L’espace public médiatique : saturation et confusion
par Charles de Mestral, Cégep du Vieux Montréal
Si on craint, parfois, l’influence néfaste des médias sur la vie démocratique, il faut reconnaître que cette influence est dorénavant incontournable et essentielle. Dominique Wolton, sociologue et penseur des médias, affirme que « la communication n’est pas la perversion de la démocratie, elle en est plutôt la condition de fonctionnement ».1 Les médias de communication fournissent le principal lieu commun de représentation et de débats des sociétés développées actuelles. Que ces échanges soient contradictoires et souvent confus ne fait que souligner l’importance fondamentale de l’espace public médiatique.
Jürgen Habermas a approfondi le concept d’espace public: il s’agit du lieu, virtuel, d’information et de discussion où la collectivité se définit à travers un processus d’argumentation rationnelle.2 On se rappelle que Jean-Jacques Rousseau a défini avec élégance les bases théoriques de la démocratie libérale : un contrat social dont le but est la conservation de la vie et de la propriété, dans le contexte de l’égalité et de la liberté. Pour Rousseau, la souveraineté collective ainsi conquise implique, au plan politique, l’assentiment originel de tous, puisque l’on « suppose, au moins une fois, l’unanimité ». Au plan économique, on suppose la fin des inégalités trop considérables entre les citoyens en « autant qu’ils ont tous quelque chose et qu’aucun d’eux n’a rien de trop ». 3
Si, dans le corps public ainsi constitué, on ne sera pas toujours d’accord, il faut au moins que tous aient droit au chapitre. Divers mécanismes de participation ont été élaborés. De nos jours, compte tenu de l’agrandissement des collectivités, de la multiplication des préoccupations et de l’intervention incontournable des médias, les modes de participation deviennent plus complexes. Néanmoins, il faut que cette participation demeure réelle, en principe et en fait. Ce qui nécessite le renouvellement de l'espace démocratique commun de discussion et de débat où les médias jouent un rôle prépondérant.
La généralisation de la radio et du cinéma parlant et, plus tard, de la télévision, a entraîné des conséquences culturelles profondes. Des chercheurs comme Edgar Morin ont décrit il y a longtemps comment les idéologies sociales se véhiculent dans une « culture de masse » de plus en plus planétaire.4 La notion de culture de masse implique l’existence d’une société médiatisée et, dans ce contexte, de l’espace public médiatisé. Pour le meilleur ou le pire, l’espace virtuel de représentation de notre réalité collective politique se trouve bien plus dans les médias qu'au sein des parlements et s’y trouve en concurrence avec des contenus extrêmement diversifiés.
Dans sa réflexion sur l’espace public, Habermas était l’héritier de la conception rationaliste de la démocratie libérale du 18e siècle. Il proposa la notion d’un espace communicationnel où les citoyens discutent et règlent des questions d’intérêt commun. Éventuellement, il a renoncé aux aspects trop rationalistes de cette conception. Hannah Arendt a élaboré un modèle davantage défini par des aspects « esthétiques » que purement rationnels. Dans l’espace public, les éléments d’information (personnages, politiques, événements, etc.) sont « mis en scène » devant la collectivité. Les citoyens sont conviés à formuler leur appréciation sur des bases qui ne sont pas exclusivement rationnelles.5
La version d’Arendt, moins rationaliste, semble plus près de la réalité, avec les dangers qui y sont inhérents, notamment au plan de la circulation de l’information d’intérêt public. Le commun des mortels n’a ni le temps ni les moyens de se renseigner sur une base scientifique et se fait influencer par des moyens autant émotifs que rationnels. L’espace public s’est médiatisé et diversifié. Les médias constituent, pour le meilleur ou pour le pire, le lieu concret où idées et images se véhiculent.6
Plus récemment, Dominic Wolton a proposé de nouvelles approches sur ce terrain. Selon lui, la liberté de l’information a déjà été conquise dans l’espace public médiatique, quoi qu’en disent certains. Le journal contemporain, par exemple, regorge d’une diversité d’informations autres que purement politiques : scientifiques, sportives, gastronomiques, touristiques, etc. On se retrouve en situation de surabondance d’information, ce qui provoque des effets paradoxalement inverses aux objectifs d’origine. Les dérapages sont évidents en raison, entre autres, de la puissance du modèle télévisuel où le format standard de la nouvelle est simple, imagé et émotif.7
Quoi faire dans ce contexte nouveau, proprement postmoderne? Nous sommes plongés dans une pluralité confuse d’espaces publics à l’image de la diversité journalistique. Si l’espace public politique si chèrement gagné a été déformé par la suite, là n’est plus le problème, selon Wolton. Il est question d’une crise idéologique générale de l’espace public multiple, faussement égalitariste, impliquant, entre autres thèmes, l’effacement de la distinction entre les sphères publique et privée et une crise générale de la légitimité de la représentation politique ainsi que de la souveraineté collective. En un sens, tout est à refaire, le contexte actuel ayant balayé les distinctions anciennes sans les remplacer. La culture de masse ne s’est pas appauvrie, au contraire, mais elle s’est embrouillée.
La réélection de Georges W. Bush aurait été favorisée, entre autres facteurs, par l’exploitation de thèmes dits « moraux » auprès de certaines fractions de l'électorat (l’interdiction de l’avortement et du mariage des gais, l’expérimentation sur les cellules souches, le droit de porter des armes, etc.) On a beau indiquer que les thèmes mis en évidence en ont caché d’autres aussi importants sur le plan éthique (par exemple l’interdiction du mensonge politique, le devoir de compassion envers les plus démunis de la société, etc.) Le parti Républicain exploite la confusion idéologique à son avantage. Certains thèmes accaparent l’attention de l’espace public médiatique pour des raisons qui peuvent être valables dans des domaines particuliers, mais qui sont au détriment de la perception d’un espace de débat politique essentiel et légitime. On a raison de réclamer le renouvellement de la réflexion sur ces questions. Sinon, on court le risque de sombrer dans la confusion idéologique, à l’instar de la société américaine, avec les risques associés.
Le travail du chercheur américain d’allégeance démocrate, Rob Stein, nous met en garde contre le phénomène du noyautage idéologique systématique. Il a examiné les informations disponibles sur le financement des organisations politiques à but non lucratif. Il y a découvert que depuis trois décennies, la droite américaine, associée au parti Républicain, a investi entre deux et trois milliards de dollars dans l’effort systématique de répandre et d’imposer une idéologie à son image : néoconservatisme, mondialisation sous la domination des États-Unis, réduction des impôts pour les plus riches, réduction des services publics, déréglementation du commerce à l’avantage des grandes entreprises et au détriment des intérêts de la majorité de la population, etc.8
Pour le moment, cet effort de noyautage idéologique a réussi. Au Canada, on peut y associer des institutions comme le quotidien National Post, l’entreprise médiatique CanWest Global et le nouveau parti Conservateur. Cette situation met en relief l’importance de la problématique de l’espace public médiatique. À moins de renoncer à la démocratie, la population a droit au maintien de la spécificité des lieux idéologiques de l’espace public médiatique. Actuellement, avec la diminution des ressources allouées aux médias publics, on s’oriente lentement vers la généralisation de la confusion idéologique au détriment des intérêts collectifs.
Notes
1.Wolton, Dominique, Penser la communication, Flammarion, Paris, 1997, p. 143.
2.Habermas, Jürgen, L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, 1962.
3.Rousseau, Jean-Jacques, Du contrat social,
4. Morin, Edgar, L’esprit du temps – une mythologie moderne, Paris, Grasset, 1967.
5. Arendt, Hannah, La crise de la culture, Gallimard, Paris, 1972.
6. Voir le résumé de la problématique de l’espace public par Philippe Breton et Serge Proulx, L’Explosion de la communication, Boréal, Montréal, 1994.
7.Wolton, D., Penser la communication, Flammarion, Paris, 1997.
8.New Yorker Magazine, 18 octobre, 2004, p. 188.
Sites pertinents :
Le rôle des médias dans « l'espace public. Voir la section (C).
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