Le professeur Guillaume - 10

Le courage selon Socrate

par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal

 

Dans cet extrait du Lachès, Socrate, Nicias, son interlocuteur, tentent de définir le courage. Encore ici, ils n'y parviendront pas; ça importe peu. Ce qui importe, toutefois, c'est la réflexion critique déployée par Socrate.

Notice sur l'extrait du Lachès

« Deux pères de famille, Lysimaque et Mélèsias, s'adressent à Nicias et à Lachès, deux militaires, pour savoir s'ils devraient faire apprendre l'escrime à leurs fils. Or, l'opinion des deux conseillers diverge. Socrate est alors appelé à participer au débat. Il conduit ses interlocuteurs vers le fondement de la question. Il leur fait admettre que,, pour se faire une opinion sur l'utilité de l'apprentissage de l'escrime, il faut d'abord savoir en quoi consiste le courage. La démarche de pensée de Socrate est la suivante: l'apprentissage de l'escrime a pour but de donner aux jeunes une bonne éducation; or, l'éducation forme l'âme, et la vertu améliore cette dernière. Il faut donc se demander en quoi consiste l'escrime peut rendre vertueux. Il ne s'agit pas de savoir si cette discipline procure toutes les vertus, mais de déterminer si elle peut permettre d'acquérir l'une d'entre elles, en l'occurrence le courage. Les interlocuteurs sont ainsi conduits à discuter de ce qu'est le courage avant de décider si les cours d'escrime le développent. " Qu'est-ce donc le courage? ", interroge Socrate.»

(Ginette Légaré et André Carrier, Petit Traité de l'argumentation en philosophie, Anjou, Éditions CEC, 1996, p. 4.)

Extrait du Lachès de Platon.

Cet extrait illustre de façon exemplaire le travail de réflexion critique de Socrate. Socrate est à la recherche d'une définition universelle du courage. Lachès lui présente trois définitions que Socrate examine à tour de rôle. À chaque fois, Socrate soulève des contre-exemples qui invalident chacune des définitions avancées. Pourtant, Lachès, un grand militaire, devrait bien savoir ce qu'est le courage! Pire encore, la définition du courage comme la fermeté d'âme réfléchie, dont Socrate et Lachès s'accordaient pour dire que c'est une belle chose, ne l'est pas après examen; au contraire, c'est la fermeté d'âme irréfléchie que semble consister le courage! Pourtant, au départ, Socrate et Lachès étaient tombés d'accord en affirmant le contraire, à savoir que la fermeté d'âme irréfléchie n'est pas le courage, car il faut que la fermeté s'accompagne de réflexion!

NICOLAS - On en perd son latin!

GUILLAUME - ou son grec... Malgré ces impasses, ce texte de Platon, comme le précédent, veut illustrer la méthode socratique au travail. La raison est l'outil privilégié avec lequel Socrate cherche la vérité. Socrate ne connaît pas la vérité. Toutefois, son seul moyen pour y parvenir, c'est la raison.

PHILIPPE - C'est ce que dit Alberto quand il dit que Socrate est rationaliste? Dans le Monde de Sophie (p. 87), on lit: " ...sa foi dans la raison de l'homme, fait de lui un rationaliste. ".

GUILLAUME - Exactement. La raison est capable, selon Socrate, de dégager ou d'abstraire, à partir de situations concrètes, des caractéristiques communes et générales applicables à tous les cas, par exemple, d'actes courageux, et seulement à ceux-ci. En dégageant ce qu'il y a d'universel dans tout ce que nous appelons "courage" ou "courageux", Socrate pensait parvenir à savoir ce qu'est le courage. Malheureusement, il ne semble pas y être parvenu. C'est peut-être la raison pourquoi il disait que la seule chose qu'il savait, c'est qu'il ne savait rien...

Lachès - comme d'ailleurs tous les autres interlocuteurs de Socrate - n'a que des croyances ou, comme dira plus tard Platon, des opinions, à propos de ce qu'est le courage. Or, le but de Socrate était de parvenir à des croyances rationnellement justifiées à propos de ce qui est courageux, juste, sage, bon, beau, etc., par sa méthode d'enquête ou d'examen critique.

© CVM, 1997