Le professeur Guillaume - 1

Qu'est-ce qu'une preuve?

par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal

 

Des étudiants inscrits à leur premier cours de philosophie au cégep vivent une expérience bien originale. Leur prof, Guillaume Aucamiotte, les initie à la philosophie à travers la discussion. La classe est transformée en table ronde où chacun est encouragé à exprimer son opinion sur la matière du cours. Aujourd'hui, c'est le second cours. Guillaume vient d'introduire le sujet de discussion: "La peine de mort: êtes-vous pour ou contre?". La discussion est lancée et chacun y va de son opinion.

NANCY - Vous me demandez mon opinion sur la peine de mort? Bien, je suis contre. Chacun a le droit de penser ce qu'il veut, non? Vivons-nous ou non dans un pays démocratique? À ce que je sache, chacun peut toujours, dans ce pays, penser ce qu'il veut, et ce qu'il pense c'est vrai pour lui parce qu'il le pense. Faut vraiment se prendre pour un autre pour dire que l'opinion de quelqu'un n'est pas valable. Comment une opinion pourrait-elle être fausse pour celui qui la pense? Elle est vraie pour lui.

EDOUARDO - Moi, je suis pour la peine de mort. D'abord, parce que la peine de mort a un effet dissuasif. Si Marcel Blanchette avait su ce qui l'attendait, il l'aurait laissé tranquille Isabelle Bolduc. Je la connaissais bien, je suis de Sherbrooke; elle était ma voisine. Je pense que si tu enlèves la vie, on doit te l'enlever. Oeil pour oeil, dent pour dent. C'est logique, non?

THAN - Non, je ne suis pas d'accord avec toi. J'ai lu dans un journal que le père d'Isabelle a créé une Fondation qui ne cherche pas la vengeance mais veut s'attaquer aux libérations conditionnelles et sécuriser les femmes qui marchent dans la rue. Selon moi, la cause des crimes c'est dans la société qu'elle se trouve. Il faut donc prévenir; il faut faire de la prévention. Ce que je veux dire, c'est que si la société était plus saine, il n'y aurait pas de criminels. C'est la société qui rend malade, voyous! Les criminels ne sont pas vraiment responsables. Prenez un enfant battu. Il y a des grosses chances qu'il batte à son tour.

NICOLAS - On est encore une fois plongé dans un débat sans fin! On n'a pas de preuve pour trancher pour ou contre la peine de mort. Nancy disait que chacun peut penser ce qu'il veut. Je suis d'accord avec elle. Y a pas de preuve.

GUILLAUME - Qu'est-ce que tu appelles une "preuve"? Donne-nous un exemple.

NICOLAS - Prenez la question de savoir si la Terre est plate. Autrefois, les gens pensaient que la Terre était plate. Puis, il y a eu des preuves du contraire. Alors, aujourd'hui, on ne croit plus que la Terre est plate mais qu'elle est ronde.

GUILLAUME - Je répète ma question: qu'est-ce qu'une "preuve"? Dans l'exemple que tu nous apportes, peux-tu nous donner une "preuve" que la Terre est bel et bien ronde?

NICOLAS - Je ne sais pas; mais les scientifiques ont découvert que la Terre est ronde...

GUILLAUME - ...comment y sont-ils parvenus? Je vais t'aider. Pour cela, il faut remonter aux anciens penseurs grecs avant notre ère, les premiers qu'on a appelés "philosophes". À cette époque, il n'y avait pas de différence entre "philosophe" et "scientifique"; la distinction viendra plus tard, aux alentours de la fin du XVIIIe siècle. Mais peu importe. Le premier à se faire appeler " philosophe ", Pythagore (~580-~500), fut également le premier à suggérer que la Terre soit sphérique. On ne sait pas comment il est parvenu à cette conclusion. Repose-t-elle sur des observations? Difficile à établir. Mais pourquoi donc une " sphère " plutôt qu'un disque plat, comme le suggéraient les autres philosophes avant Pythagore, de même que bon nombre d'autres traditions mythologiques et religieuses, dont celle des Grecs eux-mêmes? Sans doute parce que la sphère est un solide géométrique parfait. Car, nous savons que Pythagore et son école vouaient un culte mystique aux nombres et aux formes géométriques, entre autres pour le cercle et la sphère. Puisque tout ce qui est parfait est divin, la sphère étant parfaite est donc divine. Pythagore enseignait également que toutes les " planètes " (mot français dérivé du grec signifiant "errant"), incluant la Terre, étaient des sphères dont les relations arithmétiques formaient une harmonie d'où émanaient une musique sublime, la " musique des sphères ".

Deux siècles après Pythagore, un autre grand philosophe, Aristote (~384-~322), formula, dans son Traité du ciel, trois arguments en faveur de la sphéricité de la Terre (Michel Rival, Les Grandes Expériences scientifiques, Paris, Seuil, Point/sciences, no S110, 1996, p. 12-13). 1° On savait à son époque que les éclipses de Lune sont provoquées par l'interposition de la Terre entre la Lune et le Soleil. Comment expliquer alors, demande Aristote, la forme circulaire de l'ombre projetée par la Terre sur la surface de la Lune, autrement que par la courbure de la surface de notre planète? Si, en effet, la Terre était un disque plat, elle projetterait une ligne d'ombre au lieu d'un cercle d'ombre. Or, ce n'est pas ce que nous observons. Par conséquent, la Terre doit avoir une forme sphérique. 2° Aristote fait ensuite remarquer que les voyageurs qui se déplacent du nord au sud voient certaines constellations d'étoiles s'abaisser et disparaître, tandis que d'autres surgissent et s'élèvent devant eux. Ainsi, des étoiles vues par exemple à Québec ne sont plus visibles à New York. Aristote concluait que la Terre devait être sphérique. 3° Enfin, toutes les choses, dit Aristote, tombent sur la Terre en provenance de toutes les directions; par conséquent, leur dépôt peut seulement former une sphère. Appelles-tu, Nicolas, "preuves" de la sphéricité de la Terre, les arguments d'Aristote?

NICOLAS - Oui. Et j'ajouterais, en plus, aujourd'hui, les photos prises à partir des capsules spatiales montrant très nettement que la Terre est une grosse boule bleue.

GUILLAUME - Si je comprends bien, ta notion de "preuve" implique, pour une part importante, voire essentielle, l'observation sensible, faite au moyen des cinq sens, surtout celui de la vue. Les trois arguments d'Aristote reposent en effet sur l'observation. Compare-les avec celui de Pythagore. Quelle différence y vois-tu?

NICOLAS - Dans le cas de Pythagore, 'y a pas d'observation...

SOPHIE - ...il part plutôt des idées qu'il se fait de la sphère en géométrie et il les applique à la Terre.

PHILIPPE - Les preuves d'Aristote sont aussi très logiques. Je veux dire qu'il y a de la réflexion en plus de l'observation. J'aime mieux Aristote que Pythagore parce qu'il y a les deux, l'observation et la réflexion.

GUILLAUME - Dis-moi donc, Nicolas, les preuves d'Aristote sont-elles des preuves parce qu'elles font appel à l'observation ou parce qu'elles font appel à la réflexion?

NICOLAS - Les deux; observation plus réflexion; mais plus observation que réflexion.

GUILLAUME - Je serais enclin à dire que par "preuve" tu comprends ce qu'on entend dans la science expérimentale moderne par "observation" ou "expérience". Selon une vision de la science (qui est aujourd'hui nous le largement critiqué, nous y reviendrons), on observe d'abord, ensuite les scientifiques formulent une hypothèse qu'ils cherchent ensuite à confirmer ou infirmer au moyen d'autres d'observations. Qu'en penses-tu?

NICOLAS - Oui, je suis d'accord. Avec l'exemple de la Terre, je dirais qu'on a affaire à une preuve par les faits. C'est la même chose avec 2 + 2 = 4.

© CVM, 1997