la réussite du combat indépendantiste.  Ainsi, soutenue et armée par moult pays étrangers, la rébellion des “ pirates ” de Tchétchénie (qualifiés tels par le régime de Moscou) se poursuivit durant toute l’année 1995 et malgré une avancée russe qui avait reprise lentement, cette avancée s’accomplissait au prix de si lourdes pertes que bientôt, l’armée fédérale russe fut contrainte à la négociation. Ce désir devint d’autant plus criant qu’après la reprise de Grozny, la capitale, l’armée russe ne pouvait plus espérer une fin honorable pour cette aventure. C’est ainsi que fut négocié un report de l’examen de la situation, en avril 2001. Ainsi se terminait la première guerre tchétchène, sur une défaite humiliante, totale, d’une armée blanche, occidentale, orthodoxe, face à des combattants sous-équipés, caucasiens et musulmans.

Cette défaite, si humiliante pour la Russie tout entière, peut expliquer la reprise de la guerre, le 1er octobre 1999, mais en partie seulement. Comment expliquer cette innombrable succession de conflits, larvés ou ouverts, qui ont éclaté entre l’état russe et le peuple tchétchène? D’abord par des causes économiques. La Tchétchénie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan contrôlent l’accès stratégique aux puits de pétrole de la mer Caspienne. La perte de la Tchétchénie priverait Moscou de tout contrôle effectif (et donc douanier) sur le pétrole et le gaz naturel qui en ce moment transite par cette région. Ensuite, par des causes géopolitiques. Il est impossible pour les dirigeants russes d’ignorer le fait qu’ils sont littéralement, par le sud et le sud-est, entourés de populations musulmanes non blanches. Ces populations, dont seulement une mince fraction jouit d’une indépendance politique et économique réelle, aspirent comme il se doit à plus de libertés, surtout sur le plan de l’éducation et de la santé. Or, ces populations, dont les velléités autonomistes sont constamment brimées par Moscou, se tournent de plus en plus massivement vers les mouvements extrémistes islamistes, dont les bases sont situées le plus souvent en Afghanistan, où une longue tradition de lutte avec le pouvoir moscovite existe, et pour cause! C’est là un schéma que l’on ne retrouve que trop souvent; les mouvements laïques et centristes d’indépendance politique sont brimés ou carrément écrasés, la population se tourne donc vers les mouvements extrémistes religieux. On a qu’à regarder, à cet effet le cas de l’Iran, de l’Afghanistan ou encore du Liban. On peut donc imaginer que les chefs russes, appliquant une “ théorie des dominos ” ayant un relent de déjà-vu, tentent par tous les moyens d’empêcher l’indépendance tchétchène, puisqu’elle serait le signal du départ de la complète destruction des restes de l’ “ empire ” soviétique.

En conclusion, nous ne raconterons pas ici le déroulement du présent conflit, tant son déroulement ne semble qu’une redite de celui de 1994. Sous prétexte de détruire le nid des “ terroristes ” tchétchènes (dont la menace fut fort judicieusement “révélée ” aux Russes par une série d’attentats meurtriers) l’homme fort du Kremlin, Vladimir Poutine, déclencha le feu de ses armées, servant ainsi sa propre cause, en pleine campagne présidentielle. Ce faisant, il ne prolonge qu’une longue suite de guerres meurtrières, suite qui ne semble pas avoir de fin.

REKACEWICZ, Philippe, Les conflits du Caucase, Le Monde Diplomatique, Paris, janvier 2000.

 Le passé composé, no4 (mars 2001)

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