L’Encyclopédie
par Jany Boulanger, Cégep du Vieux Montréal.
Ce qui caractérise le philosophe et le distingue du vulgaire, c’est qu’il n’admet rien sans preuve, qu’il n’acquiesce point à des notions trompeuses et qu’il pose exactement les limites du certain, du probable et du douteux. Cet ouvrage produira sûrement avec le temps une révolution dans les esprits, et j’espère que les tyrans, les oppresseurs, les fanatiques et les intolérants n’y gagneront pas. Nous aurons servi l’humanité.
Lettre de Diderot à Sophie Volland (26 septembre 1762).
« En somme, que je voie en toi un abîme de science » écrivait Gargantua à son fils Pantagruel dans une lettre célèbre devenue l’emblème, sinon le manifeste solennel de l’Humanisme de la Renaissance. François Rabelais (1494-1553), l’auteur de la Lettre de Gargantua à Pantagruel tirée du roman Pantagruel (1532), présentait en ces mots la soif immodérée de savoir de son époque passionnée par les possibilités infinies de l’homme désormais placé de manière symbolique au centre du monde. Aussi, sous la plume de ce même grand écrivain apparaît pour la première fois le mot « encyclopédie », lequel à lui seul résume l’idéal des connaissances que cherchent alors à atteindre tous les partisans du progrès. Comme nous pourrons le constater dans ce qui suit, deux siècles plus tard, le projet de Denis Diderot (1713-1783) et de Jean Le Rond d’Alembert (1717-1783) de dresser un répertoire de tous les savoirs dans un ouvrage intitulé le Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1772) rejoint à plusieurs égards celui de Rabelais, soit libérer l’homme de l’obscurantisme grâce à la diffusion de l’extraordinaire culture humaine.
« Embrasser tout le cycle du savoir » ou « Faire le tour des connaissances » — deux acceptions étymologiques du mot « encyclopédie » — voilà ce que nous proposent les intellectuels du Siècle des Lumières au moyen des 17 volumes d’articles et des 11 volumes de planches gravées de leur illustre Dictionnaire paru à Paris de 1751 à 1772. S’il est vrai que les penseurs du siècle de Rabelais croyaient l’entreprise encyclopédique utopique, les philosophes du siècle de Diderot relèveront avec audace ce défi. En effet, non seulement voudront-ils dresser l’inventaire des connaissances scientifiques, artistiques et techniques de leur temps, mais aussi formuler courageusement la critique de leur société à travers les 60 000 articles écrits par d’illustres philosophes tels que Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Helvétius, Malesherbes, sans oublier bien sûr Diderot, le père de l’Encyclopédie et son précieux collaborateur, d’Alembert, le mathématicien.
Parmi les nombreux buts poursuivis par les encyclopédistes, on retiendra surtout celui de briser toutes les entraves au savoir (l’intolérance, la superstition, le fanatisme, la tyrannie, etc.) par les armes préférées de tous les intellectuels, soit la vulgarisation et la diffusion des savoirs, le dialogue comme moyen de parvenir à la connaissance, la critique, moteur du changement et, enfin, l’ouverture de l’esprit qui accueille favorablement la découverte, la remise en question, l’intervention empirique et, bien sûr, la liberté de penser ainsi que le droit à la différence. Malgré leurs différences d’opinions — parfois même irréconciliables — qui embrasent les discussions des salons, tous les philosophes s’accorderont pour clamer haut et fort la primauté de la raison sur la foi. D’ailleurs, le titre de même leur ouvrage, le Dictionnaire raisonné (c’est moi qui souligne) des sciences, des arts et des métiers, rappelle que, pour eux, les phénomènes naturels comme la réalité humaine s’expliquent uniquement par la raison, c’est-à-dire sans la moindre intervention surnaturelle ou divine. Pour ces raisons, les Jésuites s’opposeront férocement à ce dangereux instrument des Lumières que représente l’Encyclopédie : la censure et parfois même l’incarcération menaceront les artisans de cette révolution de la pensée. Mais les philosophes ne seront jamais en reste : pour contrer leurs ennemis, les philosophes développeront un ingénieux système de renvois qui servait non seulement à compléter les articles, mais à dissimuler les critiques acerbes dirigées contre les adversaires du progrès. Malheureusement, malgré leurs ruses, l’article de l’abbé de Prades défendant le matérialisme athée provoquera à ce point le Conseil du roi que celui-ci ordonnera en 1752 la destruction des deux premiers tomes de leur dictionnaire jugé subversif. Par chance, Lamoignon de Malesherbes, magistrat libéral assumant la direction de la Librairie du Roi (équivalent alors de notre ministère de la Culture), prendra la défense des encyclopédistes et permettra rapidement la reprise de leurs activités comme la publication des tomes. Malgré tout, l’avenir du dictionnaire de Diderot sera toujours mal assuré : en effet, durant les vingt ans de l’entreprise, on ne pourra compter que sur une souscription instable et incertaine des lecteurs pour financer la poursuite de ses activités.
Il va sans dire que L’Encyclopédie a joué un rôle capital dans l’évolution de la pensée du XVIIIe siècle. Diderot et ses quelque soixante collaborateurs ont bouleversé à jamais notre rapport au savoir grâce, entre autres, à de généreuses contributions telles que :
La
fin progressive des hiérarchies classiques des thèmes, des genres et des styles
Les encyclopédistes honorent toutes les sortes de connaissances; par exemple, ils reconnaissent autant l’importance des métiers que celle des sciences et des arts;
La
valorisation de l’esprit critique
Ne tenir pour vrai que ce que l’on a rigoureusement vérifié, voilà en quelques mots ce qu’est l’esprit critique des Lumières qui permet de revoir l’état des connaissances scientifiques fondées souvent sur la croyance plutôt que sur l’observation. Autrement dit, les intellectuels du XVIIIe siècle souhaitent voir la séparation indispensable du savoir et de la foi qui assure le progrès;
L’organisation
rationnelle et méthodique des savoirs dans des articles complétés par un
ingénieux système de renvois
La complémentarité des articles suggère l’impossibilité de tout décrire, il est vrai, mais le désir de fustiger l’ordre établi, la monarchie absolue, la religion et la tradition est au cœur de cette organisation astucieuse : il suffit de se livrer à cette partie de cache-cache pour découvrir dans l’article « Capuchon » une critique acerbe des religieux ou dans « Impôt », une exhortation à l’abolition des privilèges;
La
création de Suppléments pour la mise à jour des informations trouvées dans les
nombreux tomes
La
reconnaissance de la démesure des connaissances modernes
Désormais, un seul individu ne peut prétendre embrasser toutes les connaissances. Seule une entreprise collective peut approcher une recension exhaustive du savoir humain;
La
reconnaissance de la contribution des images (ici, des planches gravées) dans
l’évolution de la pensée
On le sait, toute image invite à une observation attentive et minutieuse du monde qui permet la recension de ce qu’on connaît. Par les images, on transmet facilement les connaissances au peuple : voir, c’est donc aussi un moyen d’apprendre et de questionner. La correspondance systématique établie entre l’écrit et l’image instaurera une nouvelle manière de penser devenue si caractéristique d’aujourd’hui;
L’engagement
du philosophe
L’intellectuel des Lumières refuse d’être un simple spectateur de l’Histoire. Aussi, par sa plume acérée qui lui servira d’arme, il s’engage dans la lutte sociale en vulgarisant les savoirs à l’aide d’écrits situés entre la philosophie et la littérature. Défendre des valeurs humanitaires, universelles et éclairées, voilà sa nouvelle cause — au risque de la censure, de l’exil et de l’emprisonnement !
L’exigence
de la tolérance
Pour le philosophe, il faut défendre la liberté de penser et d’agir pour tous les hommes, dans le respect des différences. C’est pourquoi il faut lutter contre le despotisme, l’arbitraire, la torture, la discrimination et l’esclavage afin de s’ouvrir au monde en brisant les frontières par le cosmopolitisme et le voyage;
La
confiance en l’avenir de l’homme
L’optimisme du penseur du XVIIIe siècle repose essentiellement sur la raison : l’homme rationnel peut bâtir un avenir meilleur en fréquentant les grands textes anciens qui nourrissent sa réflexion. La survivance de la noblesse d’esprit se fera essentiellement par la culture, l’art et la science.
Bref, L’Encyclopédie est à mille lieues de la simple traduction de la Cyclopaedia (1728) anglaise d’Éphraïm Chambers (1723-1796) que voulaient réaliser à l’origine Diderot et d’Alembert. Il va sans dire que ce vieux rêve humaniste devenu réalité est grandement tributaire des nombreuses innovations et diversifications scientifiques du XVIIIe siècle, mais on ne saurait assez souligner le génie des hommes de l’époque, dont tous les efforts concourent à participer à l’intelligence et au bonheur de l’Homme. Plusieurs ont vu dans ce Dictionnaire raisonné non seulement un instrument de l’esprit des Lumières, mais l’inspiration même de la Révolution de 1789. En effet, les valeurs défendues dans les articles des philosophes ne rejoignent-elles pas à plusieurs égards celles de la devise révolutionnaire : « Liberté, Égalité, Fraternité » ? Aujourd’hui, pour saisir l’extraordinaire rôle de cette noble entreprise intellectuelle de Diderot ne suffit-il pas de la comparer à l’encyclopédie électronique, à Internet, qui a également bouleversé notre vision du monde ? Parallèle outrancier ou fondé ? À vous de le déterminer…
Source ARTFL
|
|
|
|
|
76 242 éléments identifiés, dont
44 632 articles principaux, |
http://www.amherst.edu/~ccsp26/zoomdir/old_books_and_prints/encyclopedie_5.jpg
http://encyclopedie.inalf.fr/fr-overview.html
http://classes.bnf.fr/dossitsm/embleme.htm
Sur l’histoire d’Internet
http://www.palais-decouverte.fr/feteint/html/histoire.htm
La Face cachée d’Internet
http://www.9atech.com/page_fete1.html
© CVM, 2005