par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal
GUILLAUME - Pour introduire le sujet du cours d'aujourd'hui, qui portera sur la pensée de Platon, posons-nous d'abord les trois questions suivantes:
Essayez de répondre à la première question à l'aide des exemples suivants:
Pour chacun de ces exemples, répondriez-vous oui à 1? Par exemple, si vous savez que le Père Noël n'existe pas, croyez qu'il n'existe pas? Vous savez que 2 + 2 = 4, n'est-ce pas? Croyez-vous alors que 2 + 2 = 4?
NICOLAS - Quelqu'un qui dit savoir que 2 + 2 = 4, mais ne le croit pas, serait "malade". Mais, d'un autre côté, 2 + 2 = 4 n'a rien à voir avec la croyance. Le savoir est certain, non la croyance.
CARMEN - Moi, je répondrais oui à tous les exemples, à l'exception du dernier.
GUILLAUME - Pourquoi?
CARMEN - C'est difficile à dire. Savoir que je vais mourir, je ne pourrais pas y croire...
PHILIPPE - ...tu ne veux pas y croire; c'est pas la même chose que de ne pas le croire. Après avoir passé des tests, lorsque le médecin t'apprend que tu as le sida, tu sais que tu l'as. T'as pas le choix de ne pas croire. A moins que tu ne fasses pas confiance aux médecins?
CARMEN - ...je leur fais confiance.
PHILIPPE - ...alors, si tu sais que tu as le sida, tu y crois, même si c'est triste.
SHILAN - Mais supposons qu'elle n'accepte pas le diagnostique du médecin?
NICOLAS - ...ben, alors elle croit simplement qu'elle n'a pas le sida.
PHILIPPE - ...elle s'illusionne, selon moi, car elle n'a aucune preuve du contraire.
SHILAN - ...qui sait? Elle peut bien penser qu'elle n'a pas le sida.
PHILIPPE - ...bien sûr. Mais quelles sont ses raisons de le croire?
NANCY - Peut être pense-t-elle qu'elle a des pouvoirs magiques qui la protègent?
SHILAN - ...en tout cas, elle est convaincue qu'elle n'a pas le sida.
PHILIPPE - Si elle est convaincue comme je peux l'être que les Québécois vont voter majoritairement Oui au prochain référendum, alors c'est une croyance qui peut être vraie ou fausse ( j'espère, quant à moi, que ma croyance va se réaliser!). Si elle s'appuie sur des preuves, alors elle sait.
GUILLAUME - Philippe, tu parais faire une distinction nette entre savoir et croire, en plus d'en connaître la différence précise.
PHILIPPE - Ben, quand je sais quelque chose, alors non seulement j'en suis certain, mais je sais pourquoi j'en suis certain. Je peux le prouver; j'ai des preuves. Mais quand je crois quelque chose, même si j'en suis convaincu, je ne peux pas savoir pourquoi j'en suis convaincu; donc, je ne suis pas certain, et je pourrais être dans l'erreur.
GUILLAUME - Philippe et Platon - de même que bon nombre d'autres philosophes - affirment que le savoir est certain, infaillible, stable; que la croyance, elle, est incertaine, faillible, changeante.
Vous vous dites sans doute qu'il n'y a pas de connaissance absolument vraie et certaine; qu'il y a des tas de connaissances qui étaient tenues pour vraies dans le passé et qui se sont révélées fausses par la suite. J'abonde dans le même sens que vous. Rappelons-nous de notre exemple de la croyance que la Terre est plate. Je ne te donne pas tort; au contraire, je suis de ton avis. Je soutiens, comme j'en suis expliqué au premier cours, qu'il n'y a que des croyances rationnellement justifiées; il n'y a pas de connaissance absolument vraie et certaine. C'est la position anti-réaliste.
Platon - pour qui je voue une grande admiration - soutient une conception contraire, la conception réaliste de la vérité. Platon est né à Athènes en l'an ~427. En grec, Platon signifie "large d'épaules". Il est né dans une famille aisée et proche du pouvoir politique. Il est donc appelé tout naturellement à jouer un rôle dans la vie politique. Platon se destinait alors à la carrière d'écrivain, mais à vingt-neuf ans, les juges populaires d'Athènes condamnent à mort son maître et ami, Socrate. La cité a tué "l'homme le plus sage et le plus juste de son temps", écrit-il dans le Phédon. Il choisit donc de devenir philosophe pour poursuivre l'oeuvre de son grand ami. C'est d'ailleurs ce qui explique qu'il adhère à une distinction tranchée entre savoir et croire. Seul le philosophe, dit Platon, connaît au sens strict du terme. La grande majorité d'entre nous, ne fait, dans le meilleur des cas, que croire ce qui est vrai, et, dans le pire des cas, nous sommes totalement ignorants de la vérité. Es-tu d'accord, Philippe?
PHILIPPE - C'est un peu poussé fort; mais je serais d'accord sur le fond avec Platon.
GUILLAUME - Donc, toujours selon Platon, nous, les non-philosophes, vivons sous le mode de la doxa, c'est-à-dire de l'opinion ou de la croyance. Pour Platon, ce sont une seule et même chose.
Voici un passage tiré de l'une de ses oeuvres maîtresses, La République, où Platon dit, par la bouche de Socrate, que le philosophe est celui qui sait ce qu'est le beau, la justice, etc., parce qu'il connaît la "Forme" qu'ont toutes les belles choses. Glaucon est un des deux frères aînés de Platon, l'autre se nommant Adimante. Ils avaient aussi une soeur du nom de Potonè.
Dans ce passage, Platon défend la thèse à l'effet que seul le philosophe, qui connaît les Idées, par exemple la Forme du Beau, du Juste, etc., sait, au sens propre du terme, ce que sont toutes les belles choses, contrairement à ceux qui confondent la Forme du Beau avec les belles choses elles-mêmes. Ceux-ci, dit encore Platon, ne font que rêver; ils prennent l'apparence pour la réalité.
La thèse de Platon est assez forte; elle demande - vous en conviendrez sûrement avec moi - d'être étayée par des arguments solides.
NICOLAS - Oui, parce que le beau est bien différent d'une personne à l'autre et d'un pays à l'autre. La même chose vaut pour la justice: ce qui est juste pour quelqu'un ne l'est pas pour un autre.
GUILLAUME - Là-dessus, Nicolas, je vais te répondre deux choses. Mais, avant tout, je dois te dire que même si je ne suis pas un partisan de la philosophie de Platon - puisque je suis anti-réaliste et qu'il est, lui, réaliste - je vais me faire "l'avocat du diable" en cherchant à défendre Platon du mieux que je pourrai. C'est une tâche difficile, mais pas impossible. Ça fait partie du travail de la rationalité. OK?
NICOLAS - D'accord.
© CVM, 1997