Les États-Unis et le monde extérieur

Audrée Lirette, Sciences humaines

Depuis leur création, les États-Unis se sont toujours perçus comme étant une nation privilégiée.  Nés du colonialisme, ils se sont vite proclamés les défenseurs de l’autodétermination et de l’indépendance des peuples.  Même de nos jours, à Washington, l’idée que l’Amérique ait des responsabilités mondiales n’est pratiquement mise en doute par personne.  Le gouvernement Bush va même jusqu'à dire qu’une domination étasunienne sur la planète est dans l’intérêt de tout le monde.  D’ailleurs, aux États-Unis, des penseurs croient que parce que les États-Unis introduisent un degré élevé de moralité dans leur politique étrangère, les autres nations comprennent qu’elles ont moins à craindre de leur puissance.  Nous nous posons donc la question suivante : le leadership américain au XXe  siècle a-t-il permis de moraliser les relations internationales ?  Si par « moraliser » nous entendons introduire des valeurs morales universelles telles la liberté des individus, les droits de l’Homme, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, etc., nous ne croyons pas que les États-Unis aient moralisé les relations internationales.  En tenant compte de la politique étrangère des États-Unis, nous pouvons dire que même si elle tend théoriquement à travailler au bonheur de l’humanité, ses actions vont souvent dans le sens contraire.  Pour étayer notre point de vue, nous présenterons d’abord un aperçu des grandes traditions de la politique extérieure américaine, pour ensuite nous pencher sur les actions entreprises par les États-Unis qui vont à l’encontre de l’idéologie de bons samaritains qui ressort de leurs discours politiques.   

Les grandes orientations de la politique étrangère des États-Unis

L’isolement géographique des États-Unis a amené dès sa création un courant isolationniste, incitant le pays à rester à l’écart des relations internationales.  Ce courant isolationniste s’est maintenu jusqu'à l’acquisition de la bombe atomique par l’Union Soviétique, rendant illusoire la croyance en la protection des océans qui était toujours dans les esprits. George Washington, dans son « discours d’adieu » de 1787, affirme ne pas vouloir créer de liens artificiels avec l’Europe afin de ne pas laisser dépendre la paix et la prospérité américaines de l’ambition, de la rivalité, de l’intérêt, de l’humeur ou du caprice des Européens.  Toujours dans l’optique de ne pas avoir à traiter avec les Européens, la doctrine de Monroe, telle qu’interprétée vers 1850, donne aux États-Unis la fonction de défendre le continent américain contre les empiétements des puissances européennes.  Cet aspect moraliste de leur politique étrangère, soit la défense des peuples face à la domination européenne par la protection des États-Unis, affirme leur hégémonie sur le continent et implique que celui-ci devienne une zone d’influence américaine.  Ainsi, même à cette époque, les intérêts nationaux étaient défendus dans la politique étasunienne. 

À la fin du XIX siècle, « avec la naissance de l’impérialisme américain, les principes moraux sont évoqués au même titre que les intérêts nationaux pour justifier l’expansionnisme américain ».1    Avec l’arrivée de Woodrow Wilson dans les années 1910, la politique extérieure devient plus internationaliste.  De plus, sa doctrine proclame que les fondements de la politique extérieure doivent reposer sur des principes moraux universels, tels la défense des gouvernements libres et démocratiques.  Son point de vue libéral est représenté par ses fameux « 14 points ».  Ceux-ci préconisent la liberté absolue sur mer, la suppression des barrières économiques, la réduction des armements et la création d’une association générale des nations « ayant pour objet d’offrir des garanties mutuelles d’indépendance politique et d’intégralité territoriale aux petits comme aux grands États ». D’ordre général, ces « 14 points » se réclament des aspirations des nationalités et insistent sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.  Même la Russie doit pouvoir « décider en pleine indépendance de son propre développement politique et de son organisation nationale ».2   Mais même si l’accent est mis de manière délibérée sur les principes moraux, ces notions libérales ne sont pas incompatibles avec des positions concrètes et précises quant à la défense des intérêts économiques des États-Unis. 

À partir de 1947, on assiste à un raidissement de la politique à l’égard de l’URSS : c’est le début de la guerre froide et de la politique d’endiguement.  Les États-Unis veulent faire obstacle aux forces expansives de l’Union Soviétique, tout en promouvant le libéralisme et la démocratie.  Le plan Marshall d’aide à la reconstruction de l’Europe après la Deuxième Guerre mondiale est « la version la plus éclairée et brillante de l’endiguement »  3.  Le plan Marshall amène la division du continent européen entre les deux superpuissances que sont les États-Unis et l’URSS, et proclame le leadership étasunien sur l’Europe occidentale.  Les États-Unis s’engagent à aider financièrement les États qui, en retour, acceptent d’accroître leur production, de stabiliser leurs finances et leur monnaie et de coopérer à la réduction mutuelle des barrières douanières.  Cela leur permettra de devenir les futurs partenaires prospères que souhaite l’Amérique. 

Aux lendemains de la guerre froide, les États-Unis renoncent à leur politique internationaliste, faisant confiance à l’ONU pour assurer la paix dans le monde.  À partir de 1991, avec l’effondrement de l’URSS, les États-Unis deviennent la seule superpuissance.  Leur nouvelle politique étrangère est axée sur la défense et l’expansion du libéralisme économique.  Celui-ci est représenté « tantôt comme indispensable pour la croissance économique mondiale et le progrès des droits de l’Homme, tantôt comme la défense des intérêts économiques essentiels des États-Unis.»4.

Le discours…et les actions

Si plusieurs présidents américains incluaient des principes moraux dans leur discours sur la politique étrangère, avec l’administration Clinton, la politique extérieure fait preuve de réalisme pour laisser de côté la prétention.  Par exemple, « la volonté de conquérir des marchés a amené le gouvernement américain à ne pas mettre en avant la défense des droits de l’Homme dans ses relations avec la Chine ou l’Indonésie ». 5  Clinton n’a démontré qu’un intérêt distancé aux questions de politique étrangère, de même que les Américains en général.  Depuis la disparition de la rivalité avec l’Union Soviétique, les Américains semblent ne s’intéresser qu’aux questions pouvant affecter directement leur existence.  Cette attitude est cependant différente de celle des élites américaines, qui insistent sur le rôle de l’Amérique comme gendarme responsable du monde.

Si nous pouvons affirmer que les discours des politiciens américains sont emplis de valeurs morales et de volonté d’améliorer le sort de l’humanité, nous ne pouvons dire que ces valeurs et cette volonté se traduisent dans l’action du gouvernement en matière de politique étrangère.  Les Étasuniens sont ancrés dans « une vision wilsonnienne (essentiellement sentimentale, mégalomane et sans fondement historique ) d’une démocratie mondiale forgée selon un modèle américain, et dirigée par l’Amérique » 6, qui est la ligne directrice de leur politique extérieure.  Ils croient tellement en leur mission de guide vers le chemin de la liberté pour toutes les nations du monde qu’ils leur imposent leur modèle américain quitte à piétiner la liberté de ces nations.  Par exemple, le système d’alliances défensives et de bases militaires réparties sur la planète depuis les années 60 sont toujours en place, bien qu’elles aient perdu leur légitimité depuis l’effondrement du bloc soviétique.  La présence américaine est maintenant considérée comme un fardeau, une entrave à la souveraineté.  Ce déploiement de forces s’apparente à un instrument d’intimidation.  Selon les États-Unis, en tant que nation éclairée dotée d’une vertu unique, elle a le droit d’utiliser la force lorsque elle l’estime, en dépit du droit international.  Selon Noam Chomsky, « plus un État dispose de la capacité d’user de la violence,  plus est grand son mépris pour la souveraineté - des autres, cela s’entend. »7  Ceci est caractéristique des États-Unis : lorsqu’il s’agit des autres,  le concept de souveraineté peut être écarté, c’est-à-dire qu’ils peuvent user de la force comme bon leur semble, mais leur souveraineté et celle de leurs clients doivent être préservées au plus haut point. 

En dépit de leur discours vertueux, les États-Unis possèdent l’un des pires palmarès au monde quant à la signature de conventions internationales ayant trait aux droits de l’Homme.  Par exemple, la Convention sur les droits de l’enfant a été ratifiée par tous les pays du monde sauf deux : les États-Unis et la Somalie, qui n’avait alors plus de gouvernement. Nous pensons aussi à l’accord de Kyoto sur les émissions polluantes, que les États-Unis ont refusé de signer puisque cela aurait été mauvais pour leurs industries.  Les rares fois qu’ils ont signé des conventions, ils imposaient invariablement une clause de réserve dont les termes exacts sont : « Ne peut s’appliquer aux États-Unis ».  Aussi, dans les années 1990, ce pays  a refusé de respecter les obligations des traités internationaux  parce que ces traités entrent en conflit avec la souveraineté américaine, qui se doit d’être défendue.

Comme nous l’avons mentionné, les États-Unis, par leur conviction en leur supériorité, se sentent au-dessus d’un ordre international, qui d’ailleurs est dirigé par eux. Ainsi, lorsque les États-Unis ont été accusés devant la Cour internationale de justice, ils ont toujours réussi à s’en échapper.  En 1985, devant l’accusation de crimes de guerre contre le Nicaragua, les États-Unis on tout simplement refusé  la juridiction de la Cour internationale.  Dans un autre cas, la Cour n’a pas pu juger l’affaire puisque les États-Unis avaient usé de leur fameuse clause : « Ne s’applique pas aux États-Unis ».

Il y a de nombreux cas d’ingérence des États-Unis qui briment la souveraineté d’autres pays, et cela au nom des intérêts américains.  En 1954, des mercenaires entraînés par la CIA ont renversé le gouvernement le plus démocratique que le Nicaragua ait jamais connu. Des milliers de victimes ont été tuées en République Dominicaine en 1965 suite à une intervention militaire des États-Unis contre le communisme.  Au Chili, en 1973, les États-Unis ont orchestré un coup d’état qui amené la mort du président élu démocratiquement.  Au Timor-Oriental, les Américains ont soutenu l’armée qui a décimé un tiers de la population. Ce ne sont que quelques exemples démontrant que les intérêts américains passent souvent avant les droits de l'Homme et de la démocratie, bien que leurs discours aillent dans un autre sens.

Un État qui se place au-dessus du droit international

Nous pouvons conclure sur une opinion mitigée quant à savoir si le leadership américain a permis de moraliser les relations internationales.  Il est indéniable qu’ils ont avancé des principes moraux dans certaines politiques ayant pour objet le développement de la paix et l’élévation du bien-être mondial.  Par exemple, ce sont les Américains qui sont à l’origine de la Société des Nations, l’ancêtre de l’ONU, qui avait pour but de maintenir l’indépendance et l’intégrité territoriale des nations.  En même temps, ils invoquent des principes moraux pour s’ingérer dans les affaires internes d’autres pays, en allant contre leur souveraineté.  Ces justifications morales qu’ils invoquent cachent en fait régulièrement des intérêts nationaux.  Bien qu’ils parlent du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ils leur imposent leur modèle libéral américain comme étant celui qui  permettra à tous les peuples de s’épanouir.  Bien qu’ils parlent de l’importance des libertés individuelles, ils ont appuyé pendant des années des dictatures en Amérique centrale et du Sud.  La politique étrangère étasunienne regorge de contradictions entre son discours et son application.  Les États-Unis  croient tellement fort en leur rôle de gendarme de la planète qu’ils se donnent le droit de faire des choses qu’ils condamneraient venant d’un autre pays, puisque eux sont au-dessus du droit international.  Ils ont la conviction d’être une nation d’exception, de vertu unique, et leur mission de réformer le monde s’est transformée en politique étrangère.  En même temps, cette politique, non exempte d’intérêts nationaux, contribue à renforcer leurs intérêts économiques et leur puissance internationale, quitte à passer outre les principes moraux qu’ils vantent tant.  Ce que nous pouvons espérer est une nouvelle conception du rôle de la nation, la politique actuelle amenant des dangers potentiels, autant de la part d’autres États voulant stopper l’hégémonie étasunienne que de la part des États-Unis  qui se croient tout permis. 

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1 Nouailhat, Pierre-Henri, , Les États-Unis et le monde au XXe siècle, , Armand-Colin, Paris, 2000.

2 Ibid.

3 Melendri, P., cité dans :, Yves-Henri Nouailhat, Ibid.

4 Chomsky, Noam De la guerre comme politique étrangère des États-Unis, Éditions Comeau et Nadeau, Montréal, 2001, p. 181.

5PFAFF, William, «De l’hégémonie américaine», Commentaire , Vol. 24 , n0 93 (printemps 2001)

6 Source : Notes de cours du cours Histoire des temps présents : le XXe siècle, par M. Patrice Régimbald

7 BOORSTIN, Daniel, Histoire des Américains, Paris, Robert Laffont, 1991 (coll. «Bouquins).

 

Le passé composé, no4 (mars 2002)

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