Los Canadienses et la guerre civile espagnole

Fabrice Roy-Plourde (Sciences humaines)

Hier encore, au Sommet des Amériques de Québec, nous entendions des bataillons de citoyens scander : «¡No pasaran!» S’arrêter, imaginer leurs grands-pères et grands-mères, leurs pères et mères ou, mieux encore, eux-mêmes hurler ce cri de résistance, à l’heure où il est né. Revoir ces humains qui ont tout balancé pour aller rejoindre les rangs d’une gauche assaillie par le fascisme. Remémorer ces Canadiens qui sont allés trouver la guerre pour défendre la vie d’une humanité démocratique. Voilà ce à quoi tend mon écrit. Déterrer les espoirs que des milliers de Canadiens ont nourris alors qu’ils s’engageaient dans les Brigades Internationales lors de la Guerre d’Espagne. Tout d’abord en situant cet événement dans nos agendas historiques, puis en dévoilant son importance en terre du Québec.

 

No pasaran!

 

En 1929, une énorme crise économique frappe les sociétés occidentales. L’Amérique et l’Europe sont complètement perturbées, leurs économies, déstructurées. On accuse le libéralisme d’avoir engendré ce phénomène. La doctrine du corporatisme, d’où découle le fascisme, prend racine dans l’esprit de certains. Alors que le communisme est refusé, car interdit par l’Église, il semble ne rester que cette voie, celle du corporatisme, pour remettre de l’ordre dans le monde. Nous sommes donc en pleine confrontation idéologique partout en Occident. Les Rouges contre les Blancs. En Espagne, les opinions sont très partagées. La gauche, avec le Front Populaire, défait le Front National aux élections du 16 février 1936 et prend le pouvoir. La droite fasciste d’Espagne, regroupant royalistes, traditionalistes, monarchistes, carlistes et phalangistes, refuse cette victoire démocratique et fomente un coup d’état militaire, à l’aide du général Franco,  le 18 juillet 1936, qui sera maté par le peuple armé. C’est le début de la Guerre d’Espagne. On entre dans une guerre civile, qui fera autant de victimes des deux côtés, opposant la démocratie, la liberté et l’égalité au fascisme croissant. Comme nous l’avons précisé plus haut, partout dans la société occidentale,  ce conflit idéologique se fait sentir. Il ne se passera donc que peu de temps entre le début de la guerre et la mobilisation de l’opinion publique. Les citoyens qui croient en la démocratie voient la menace planer d’un fascisme qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Il conçoit cette guerre comme moyen de sauver la démocratie. La droite se sent tout aussi appelée à la mobilisation pour tuer la menace rouge. C’est dans cet esprit que, par le biais de la Troisième Internationale, les Brigades Internationales sont créées. Ce sont des bataillons de citoyens, 35 000 hommes, pour la plupart inexpérimentés à l’art de la guerre, qui se formeront pour aller combattre aux côtés du Front Populaire Espagnol.  Cette aide est inestimable pour la gauche.  Effectivement, un accord de non intervention est proposé par la France et le Royaume-Uni que tous les pays respectent, mises à part l’Italie et l’Allemagne qui soutiennent fortement le général Franco. Seuls les Soviétiques soutiendront le FPE et ce, pour des raisons économiques et de défense du bloc communiste. On se rend vite compte que ce n’est pas seulement son manque d’appui qui affaiblit la gauche, mais aussi sa fragmentation : anarchistes, poumistes et communistes. De nombreux conflits explosent entre ces groupes. Le parti communiste central ordonne l’exécution d’un nombre important de poumistes, accusés de déviation trostkiste.  Le manque d’appuis et la fragmentation des forces font perdre beaucoup de puissance à la gauche. Les franquistes, quant à eux, grâce au soutien militaire des fascistes italiens et allemands, gagnent en force. Le fascisme avance sur la péninsule ibérique dans un vent de violence incroyable. Les franquistes arrivent ainsi, le 31 avril 1939, à occuper la totalité du pays. Les Brigades Internationales quittent le champ de bataille, laissant derrière eux 10 000 de leurs camarades de bataillon assassinés. Le 1er avril 1939, avec Franco au pouvoir, la guerre se termine.

 

La naissance d’une idéologie fasciste

 

Au Québec, comme dans le reste de l’Occident, le peuple est divisé. La doctrine du corporatisme fait de plus en plus d’adeptes, popularisant ainsi certaines facettes du fascisme. Dans une société très cléricale comme celle-ci, il est évident que le communisme ou tout autre mouvement social s’y rapprochant est démonisé. Dans la législation canadienne, on retrouve un article interdisant toute association au «péril rouge» sous peine d’emprisonnement. La Guerre d’Espagne est présentée aux Canadiens par le biais des médias écrits. On distingue deux grandes directions. L’Action catholique, La Nation, et l’Ordre sont plutôt des journaux de droite qui appuient ouvertement Mussolini et Franco et qui dénoncent le communisme. M. Omer Héroux, du journal Le Devoir, s’opposera de vive plume à l’appui aux républicains d’Espagne émis par le CTCC. Il critiquera sévèrement ce soutien de la part du syndicat , invoquant leur supposée neutralité. Il est ici sous-entendu, dans la critique de Héroux, par ses valeurs ultramontaines, que la neutralité que l’institution se doit de garder n’est pas le seul point qui pose problème. La croyance en la «sacro-sainte-Église-à-qui-l’on-doit-instinctivement-obéir», très répandue au Canada français, assure un appui de la majorité aux franquistes. Dans le contexte d’alors, les doctrines résistantes n’ont d’autre choix que de prendre de plus en plus de place, si minime soit-elle. Des journaux, plus gauchistes, publient aussi au Canada français :  Le Canada, Le Jour et Clarté. Surtout composée de progressistes, de communistes et de jeunes intellectuels, cette presse a ses lecteurs. On ne s’entend pas toujours sur la forme des actions à prendre et sur l’urgence de les prendre, mais tous se rallient autour de l’idée de démocratie. Ce sont ces journalistes qui dénonceront le fascisme et qui le pointeront du doigt chez les partisans du général Franco. C’est lors de la création des Brigades Internationales que les Canadiens, qui se sentent le plus touchés par la Guerre contre les rouges, décideront de rejoindre le combat…armé.

 

Les Mac-Paps

 

Le bataillon Mackenzie-Papineau est créé en 1937, on les appellera les Mac-Paps. Ils seront entre 1200 et 1600 à aller combattre l’ennemi fasciste. Des chômeurs, des ouvriers, des militants, des intellectuels, des communistes, des travailleurs, dont bon nombre des sections ethniques des partis ouvriers formeront ce bataillon. Les Canadiens français ne compteront que pour seulement 6%. Alors que ces humains livrent le combat en sol ibérique, leurs camarades restés au Québec organisent des assemblées informatives où on veut mobiliser la population. Normand Béthune et André Malraux, ainsi que François Mauriac viendront donner des conférences à Montréal.. L’auditoire est majoritairement allophone. Ce phénomène s’explique en grande partie par le fait que leur Église, le plus souvent protestante, est beaucoup moins contrôlante et fasciste que la nôtre. En Europe, les Mac-Paps seront plus de 700 à être assassinés. Lors de la fin de la guerre, à leur retour en terre canadienne, ils seront pourchassés, emprisonnés et maltraités, voire torturés, par les autorités en place (un gouvernement qui couche avec les évêques, quelle belle élite!) Jamais le gouvernement canadien ne reconnaîtra ces hommes comme des défenseurs de la démocratie (qui fait si bien la fierté de nos ministres actuels!) et comme anciens combattants, les privant ainsi de reconnaissance et des primes attribuées aux anciens combattants. Aujourd’hui, le Canada et les États-Unis restent les seuls pays à ne pas avoir reconnu ce statut aux brigadistes. N’est-ce pas là une évidence même du grand intérêt porté par les élites nord-américaines à la démocratie…qu’il nous arrive souvent de chercher?

 

De cette guerre qui n’était qu’un avant-goût de la Deuxième Guerre mondiale, nous retiendrons les espoirs de ces humains, et non leurs noms; ils étaient trop, qui sont venus de partout pour redonner souffle à la démocratie. Le Québec fut certainement influencé par la gauche, mais beaucoup plus par le mouvement fasciste popularisé par une Église plus qu’oppressante. Malgré la chasse aux communistes, des humains se regrouperont pour tailler une place de choix à tous les hommes et femmes. La non reconnaissance de ces défenseurs de la liberté par l’autorité n’est pas tellement surprenante, quand on pense que les Patriotes sont encore présentés, au Canada anglais et un peu moins au Québec, comme de simples terroristes. Cent ans seulement les séparent des brigadistes, mais leurs idées les unissent. Le refus de cette reconnaissance nous amène à croire que les dirigeants actuels du Canada ne sont pas si loin de leurs ancêtres quant aux valeurs fascistes. S’ils font chambre à part avec l’Église, ils salissent quand même les draps avec les entreprises qui sont, de nos jours, on ne peut plus corporatives et hiérarchisées, deux grands fondements du fascisme.

 

 

Le passé composé, no 4 (mars 2002)

 

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