Le Philosophe
par Jany Boulanger, Cégep du Vieux Montréal.
On a coutume de se représenter le philosophe isolé dans sa tour d’ivoire, regardant le monde avec dédain, tout préoccupé qu’il est par les grandes questions des savoirs abstraits (mathématique, métaphysique, logique, etc.) Le philosophe du 18e siècle, brillant touche-à-tout des domaines des arts, des lettres et des sciences, est persuadé que c’est en étant soucieux d’être utile et actif qu’il parviendra à vaincre les véritables obstacles au progrès, soit principalement les préjugés, les superstitions, l’intolérance et l’ignorance, considérés comme les survivances d’un passé moyenâgeux. Cosmopolite1, il fréquente les salons, cafés et clubs pour défendre tant les libertés individuelle que religieuse et économique. La raison, la tolérance, l’égalité et la séparation des pouvoirs seront les principaux objets des combats de cet « ami de la sagesse » — sagesse qu’il voudra, au risque de la censure, faire connaître à travers l’ensemble des écrits réflexifs, qu’il s’agisse des dialogues, des contes, des essais ou des romans philosophiques. L’étendard sous lequel se rangeront tous les penseurs comme lui est L’Encyclopédie, qui permettra, entre autres, de développer une réflexion critique sur les hommes et la société de l’époque. Aussi, influencé par les Anglais qui ont rejeté la monarchie de droit divin, le philosophe du siècle des Lumières, féru de politique, s’oppose-t-il à la tradition absolutiste en soutenant que le pouvoir appartient avant tout au peuple. Amant de la vérité, il fonde essentiellement ses espoirs sur le progrès, tributaire, croit-il, d’une bonne instruction qu’il souhaite accessible à tous. S’il critique les excès de l’Église et rejette les religions révélées (dues à une apparition surnaturelle), le philosophe n’est pourtant pas athée : il défend le déisme, croyance en un Dieu commun pour tous les hommes et pour tous les temps. Pour lui, Dieu est une puissance organisatrice du monde et de la nature, car lui seul sait sauvegarder la morale et la vertu. Sans jamais brimer la liberté de pensée et d’expression de ses interlocuteurs2, le philosophe voudra propager l’idéologie des Lumières auprès des siens qu’il veut bien côtoyer. Comme Diderot, Voltaire, Rousseau et Montesquieu, quelques illustres savants de son siècle, il proclamera haut et fort les valeurs de la devise de la Révolution française qui se prépare : « Liberté, égalité, fraternité. » La modernité le considèrera longtemps comme un modèle d’homme à suivre et certains intellectuels d’aujourd’hui se réclament encore de lui.
© CVM, 2004