L’analyse du « mythe médiatique » inspirée par Roland Barthes
par Charles de Mestral, Cégep du Vieux Montréal
Mythologies, un livre prophétique de Roland Barthes datant de 1957, a ajouté une nouvelle dimension à la définition contemporaine du « mythe ». Le phénomène que Barthes a décrit est présenté comme un mécanisme idéologique important de notre culture. Le monde des médias de communication, par exemple, révèle une grande diversité de formes de « mythe médiatique ».
Barthes énonce trois niveaux de lecture du mythe, ceux du lecteur (du consommateur), du producteur (chez ceux qui se préparent à travailler dans les médias, par exemple) et du mythologue (de l’analyste scientifique). Dans l’apprentissage des langages médiatiques, l’étudiant devra dépasser son enthousiasme de consommateur naïf, nécessairement passif, pour adopter le point de vue du producteur actif.
Une de ses définitions du mythe propose une « Image simplifiée, souvent illusoire, que des groupes humains élaborent ou acceptent au sujet d’un individu ou d’un fait et qui joue un rôle déterminant dans leur comportement ou leur appréciation ». Cette définition s’inspire de plusieurs aspects de la réflexion de Barthes. L’essai à la fin de Mythologies, intitulé « le mythe, aujourd’hui », analyse deux aspects du mythe : (1) sa structure linguistique et (2) son rôle social. Barthes puise à deux sources théoriques courantes à l’époque, soit la sémiologie saussurienne et la sociologie marxiste.
La structure du mythe
La sémiologie se définit comme la « science étudiant les systèmes de signes (langues, codes, signalisations, etc.) ». Au plan de l’analyse sémiologique, Barthes affirme en premier lieu que « le mythe est une parole », c'est-à-dire « système de communication », « message », « forme » (p. 193). Que veut-il dire?
Dans un signe, l’analyse sémiologique distingue, premièrement (a) le signifiant et (b) le signifié . Par exemple, les lettres t-a-b-l-e constituent un signifiant référant à un signifié, c’est-à-dire l’ensemble des objets reconnaissables comme tables. En second lieu, tout système de signes comporte (a) des éléments signifiants (sémantiques) et (b) des règles de combinaison (syntaxiques). Il peut s’agir, par exemple, des mots et règles de grammaire d’une langue naturelle, ou bien des éléments de systèmes analogues divers (codes, signalisations, gestes, modes vestimentaires et culinaires, etc.). Par exemple, le code des feux de signalisation constitue, dans sa forme la plus simple, un « langage » élémentaire avec trois éléments sémantiques (vert, jaune, rouge) et une règle de combinaison syntaxique ( vert > jaune > rouge > vert, etc.).
Si le « mythe » est un système sémiologique (système de signes), Barthes précise qu’il s’agit d’une structure complexe à deux niveaux, puisque le mythe « est un système sémiologique second » (p.199). Le mythe se constitue, se bricole, pourrait-on dire, à partir d’éléments signifiants préexistants. Ces éléments (mots, images, signes divers, etc.) se voient emprunter, mettre « en attente », vider (presque) de leur sens ancien et investir d’un nouveau sens selon un schéma à deux étages (voir plus bas). Un signe ancien, emprunté au contexte d’un langage existant, devient à son tour une nouvelle « forme » vidée (l’ancien signifiant) qui, associé à un nouveau « concept » (le signifié nouveau), devient un signe véhiculant une nouvelle « signification ». Un nouveau « mythe » est né :
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1. signifiant |
2. signifié |
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3. signe I. SIGNIFIANT (« FORME ») |
II. SIGNIFIÉ (« CONCEPT ») |
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III. SIGNE (« SIGNIFICATION ») |
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(p. 200)
Les mythes contemporains, y compris les mythes médiatiques, se constituent alors comme des ensembles d’éléments anciens combinés dans des synthèses originales, véhiculant des sens nouveaux, empreints de traces déformées des sens anciens. Examinons des exemples développés à la manière de Barthes afin de mieux comprendre.
Exemples
Le mythe médiatique de la réduction des impôts
Le mouvement néoconservateur américain, associé au parti Républicain, a réussi à répandre le mythe des effets bénéfiques automatiques de la baisse généralisée des impôts. On prétend que cette pratique remet de l’argent « dans les poches des consommateurs » et, surtout, « dans les poches des décideurs économiques ». L’enrichissement des individus et des entreprises déjà les plus riches, permettra de réinvestir les sommes libérées avec pour conséquence la création de richesse et d’emplois. Cette notion est entourée d’éléments mythiques où le « contribuable » est représenté en train de crouler sous un insupportable « fardeau fiscal » et soupirant à la pensée du bonheur de sa « libération » prochaine. Une fois libéré comme un prisonnier de cette intervention de l’État, représenté comme nuisible et même malveillant, on aura la possibilité de se « relever » en poussant un soupir d’aise, d’investir et de créer des emplois pour le plus grand bonheur du plus grand nombre.
La réalité commence a fini par révéler le côté illusoire de ce mythe. Cependant, la perception des contradictions entre le mythe et la réalité est bloquée par sa persistance générale. Bien sûr, l’enrichissement des plus riches s’est avéré une réalité à un niveau astronomique. Nous habitons une ploutocratie où la richesse des plus riches aurait fait pâlir d’envie Louis XIV. Malheureusement, la partie congrue du mythe, l’enrichissement des autres 98% de l’humanité, ne se réalise pas. Au contraire, on assiste à l’appauvrissement graduel des classes moyennes et l’appauvrissement catastrophique des plus pauvres, individus, entreprises et États.
La nouvelle télévisuelle
On constate aujourd’hui, avec plaisir ou déplaisir, selon les cas, qu’une « nouvelle » télévisuelle est nécessairement imagée, émotive et simplifiée. Dans sa conception classique, la nouvelle journalistique écrite se constituait d’informations jugées d’intérêt public. Dans sa version télévisuelle actuelle, une information, toute importante qu’elle soit, mais qui est non-imagée, rationnelle et complexe, passe mal. Le public qui y a droit ne la recevra pas ou la recevra en forme édulcorée. La nouvelle télévisuelle, avant d’être de l’information d’intérêt public, s’est définie dans le format de ce que l’on pourrait qualifier de « mythe médiatique ». Ce que l’on appelle à tort l’information en direct en est la version englobante actuelle. En fait, le direct informe mal, les journalistes n’ayant pas la possibilité de faire leur travail de synthèse et d’explication. Le foisonnement d’émissions de similinouvelles ou de nouvelles comiques achève la mise en place de la perception de toute « nouvelle » comme risible, sinon suspecte. Étonnamment, Roland Barthes a perçu les débuts de ce genre de mécanisme dans divers médias au milieu du siècle dernier au moment où la télévision n’était qu’à ses premiers balbutiements.
L’économisme darwinien
Dans J’accuse l’économisme triomphant, 1995, pp. 122-8, Albert Jaquard analyse le mythe de « l’économisme darwinien ». Charles Darwin, dans son explication innovatrice des mécanismes de l’évolution des espèces vivantes, a proposé la notion de la « survivance des plus forts ». Bien que fortement nuancée, sinon dépassée par la biologie actuelle, cette notion est devenue un lieu commun mythologique de notre société compétitive. On l’a importée pour en faire le fondement d’une certaine conception de la société. Les pauvres seraient pauvres en raison d’une incapacité naturelle. À la limite, il ne faudrait pas que l’État les aide puisque l’on ferait une entorse au principe naturel de la survivance des plus forts. La médecine de l’État, les mesures d’assurance-emploi et d’aide sociale seraient répréhensibles, nuisibles à l’économie, à moyen ou long terme.
Exercice
Le New Beetle
L’étudiant pourrait s’amuser à décortiquer le mythe de l’automobile le New Beetle. Le cas révèle une structure à trois niveaux. Cette voiture, lancée à la fin du 20e siècle, réfère à l’image attendrissante de la coccinelle, popularisée par le film américain des années 50, The Love Bug (Un amour de coccinelle), qui a servi à rendre sympathique et acceptable, avec la condescendance de la culture américaine alors en expansion fulgurante, ce produit de l’ancien ennemi de guerre. Attention, le premier mythe médiatique réfère en plus à la Volkswagen, la « voiture du peuple » des années 30. L’auto d’origine était conçue pour être simple, abordable, facile d’entretien, la voiture idéale du peuple allemand à la recherche de l’équivalent du « Model-T » de Ford. Le New Beetle se présente comme un rappel nostalgique de la voiture du peuple alors qu’il en est l’antithèse.
Le rôle social du mythe
La sémiologie a été définie par son inventeur, Ferdinand de Saussure, comme la « science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale ». Roland Barthes écrit dans une note au début de la réédition de Mythologies en 1970: « Je venais de lire Saussure et j’en ai retiré la conviction qu’en traitant les ‘représentations collectives’ comme des systèmes de signes on pouvait espérer sortir de la dénonciation pieuse et rendre compte en détail de la mystification petite-bourgeoise en nature universelle ». (p. 7). Il voulait faire un travail non seulement de sémiologie mais aussi de « sémioclastie », poursuivant ainsi un objectif de critique sociopolitique engagée.
L’essai analytique sur « le mythe, aujourd’hui » comporte une dimension d’analyse sociale dont les références théoriques marxistes semblent avoir vieillies, mais qui n’ont pas pour autant perdu leur pertinence. Barthes inscrit la fonction du mythe redéfini, non seulement comme mécanisme linguistique, mais aussi comme élément du jeu du pouvoir social.
La « naturalisation » par le mythe
Barthes affirme qu’il souffrait « de voir à tout moment confondus dans le récit de notre actualité, Nature et Histoire ». Pour Barthes, « ce que le monde fournit au mythe, c’est un réel historique … et ce que le mythe restitue, c’est une image naturelle de ce réel » (p. 230). La naturalisation sert à réaliser la dépolitisation de l’image des relations sociopolitiques entre les gens. Là réside la clé: le mythe fonctionne comme image, non pas totalement fausse, mais essentiellement déformée, des relations de pouvoir socio-économiques. Ces rapports disparaissent derrière un mince verni imagé. Leurs effets sont occultés, déguisés derrière une image de naturalité où tout semble inévitable. Comme on l’a déjà écrit: « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ».
Il peut nous sembler excessif aujourd’hui de relire l’insistance de Barthes sur la bourgeoisie, cette « classe sociale qui ne veut pas être nommée » (p. 225) et qui s’accommode bien de la déformation polie de la réalité fournie par la structure mythique. Pour lui, notre société serait véritablement « le champ privilégié des significations mythiques ». La structure fondamentale de notre formation sociale a évolué, depuis un demi-siècle mais, en cours de route, elle a certainement réussi à digérer l’image des forces d’opposition en créant l’impression du règne unidimensionnel de l’unanimité. La fonction bourgeoise de gestion économique, autonome et contradictoire par rapport aux besoins des individus, s’est naturalisée dans le discours néoconservateur incontesté du marché mondialisant.
Les figures rhétoriques, exercices
Barthes a opérationnalisé son analyse du mythe par une série de « figures rhétoriques » permettant de décortiquer les structures mythiques (Mythologies, pp. 238-43). On peut s’amuser à retrouver ces formes rhétoriques, encore très présentes dans le mythe actuel ou à en formuler d’autres.
La vaccine - « On immunise l’imaginaire collectif par une petite inoculation du mal reconnu ».
La privation d’histoire - « Le mythe prive l’objet dont il parle de toute Histoire ».
L’identification - « Si l’autre se présente à sa vue, le petit-bourgeois s’aveugle, l’ignore ou le nie, ou bien il le transforme en lui-même ».
La tautologie - « on se réfugie dans la tautologie comme dans la peur, ou la colère, ou la tristesse, quand on est à court d’explication ».
Le ninisme - « cette figure mythologique qui consiste à poser deux contraires et à balancer l’un par l’autre de façon à les rejeter tous les deux ».
La quantification de la qualité « En réduisant toute qualité à une quantité, le mythe fait une économie d’intelligence : il comprend le réel à meilleur marché ».
Le constat « l’universalisme, le refus d’explication, une hiérarchie inexplicable du monde ».
L’étudiant est référé au texte de Barthes pour de plus amples explications.
Conclusion : produire le mythe pour qui, pourquoi?
On a indiqué que Barthes énonce trois niveaux de lecture du mythe, ceux du consommateur, du producteur et du mythologue. L’étudiant des langages médiatiques est appelé à quitter son rôle de consommateur passif pour devenir producteur de mythes. Depuis Barthes, on comprend mieux les conséquences importantes de ce travail. Il faut choisir pour qui produire et pourquoi.
Sites pertinents :
Travaux d'étudiants de Cégep du Vieux Montréal sur le mythe médiatique. Voir la section (B).
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