Le professeur Guillaume - 14

Les arguments en faveur de la théorie des Idées de Platon

par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal

 

GUILLAUME - Bon. Premièrement. L'objection que tu présentes à Platon est celle que présente le relativisme. En conviens-tu?

NICOLAS - Oui.

GUILLAUME - Or, si ma mémoire est fidèle, suite à notre discussion que nous avions eue, au deuxième cours, portant sur le relativisme moral, tu le rejetas après l'avoir endossé, n'est-ce pas?

NICOLAS - Oui, c'est vrai.

GUILLAUME - Et maintenant, tu le rendosses? Aurais-tu changé d'avis entre-temps?

NICOLAS - Non. Mais c'est que ce qu'une personne trouve beau varie tellement...

GUILLAUME - Mais tu te rappelles que, même si c'est vrai que ce que les hommes trouvent beau, ou que ce qu'une culture trouve beau, diffèrent beaucoup, on ne peut pas conclure que le beau n'existe pas (ou qu'il existe); on peut seulement dire qu'il y a des différences dans ce que les hommes ou les cultures tiennent comme "beau". D'accord?

NICOLAS - Oui.

GUILLAUME - À ma connaissance, Platon a formulé trois arguments pour justifier ce qu'on a pris l'habitude d'appeler sa "théorie des Idées". Or, le second de ces arguments dit que la connaissance du Beau, de la Justice, etc. - ne provient pas des sens - de la vue, du touché, de l'ouïe, de l'odorat et du goût, mais uniquement des "Formes" ou "Idées" . Donc, pour Platon, le Beau, par exemple, n'est pas une émotion, même si l'amour du beau nous attire pour ainsi dire vers lui. Il est plutôt de l'ordre de la Raison avec un grand "R".

Puisque nous y sommes, passons en revue les trois arguments de Platon plaidant en faveur de la réalité ou de l'existence des Formes ou des Idées. Ces trois arguments sont les suivants.

( Voir Anthony Flew, An Introduction to Western Philosophy. Ideas and Argument from Plato to Sartre, Londres, Thames and Hudson, 1971, chapitre 1 : Plato and the Theory of Forms, pp. 41-69.)

L'argument de l'Un et du Multiple

Cette argument dit que pour tout ensemble de choses particulières (le multiple ou la diversité), il y a une Idée exemplaire Unique, distincte des choses particulières, qui les regroupe et à laquelle chacune participe.

L'argument de la possibilité de la connaissance

Ce second argument dit qu'il n'y a de connaissance possible que celle qui porte sur des choses qui ne changent pas, à savoir les Formes ou Idées. La connaissance ne peut consister dans la sensation parce que la sensation se rapporte à des choses changeantes et variables. Alors que les choses belles changent et sont variables, le Beau lui-même (de même que les autres Idées de Justice, d'Égalité, de Dualité, etc.), ne change pas.

L'argument du resouvenir

Le troisième argument affirme grosso modo que connaître, c'est re-connaître ou se resouvenir (réminescence). Si dans la vie de tous les jours nous sommes en mesure de dire, par exemple, que deux choses sont égales entre elles (deux bâtons), et que les égalités que nous rencontrons sont toujours approximatives, c'est que l'Égalité en soi doit exister et qu'il nous était déjà familier avant même notre naissance. Nous n'avons pas appris dans ce monde-ci les Idées, mais notre âme, qui habitait le Monde des Idées, les a connues, de sorte que lorsque nous disons les connaître dans ce monde-ci, c'est que nous nous en resouvenons.

1. L'argument de l'Un et du Multiple

L'extrait de La République V que vous avez lu dans le précédent dialogue, présente le premier argument de Platon. Je vais le commenter.

Il y a dans notre monde une multitude de belles choses: une fille, un gars. Vous avez déjà contemplé un paysage magnifique; entendu une musique sublime; lut un roman extraordinaire; vu un film renversant; vécu de belles choses: la réconciliation de vos parents, la guérison d'un proche malade chronique, la naissance d'un enfant, etc. Mais qu'ont-elles en commun toutes ces belles choses?, demandait Socrate. Autrement dit, qu'est-ce que le beau en lui-même, qui fait que toutes les choses belles sont belles?

Vous éprouvez sans doute la difficulté à le dire, tout comme l'éprouvaient les interlocuteurs de Socrate. Comme eux, vous êtes plutôt familiers avec les multiples exemples de belles choses que vous avez vues, expérimentés dans votre existence.

Socrate, avons-nous vu, était à la recherche de définitions universelles à l'aide de la réflexion critique. Qu'est-ce que le courage? Qu'est-ce que la justice? Qu'est-ce que la sagesse?, demandait-il. En réalité, nous dit Platon, Socrate était à la recherche de l'unité parmi la multiplicité des choses ou des actes courageux, justes, sages, etc. Ces Unités, Platon les a appelés les "Formes" ou les "Idées". Ces Idées existent bel et bien, de façon séparée ou distincte des choses qu'elles regroupent et à laquelle elles participent. C'est ce qu'Aristote, l'élève de Platon, avait très bien vu, dans la citation que j'en avais donnée au chapitre précédent. Pour citer à nouveau Aristote:

"C'est à juste titre qu'on peut attribuer à Socrate la découverte de ces deux choses: l'argument fondé sur l'analogie et la définition générale qui, l'une et l'autre, concernent le point de départ du savoir. Socrate, toutefois, n'accordait pas une existence séparée ni aux universaux, ni aux définitions. Les philosophes qui vinrent par la suite [Platon en particulier] les séparèrent, au contraire, et donnèrent à des telles réalités le nom d'"Idées""

Sans les Idées, dit Platon, notre monde serait dans un chaos indescriptible et serait complètement inintelligible. C'est donc grâce à elles que le monde est intelligible.

2. L'argument de la possibilité de la connaissance

Ce second argument est sans aucun doute l'argument central de Platon en faveur de la réalité des Formes ou des Idées. Encore appelé "argument épistémologique", car il concerne les sources du savoir.

("Épistémologie" mot dérivé du grec épistèmê "connaissance" et logos "étude".)

L'épistémologie est cette discipline de la philosophie qui s'intéresse aux sources et aux moyens permettant l'acquisition de la connaissance. C'est, si l'on veut, un savoir portant sur le savoir.

L'argument de l'Un et du Multiple conduisit tout naturellement Platon à son second argument en faveur de la réalité des Idées: la connaissance ne peut provenir de ce qui est en constamment en changement. En particulier, la connaissance ne peut consister dans la sensation car, dit Platon, la sensation est changeante et variable d'un individu à l'autre. Non, selon Platon, la source véritable de la connaissance ce sont les Formes ou Idées, c'est-à-dire ces objets abstraits qui ne sont pas soumis au changement.

Dans un dialogue intitulé Théétète, Platon réfute la thèse qu'il attribue à Protagoras selon qui la connaissance n'est que la sensation. Rappelons que Protagoras affirmait que l'homme est "la mesure de toute chose". Selon Platon, cela signifie ni plus ni moins "que telle chose m'apparaît, telle est pour moi, et que telle elle t'apparaît, telle est pour toi". Cette affirmation implique, dit Platon, en plus de la relativité de la vérité, que la connaissance dépend essentiellement des sens. Est-il acceptable, demande Platon, que tout ce que nous savons provient uniquement de nos cinq sens? Platon présente les objections suivantes. Je vous les résume en utilisant des exemples simples.

Je vois maintenant que Shilan porte aujourd'hui une robe de couleur mauve. Je sais cela, car je vois sa robe. Mais dois-je constamment avoir la robe de Shilan sous les yeux pour savoir qu'elle est mauve? Non. Car, bien sûr, lorsqu'elle quittera la classe à la fin du cours, je continuerai, à savoir que Shilan portait une robe mauve grâce au souvenir de sa couleur. Je peux aussi me souvenir d'un bruit même après qu'il ait cessé. Un cuisinier peut savoir ce que goûte une sauce, telle et telle épice, etc.; un musicien peut de son côté savoir comment sonne tel et tel instrument, avant de l'entendre. Bien que sourd, on dit de Beethoven qu'il entendait ce qu'il composait "dans sa tête".

Donc, ce que je sais au moyen de mes cinq sens, comporte, dit Platon, certaines caractéristiques qui sont autres que les couleurs, les sons, les goûts, les odeurs, c'est-à-dire autres choses que des caractéristiques sensibles. Je sais, par exemple, qu'une robe est semblable à une autre du point de vue de la couleur; qu'un bruit est plus aigu qu'un autre, et, par conséquent, qu'il n'est pas identique à l'autre; je peux également savoir qu'il y a deux taches de café sur le fauteuil du salon; que les étoiles existent, qu'elles ont existé et qu'elles existeront dans l'avenir, etc. Donc, vous comprenez aisément que les caractéristiques mentales comme "semblable", "identique à", "deux", "existait dans le passé et existera dans l'avenir", "plus aigu que", etc., sont le produit de la pensée et non de ceux des sens.

SOPHIE - D'ailleurs, un aveugle et un sourd de naissance les connaissent puisqu'ils pensent!

GUILLAUME - Tout à fait! Ces caractéristiques mentales, par opposition aux caractéristiques sensibles, sont des idées abstraites et générales qui ne dépendent évidemment pas des sens, mais de la pensée. Bien plus, dit Platon. La pensée, et donc la connaissance, ne serait pas possible sans ces Idées, car sans elles, nous ne serions même pas capables de penser, et le monde ne comporterait aucune logique.

Les Idées sont stables, alors que les sensations sont changeantes, variables. Les objets de la croyance, ce sont les objets courants de la perception sensible, soumis au changement et à la transformation. Ces objets sont instables et, donc, incertains. Comment pourrions-nous dès lors les connaître? Il faut donc, selon Platon, que les objets de la connaissance soient forcément immuables, indestructibles, éternels. Ce sont les Formes ou Idées. Si connaissance est certaine, infaillible, c'est qu'elle se rapporte à des objets stables.

Examinons quelques exemples. Prenons les Idées du Beau, de la Couleur et de celle du Nombre. Chacune de ces Idées regroupe différentes choses particulières. Par exemple, le Beau regroupe toutes les belles choses particulières; la Couleur, toutes les couleurs d'objets particuliers; et le Nombre, toutes les quantités d'objets particuliers. Quand une belle fille ou un beau gars deviennent vieux, sa beauté se flétrit. Toutefois, ce n'est pas, dit Platon, le Beau qui subit ces transformations, qui devient vieux. C'est une personne physique qui, participant des belles choses - c'est-à-dire qui "participe" de la Forme du Beau - passe sous une autre Forme, le Laid. Mêmes remarques pour la Couleur. À l'automne, lorsque les feuilles passent du vert au rouge ou jaune, ce n'est pas le Vert en soi qui se transforme; le Vert en soi est immuable et éternel. Ce sont plutôt les feuilles qui, par un processus biophysique, passent du Vert au Rouge ou au Jaune. Enfin, si le Nombre était identique aux choses qu'il regroupe, alors il nous serait impossible de compter. En effet, si le nombre 30, par exemple, était identique aux individus qui se retrouvent présentement dans cette classe, alors une fois le cours terminé, le nombre 30 serait détruit; ce qui est absurde. Le Nombre 30, comme le Beau, la Couleur, la Justice, etc., est inaltérable, éternel.

Voici un passage tiré du Cratyle dans lequel Platon nous présente ses raisons de croire que la connaissance ne peut pas reposer sur le changement, c'est-à-dire la sensation.

Extrait du Cratyle

On peut résumer l'argumentation de Platon contre la possibilité que la connaissance provienne de la sensation par les propositions suivantes:

Prémisses

1- Si la connaissance provenait de la sensation, alors elle serait impossible.
2- En effet, les sens nous montrent que tout change, se transforme; rien ne demeure; rien n'est permanent.
3- S'il n'y a rien de permanent, il n'y a pas non plus de vérité, ni de vérité à connaître.
4- Mais puisque l'on peut dire que quelque chose change effectivement, il faut bien qu'il y ait "quelque chose" qui demeure dans le changement.
5- Or ce qui demeure dans le changement ne peut être que les Idées ou les Formes puisqu'elles sont stables.
6- La vérité est donc possible. (Elle est elle-même une Idée qui résulte des relations
entre les Idées.)
7- Il s'ensuit que la connaissance est possible. Elle consiste dans la reconnaissance des relations entre les Idées.

Conclusion

Par conséquent, la source de la connaissance réside dans les Idées et non dans la sensation.
 

Ainsi donc, pour Platon, notre connaissance de ce qui est visible, tangible ou audible ne provient pas - ou pas seulement - de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, etc., mais plutôt de la pensée, plus précisément de la raison. Dans le domaine épistémologique, Platon est l'éminent représentant du rationalisme. Est rationaliste celui qui croit que c'est uniquement grâce à la raison que nous pouvons connaître le monde.

© CVM, 1997