Les Talibans d’Afghanistan ou l’intégrisme musulman à son apogée…

Marie-Ève Beaudin (Sciences humaines) 

L’Islam frappe encore… Après avoir visité plusieurs pays d’Orient durant les dernières décennies, cette jeune religion effectue un retour en force chez sa vieille amie l’Afghanistan. En véritables messagers d’Allah, les Talibans sont descendus sur terre avec la mission de délivrer leur pays de la guerre civile. Mais malgré toutes leurs bonnes intentions, ils n’arrivent pas à satisfaire le peuple : c’est peut-être parce qu’ils veulent tellement le bonheur des gens qu’ils leur en imposent un, et un seul, à coups de dictature sévère, minimaliste et misogyne. Mais qui sont en réalité ces Talibans? Que font-ils? Comment sont-ils apparus? Ont-ils des alliés? D’où viennent-ils? Voilà là des questions qu’il est intéressant d’approfondir…

On apprend rien sans mal disent-ils....

Actuellement, et depuis maintenant quatre ans, l’Afghanistan se trouve sous la tutelle d’un mouvement fondamentaliste islamique que l’on nomme les Talibans, des étudiants en religion devenus soldats pour contrer la corruption, pacifier le pays et tenter d’arrêter la guerre qui le détruit depuis trop longtemps. Déjà en 1994, le mouvement a conquis le tiers du pays. Il réussit à prendre le contrôle de Kaboul (la capitale) par la force, le 27 septembre 1996. Dans la même journée, le président Najibullah et son frère, tous deux communistes, sont pendus sur la place publique. Depuis, une atmosphère de violence et de terreur règne sur la capitale. En effet, le groupe intégriste impose une interprétation très sévère du Coran, qui doit être suivi au pied de la lettre. Leur devise : on apprend rien sans mal, ou Œil pour œil, dent pour dent.  Ainsi, la Charia (loi islamique) demande et exige désormais l’interdiction de l’alcool, de la photographie des êtres humains, des discussions politiques et des réunions domestiques, de l’adultère, de la radio, de la télévision, du cinéma, du théâtre et des ordinateurs. Personne ne peut sortir de la ville. Les hommes doivent porter la barbe longue. Les femmes n’ont plus droit à l’école ni au travail, elles ne doivent plus sortir de leur maison. Elles doivent en plus se couvrir de la tête aux pieds (un petit espace est permis pour qu’elles puissent voir) avec les tuniques que portaient leurs ancêtres. Si une femme commet une faute, les autres ont le droit, le devoir même, de la punir par lapidation! La prière est obligatoire pour tout le monde et une police religieuse circule pour s’assurer que chacun respecte la loi. Le leader suprême, le mollah Mohammad Omar, accompagné des cinq autres Talibans composant le conseil gouvernemental provisoire, et d’environs deux cents soldats dirigés par Abdul Rapur, ont pris d’assaut le zoo de Kaboul, le transformant en base militaire. Cette réalité nouvelle est difficile à accepter dans un monde où les citoyens avaient jusqu’à ce jour détenu une relative liberté.

Les Talibans sont tous issus du même réseau d’écoles religieuses islamiques privées, les madrassas, présentes dans les zones rurales de l’Afghanistan et du Pakistan. La formation, principalement sunnite, anticommuniste, anti-impérialiste, entretient une haine envers les chiites, les croisés, et les juifs. Il a tout de même pour volonté de ramener le calme et la paix au pays, mais la seule solution aux yeux de ses dirigeants est d’établir un gouvernement musulman fondamentaliste qui imposerait et exécuterait entièrement la loi islamique. Il recueille dans ses débuts une très forte popularité. Déjà en 1995, ses effectifs comptent près de 25 000 soldats. De plus, le groupe possède plus d’armement et de moyens financiers qu’il n’en a besoin (en partie grâce au soutien du Pakistan, de l’Arabie Saoudite et des États-Unis).

Un conflit plus compliqué qu’il ne le semble

Pour comprendre comment la situation en est arrivée à un tel point, il faut retourner dans le passé et observer une série d’événements historiques interreliés et assez complexes. On peut tout d’abord remonter en 1960. L’Afghanistan se trouve dans un état d’extrême pauvreté. Le président de l’époque, Zaher Ghah, désireux d’entrer dans la course de la modernité, instaure des programmes de développement économique provoquant du même coup la naissance de plusieurs intellectuels, futurs acteurs du conflit. Déjà, le pays est divisé en multiples groupes ethniques, culturels et linguistiques n’étant reliés que par l’islam contre le pouvoir central qui en réalité n’existe pas vraiment. En effet, le pays a toujours été manipulé par des puissances extérieures qui, attirées par sa position géostratégique, s’en servaient comme état tampon, ou comme zone de contact (la Russie et la Grande-Bretagne entre autres). L’instabilité économique du pays provoque des frictions entre les groupes ethniques, puis ces tensions se transforment en de réelles crises politiques accompagnées de coups d’État. Ainsi, la monarchie prend fin en 1973, et le PPDA (Parti populaire et démocratique d’Afghanistan) entre au pouvoir en 1978. Ce parti à tendance communiste laisse la porte ouverte à l’Union soviétique, et dès ce jour, un processus de soviétisation du pays débute ; les Soviétiques s’infiltrent dans toutes les sphères du pays, jusqu’à l’envahir complètement. Le peuple, à tendance majoritairement musulmane, s’oppose et se soulève devant la situation. En 1979, on assiste à une insurrection islamique généralisée, mais l’armée afghane (avec l’appui de Moscou) procède à une répression qui coûtera la vie à près de 30 000 victimes. Plus le peuple se révolte, plus le régime présidentiel se trouve en difficulté, et plus il demande l’intervention soviétique. Dans la même année, 50 000 soldats de l’armée afghane sont envoyés pour rétablir un semblant d’ordre dans les grandes villes. Par ailleurs, environs 150 000 moudjahidins professionnels se lancent dans le combat anticommuniste, accompagnés de plusieurs citoyens islamistes voulant défendre leur pays, et aidés humanitairement et militairement par quelques puissances extérieures. Finalement, l’armée Rouge se retire.

Mais la guerre n’est pas terminée pour autant…Car le problème est toujours présent. Les différents groupes de résistance qui sont en place, appuyés par le Pakistan, se rebellent maintenant contre leur président Najibullah, car celui-ci continue d’être de mèche avec l’Union Soviétique. Son régime s’effrondrera enfin en 1992. Une succession de combats perdureront entre les différents mouvements nés de la guerre civile, surtout entre le Jamaat (Association islamique : formation fondamentaliste modérée) et le Hezb-i islami (Parti islamique : mouvement extrémiste radical), pour le contrôle de Kaboul. Ces derniers ajouteront 30 000 morts de plus au bilan du conflit. Une autre confrontation, entre le groupement Wahdat-i islami ( formation chiite soutenue par l’Iran) et l’Ittihad wahhabite (Alliance islamique : mouvement fondamentaliste pachtoune, appuyé par l’Arabie Saoudite), s’entremêlera avec la première. L’image des combattants moudjahiddins perd de son ampleur à mesure que le temps passe car ceux-ci n’ont plus de cause réelle à défendre, ni de solution à offrir au peuple. À la fin de l’année 1992, le pouvoir central s’est effrité pour faire naître cinq territoires prédominants en Afghanistan: le Turkestan afghan, dirigé par le général Dostom ; le nord-est, dirigé par l’alliance de Massoud et de Rabbani ; le massif central hazara, contrôlé par le Wahdat chiite ; les zones pachtoune du Nord-Est commandées par Hadji Abdul Qadir ; et le sud-est pachtoune avec à sa tête les Talibans. En effet, à partir de 1994, les Talibans entrent en scène, et pendant deux ans ils lutteront contre le camp présidentiel de Rabbani pour enfin le renverser et prendre le pouvoir de Kaboul.

Petit conflit deviendra grand

Ainsi, les Talibans, comme plusieurs autres groupes, sont nés de la résistance à l’invasion soviétique en Afghanistan, se battant au nom de l’Islam. Cependant, plusieurs autres puissances ont contribué à faire de la situation du pays ce qu’elle est aujourd’hui. À ce sujet, il est primordial de parler du Pakistan. Celui-ci, dans l’espoir d’acquérir un plus grand contrôle sur le pays, se rangea du côté des Pachtounes en les aidant militairement à lutter contre les élites afghanes et les Tadjiks. L’Iran se fit plutôt défenseur des minorités chiites en appuyant les partis de Massoud et de Rabbani contre les Talibans et du même coup contre les États-Unis. L’Arabie Saoudite étant en conflit avec l’Iran s’imposa alors contre les chiites en instrumentalisant le parti  Hezb-i islami (Parti islamique, formation extrêmiste dirigée par Gulbuddin Hekmatyar). La Russie amena un soutien au général Rachid Dostom et à son Mouvement national islamique (Jumbish-e-Milli Islami, luttant contre les moudjahiddins) car son territoire constituait un état tampon entre le pays et la Communauté Européenne Internationale. L’Ouzbékistan, voulant prendre ses distances de la Russie, se rangea du côté des États-Unis en appuyant les minorités ouzbeks et les Talibans. L’Inde, anti-pakistanaise, assistera plutôt le régime présidentiel de Najibullah, et plus tard offrira son aide au général Massoud . L’Occident fournira tout au long de la guerre une assistance humanitaire aux personnes dans le besoin, mais surtout aux protégés du Pakistan, les sunnites.  Les États-Unis aussi avaient décidé de se mettre le nez dans cette affaire : voulant faire un sale coup aux communistes, ils se mirent dans l’idée de détourner toute cette violence issue de l’islamisme vers ceux qui occupaient l’Afghanistan, les Soviétiques. S’alliant avec le Pakistan et l’Arabie Saoudite, la CIA entreprend un projet de recrutement de volontaires militant au nom de l’Islam partout dans le Proche-Orient : les “ Afghans ”. Vers 1985, ceux-ci partent par milliers en direction de l’Afghanistan pour défendre la cause de leurs frères musulmans réprimés. Après le départ des soviétiques, ce réseau de fondamentalistes international nouvellement formé se retournera vers les États-Unis, les accusant de faire la guerre à l’Islam. Le Pakistan s’en détournera à son tour pour aller appuyer les Talibans. Les États-Unis appuieront aussi les Talibans de 1994 à 1996.

Si on veut élargir encore plus notre compréhension des actions des Talibans, on peut se référer au mouvement islamiste même, qui depuis 1983 a connu une hausse de popularité importante en orient, se radicalisant toujours plus, utilisant le Coran pour justifier leurs actes trop souvent cruels et barbares. En réalité, l’Islam existait déjà au sein de l’Afghanistan en 642. Mais de nos jours, il connaît son apogée dans des pays tels que l’Égypte, l’Algérie, la Bosnie, le Liban, l’Iran, etc. On peut dire qu’une nouvelle ère commence à prendre vie dans les années soixante : l’idée contemporaine islamiste commence à prendre forme dans la tête de gens comme Khomeiny. Puis, dans les années 1970-1980, la révolution islamique éclate en Iran, et se propage dans les pays environnants. Durant la décennie 1990, le mouvement voit son apogée, puis enfin, peut-être en viendra-t-il à son déclin, son effritement, sa décomposition.

Ainsi, l’Islam a parcouru beaucoup de chemin à travers le temps. Cette religion s’est transformée, elle a évolué, mais sa base est toujours restée intacte. Parmi tous les mouvements islamiques, le groupe des Talibans d’Afghanistan est sans doute l’expression la plus cruelle et barbare de l’application du Coran sur le peuple, et surtout sur les femmes. Les agissements du mouvement, qui rappelons le est apparu en réaction à l’invasion soviétique du pays, apparaissent à nos yeux comme inexplicables et impardonnables, mais gardons en tête que nous ne connaissons qu’une infime parcelle de la situation réelle du pays. Ainsi, nous ne pouvons ni comprendre, ni juger la situation afghane dans toute sa globalité.

Le passé composé, no 4 (mars 2001)

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