Par Claude Collin, cégep du Vieux Montréal
La notion d'expérience humaine n'est pas facile à cerner. Aristote disait que l'expérience des vieillards est à la fois aussi indémontrable et aussi éclairante que les premiers principes de l'entendement.
On dit souvent que l'expérience humaine ne s'achète pas. Probablement parce
qu'elle n'est pas un acquis accessoire, secondaire, de la personne comme le serait quelque
chose d'échangeable, de communicable. Au contraire, elle semble référer à un aspect
fondamental de la personne, lié à son devenir en sa qualité même d'être humain.
Il est difficile de définir l'expérience humaine pour une autre raison: elle est un phénomène englobant. Tous les moments de l'expérience sont des expériences. C'est un peu comme vouloir cerner le devenir en tant même que devenir. Puisqu'il s'agit d'un devenir humain, on peut toujours retenir deux aspects importants de ce devenir: il se situe au niveau du vécu et du penser humain.
L'expérience humaine comme comportement
L'expérience peut être considérée comme un comportement puisqu'elle est une activité d'un sujet en rapport avec un champ d'objets et déclenchée par une motivation. Elle réfère alors à l'aspect vécu: mais en plus, elle renvoie à la conscience, puisqu'elle se situe au niveau mental conscient ou préconscient. En tant que comportement elle est essentiellement du vécu, et en tant qu'activité mentale, elle est réflexion. Il n'y a pas d'expérience sensible sans conscience, comme il n'y a pas d'expérience spontanée ou systématique sans raison, c'est-à-dire sans fonction d'adaptation (conceptualisation, analyse, synthèse, etc.)
L'expérience humaine comme source de la culture
D'autre part, il faut remarquer, que l'expérience humaine se manifeste dans tous les domaines de la culture, puiqu'en fin de compte, c'est elle qui la rend possible; c'est parce que l'homme est capable d'expérience qu'il est capable de culture et c'est par elle que celle-ci se développe.
De plus, l'objet de l'expérience humaine est le monde extérieur, en tant qu'il est à la portée de l'homme: non seulement l'homme apprend par expérience, mais par elle et à travers elle il donne un sens à tout ce qui lui arrive et à tout ce qui le concerne.
C'est ainsi qu'il crée un univers de référence mythique, qu'il
invente ou découvre une religion, qu'il construit la science et les sciences, qu'il
produit des technologies, qu'il édifie toutes sortes d'institutions sociales, politiques,
juridiques, éducatives.
C'est lui qui donne un sens, car il a naturellement horreur du chaos et de l'absurdité. Cette soif du sens répond à un désir profond de se situer, de se familiariser avec l'univers. Ces activités humaines constituent autant de sortes d'expériences selon leur champ culturel.
Ainsi pouvons-nous vivre des expériences religieuses, scientifiques, artistiques, technologiques, mythiques, etc., selon le domaine de la culture envisagé.
Quelques aspects importants de l'expérience.
Toute expérience vécue comporte des caractéristiques importantes, sur lesquelles il serait utile de s'arrêter quelque peu:
a) Elle est toujours particulière, parce qu'elle est le lieu d'une rencontre unique entre la personne et le concret qui lui arrive. A ce titre, elle implique toujours une logique du particulier. (Un exemple de cela: l'enfant rejeté par sa mère la revoit dans toutes les autres femmes...) Selon la sphère de réflexion, tout ce qui est reçu par la personne (concept, principes, etc.) toutes ces réalités qui réfèrent à d'autres ou qui ne sont que signes, sont reçues dans et par la personne comme des éléments individuels, particuliers.
b) Elle est toujours interprétative; ce caractère découle du fait que l'expérience est essentiellement du vécu, le vécu d'un être personnel ; ce vécu implique une perception qui reste celle du sujet qui réagit avec ce qu'il est, avec tout son passé culturel, son développement personnel. C'est pourquoi chacun est persuadé de la validité du dicton selon lequel «chacun sa vérité»; ou «chacun son opinion», ou bien «toutes les opinions se valent».
c) Elle est toujours transformante ; en effet, l'originalité de l'expérience se situe d'abord au niveau mental et s'exprime dans l'attitude nouvelle de la personne qui ne s'explique elle-même que par sa conception nouvelle de la réalité. «L'événement qui m'arrive change ma conception de telle réalité en autant qu'il n'est pas purement une répétition d'événements passés, mais qu'il est original par rapport à ce que je suis et ce que je reçois.»
On peut même affirmer que c'est en tant que vécue que l'expérience change la personne sur un plan mental, et que ce changement produit une nouvelle conception même inconsciente. L'originalité de l'attitude implique celle de la pensée et celle de l'être. «C'est l'uvre ou l'acte de l'individu qui nous révèle le secret de son conditionnement» dit Sartre, et nous pouvons ajouter le secret de son être.
On pourrait ajouter à ces traits de l'expérience vécue d'autres caractéristiques secondaires mais non sans importance: par exemple, elle est plus ou moins précise, pratique, objective, généralisante. Quel que soit le champ culturel spécifiant l'expérience vécue, on peut dire qu'il existe différents degrés d'expériences. Ainsi, la plupart des expériences que nous vivons , quels que soient les domaines envisagés, demeurent des expériences communes tant qu'on y retrouve les caractéristiques propres à la pensée commune (mode ordinaire de réflexion).
On peut parler d'expériences achevées, lorsqu'elles réalisent pleinement le type de réflexion propre à un domaine spécifique. Ainsi, par exemple, l'expérience philosophique commune est celle qui correspond au premier sens de la philosophie (la philosophie au sens large du terme). Son langage est élémentaire, sa visée intellectuelle n'implique pas de remise en question; la participation aux autres éléments de la culture se fait sans véritable prise de conscience de son propre devenir. C'est-à-dire que l'on n'a pas conscience vraiment de l'influence de tous les éléments de la culture sur soi. Par contre, il est possible de départiculariser ces expériences par une réflexion plus en profondeur; par une recherche consciente du sens et par une remise en question (critique) qui sont les caractéristiques d'une réflexion de type philosophique achevé.
En conclusion, l'expérience pourrait se définir comme une réaction de la personne face à un événement ou une situation dans laquelle elle est impliquée, et qui lui permet d'évoluer en découvrant un aspect nouveau de la réalité. Comme on peut s'en rendre compte, ce que nous entendons par expérience lorsque nous parlons de méthode expérientielle est tout simplement l'expérience humaine qu'il est toujours possible d'approfondir d'une façon systématique, méthodique et selon les exigences que l'on reconnaît habituellement au domaine de la philosophie.
On peut la définir ainsi: «ce que l'on apprend et ce que l'on devient à
travers et à partir de ce qui nous arrive.»
L'expérience est donc à la fois information et formation. Ce qui signifie qu'elle met en cause la totalité de la personne, non seulement son aspect intellectuel, mais ce qui fait qu'elle est une personne humaine. Ce qui signifie aussi qu'elle est comme le mode d'évolution de l'homme et de la femme puisqu'elle réfère à la fois à son vécu et à son apprentissage de la vie. On pourrait donc dire que l'expérience est le propre de l'être humain ; il est seul capable de donner un sens, de révéler par le langage ce qu'il découvre et ce qu'il devient, et de s'interroger sur la validité de sa propre pensée. Envisagée en ce sens, on peut dire que l'expérience est un mode du devenir de l'homme. A la fois mode de production d'un concept totalisateur et mode d'engagement de celui qui vit ce devenir.
Le paradoxe de l'expérience
L'expérience est un phénomène paradoxal: en effet, on peut avoir une expérience de la philosophie sans être philosophe; mais on ne peut vivre une expérience philosophique sans devenir quelque peu philosophe. L'expérience de la philosophie, c'est ce que l'on apprend sur la philosophie. L'expérience philosophique c'est l'expérience de devenir philosophe.
C'est toute la différence entre avoir une expérience de quelque chose et vivre une expérience.
Ainsi, le critique musical peut être un expert en musique parce qu'il connaît bien la théorie et les techniques musicales; cela n'en fait pas pour autant un bon musicien. Un expert de l'art ou de l'histoire de l'art n'est pas nécessairement un artiste. On peut être expert de théâtre sans être comédien. On peut être expert en politique sans être un bon politicien. Comme on peut être expert du baseball ou du hockey sans être capable de tenir un balle ou un gouret!
C'est toute la différence entre le rationnel et le vécu. Connaître l'amour n'est pas synonyme d'être capable d'aimer. C'est pourquoi, d'ailleurs, il n'y a pas de cours d'amour. C'est le paradoxe de l'expérience que d'être à la fois source de connaissance et d'évolution personnelle.
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Dernière mise à jour: le 18 avril 1998