La pensée de Lao Zi
par Marieke Beaulieu, étudiante au Cégep du Vieux Montréal
Peu importe la façon dont on la rejette, dont on la détruit, nous faisons tous partie de la nature. La nature est mouvement, c’est elle qui nous a donné souffle de vie. Tout être et toute chose provient de ce même fond ; la pensée de Lao Zi s’oriente selon cette constatation. L’homme, avant d’être dénaturé par son milieu, est pur, et l’objectif de l’homme au cours de son passage sur terre devrait être de tenter de retrouver cette pureté, de renouer avec son essence originelle pour atteindre l’harmonie qui régnait initialement, de reformer l’unité originale. Ce n’est qu’en retrouvant ainsi sa place qu’il sera en mesure de transformer la société. Le Dao de Jing, texte fondateur du taoïsme, met en lumière la façon dont on peut arriver à faire sa vie en suivant la voie de la nature, cette voie que l’on nomme le Dao. L’adhésion au Dao rend accessible l’immortalité, car on fait alors parti de l’indéterminé, on arrive de cette façon à surmonter la dualité et la finitude.
Le Dao est le lieu d’où sortent toutes les choses déterminées, particulières. C’est l’indéterminé et c’est pour cela qu’il est si difficile de le saisir. En lui donnant un nom, on se l’approprie, on le met en contexte et il perd alors tout son sens. Sa nature fuyante n’empêche pourtant pas de saisir ce en quoi il consiste : c’est lui qui est au cœur de toute chose, il donne naissance à tout. Il peut être expérimenté, mais jamais rationalisé. «Le Dao qu’on tente de saisir n’est pas le Dao lui-même ; le nom qu’on veut lui donner n’est pas son nom adéquat.» I Le mouvement étant à la base de toute chose, on ne peut pas lui conférer un nom, car il n’est jamais tout à fait le même. Le nom qu’on lui donnera ne pourra jamais décrire ce qu’il est réellement. «Par le non-être saisissons son secret; par l’être abordons son accès.»I L’indétermination qui le caractérise -- on la nomme souvent vide suprême ou bien non-être -- le rend insaisissable. Mais comme toute chose particulière et saisissable sort de ce fond obscur, nous pouvons l’aborder dû au fait d’être une partie de son tout. Nous pouvons interagir avec l’indéterminé en plus de comprendre ce qu’il n’est pas. Le Dao est l’unité existante entre le plein et le vide, l’être et le non-être.
Le vide qui engendre tout dans le monde limité n’est aucunement le néant. C’est en fait la nature dans son essentiel. Le vide du Dao de Jing n’a pas la connotation négative qu’on lui donne en occident, il est plutôt symbole de l’infinité de différentes possibilités qu’offre le non-être dans le monde déterminé. Connu sous le nom Wu-Shü, son caractère représente une femme n’ayant pas enfanté. «Tous les êtres sont issus de l’Être; l’Être est issu du Non-Être» XL Le déterminé provient de l’indéterminé et c’est du déterminé que proviennent tous les êtres et les choses que nous connaissons. Le vide serait donc le souffle primordial qui engendre tout. Il est au cœur du mouvement et du changement car il est le seul qui soit transformable. Le plein ne peut être autre chose que plein. Le plein est contraire au vide mais ils ne sont pas opposés, ils se complètent l’un l’autre. On peut même aller jusqu’à dire qu’ils ne peuvent exister l'un sans l’autre.
Notre forme déterminée nous limite. Notre connaissance du monde est relative, car la totalité ne peut être saisie par les sens à eux seuls. On ne peut se fier à nos sens, limités et limitants, car ils nous fixent dans un contexte qui ne peut être que partiel à la réalité en sa totalité. Le Dao de Jing rejette la connaissance intellectuelle pour cette raison et privilégie une connaissance intuitive qui consiste à observer et constater. «Connaître, c’est ne pas connaître : Voilà l’excellence.» LXXI Résister à nos préjugés et comprendre les limites de nos sens sont les moyens pour arriver à comprendre le monde. Il faut saisir les choses de l’intérieur et non pas leur chercher une origine, une cause. Selon cette pensée, on ne peut pas donner de sens particulier au monde et on peut facilement comprendre qu’elle rejette toute dualité qui ne peut que se situer dans le monde déterminé. Les choses ne sont pas opposées entre elles mais intimement liés.
Le sage, pour réformer la société, cherche à se placer au centre du tout en mouvement, il faut revenir à soi pour retourner à la source des choses. Ce soi n’est aucunement individualiste, car le retour en soi consiste à se retirer du monde et à retrouver sa forme originale. En dehors du tout, le sage ne connaît plus de contraintes. «Le saint se met en arrière. Il est donc mis en avant. Il néglige son moi et son moi se conserve. Parce qu’il est désintéressé, ses propres intérêts sont préservés.» VII En se retirant du monde, le sage se défait de ses désirs et devient plus disponible à la vie. Celui qui se vide pourra devenir plein, celui qui ne recherche pas les honneurs ne les enlève pas à autrui. Il ne cherche pas à être reconnu, et c’est grâce à cela qu’il pourra agir, discrètement, sans perturber les choses. «Comme il ne rivalise pas avec personne, personne au monde ne peut rivaliser avec lui.»XXII Pour diriger le peuple, il ne faut pas user de la force; il faut utiliser la non-violence pour arriver à changer les choses. Brusquer les choses ne sert à rien et ne peut entraîner que le désordre. La recherche du Dao est une recherche d’équilibre et d’harmonie. Le geste par excellence pour changer les choses sans les troubler et les perturber est le Wu-Wei, le non-agir.
Le non-agir ne signifie pas ne rien faire. Ne pas agir, c’est être disponible et ne pas user de force pour faire bouger les choses. Vu sous cet angle, on peut considérer que c’est la seule action véritable, celle qui ne peut être destructrice, qui reflète l’âme du Dao. «Si je pratique le non-agir, le peuple se transforme de lui-même. Si j’aime la quiétude, le peuple s’amende de lui-même. Si je n’entreprends aucune affaire, le peuple s’enrichit de lui-même. Si je ne nourris aucun désir, le peuple revient de lui-même à la simplicité.» LVII Il faut donner les moyens sans forcer le geste. L’action qui se fait d’elle-même est conforme au Dao. Lorsqu’on retrouve notre place dans le Dao, le mouvement qui le caractérise amène le changement de façon harmonique. S’approprier les choses les empêche d’avoir leur place dans le Dao, c’est pourquoi il faut guider mais sans contraindre. Le déterminé peut ainsi retourner à sa source.
On peut mieux comprendre ce qu’est le Dao par l’exemple de la résonance. Il en existe deux types. La résonance relative est une harmonie mutuelle : un son en produit un autre, semblable sur deux instruments différents. Elle trouve sa source dans le monde fini : un son connu en fait résonner un autre, lui aussi connu. D'un autre côté, la résonance totale se produit lorsqu’un son totalement différent fait résonner tous les autres sons pouvant être produits par un instrument. Le bruit résultant gouverne toutes les notes musicales. Ce bruit peut être comparé à l’harmonie résultant de l’adhésion au Dao, à l’unité initiale. Les notes individuelles n’existent plus, il n’y a que l’effet qu’elles produisent lorsqu’elles sont toutes sous la même influence. On peut bien les retrouver et les considérer seules, mais elles n’arrivent à créer ce son que lorsqu’elles vibrent ensemble. Le son produit, étrange et sans mélodie, est l’harmonie suprême qui n’a ni compositeur, ni directeur, ni musiciens derrière les instruments. Il ne connaît pas de cause mais il existe et on peut l’entendre même si on ne peut y trouver une structure particulière. On ne peut que se laisser aller dans ce bruit étrange mais familier pour l’apprécier. Tenter de lui trouver une source ou un but est inutile. Parfois, il faut simplement être attentif, s’émerveiller et l’apprécier.
© CVM, 2005