Le professeur Guillaume - 15

La raison et le Beau selon Platon

par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal

 

SOPHIE - Qu'est-ce que la raison?

GUILLAUME - Humm... question pas facile... qui exige de longs développements. Néanmoins, voici ce qu'on peut dire là-dessus.

D'abord, dans n'importe quel bon dictionnaire on te dira que la raison, c'est la faculté ou la capacité humaine permettant à l'homme de saisir, de comprendre, de déduire, des relations entre des idées et ainsi de connaître la vérité. En ce sens, la raison est distincte de l'imagination, de l'effectivité (des émotions et des désirs), de l'intuition, de la foi religieuse, de l'instinct et finalement, de l'expérience. On a fait de la raison le trait distinct de l'être humain. Aristote, l'élève de Platon, définit l'être humain comme un être raisonnable; la raison, c'est ce qui distingue l'homme de l'animal. L'animal ne raisonne pas; il est guidé par ses instincts. L'homme est capable de raisonner.

Par exemple, si Sherlock Holmes sait que le voleur est plus grand que Watson (idée #1) et que Watson est plus grand que Sophie (idée #2) alors, uniquement à l'aide sa raison, Sherlock Holmes sait que le voleur est plus grand que Sophie (idée #3), et, aussi, que Sophie n'est pas le voleur (idée #4). En combinant les deux premières idées, Sherlock Holmes peut déduire la troisième idée, et en combinant ces trois idées, il déduit également la quatrième. Mon exemple se veut simple; mais c'est ainsi que la raison raisonne: à partir de la vérité de certaines idées, la raison déduit d'autres idées vraies - sans recourir à l'expérience.

SOPHIE - Donc, la raison, pour Platon, c'est la logique?

GUILLAUME - Oui et non. En fait, Platon a une conception plutôt curieuse des idées - que je n'arrive pas, je te l'avoue, à saisir parfaitement.

D'abord, les Idées de Platon ne sont pas à proprement parler les idées que nous produisons par notre pensée, ce qu'on appelle des représentations mentales qui ont lieu dans notre esprit. Dit autrement, ce n'est pas notre pensée qui les engendre ou les cause. C'est plutôt l'inverse qui se produit. Ce sont elles qui forment notre pensée, au sens où un forgeron forge le fer. Sans les Idées nous ne pourrions pas penser. Les Idées n'ont pas besoin des hommes pour exister. Si les hommes n'avaient pas existé, elles existeraient quand même.

Ensuite, pour Platon, toutes les idées ne sont pas à mettre sur un même pied. Il y a une hiérarchie entre elles, des échelons entre les idées. Prenons par exemple l'idée du beau et celle du corps humain de l'homme et de la femme. Dans un magnifique dialogue intitulé le Banquet, qui traite de l'amour, Platon nous dit que l'Idée du Beau est supérieure à celle du corps humain. Ce n'est pas par pour faire pompeux qu'on écrit Idée du Beau avec des majuscules. Cette Idée est, avec celle du Bon ou du Bien, la plus haute qui soit.

NICOLAS - Comment en arrive-t-il à dire une chose pareille?

GUILLAUME - D'abord, tu seras sûrement d'accord avec lui sur ce point: nous aimons tous, sans exception, les belles choses, et nous désirons les posséder, sinon nous sommes malheureux. Par exemple, le corps d'une fille ou d'un gars est beau, ce qui fait que nous les désirons. Évidemment, ce que tu considères, toi, comme une belle fille ou un beau gars, peut différer de ce que, moi, je considère comme un belle fille et un beau gars.

NICOLAS - Ça va de soi!

GUILLAUME - Mais tu es d'accord avec moi pour dire, n'est-ce pas, que nous désirons, tous, ou avons désiré à un moment donné ou un autre, le corps d'une fille (ou d'un certain gars, selon notre orientation sexuelle), car nous l'avons trouvé beau?

NICOLAS - Oui. Mais il n'y a pas que la beauté physique qui compte! Il y a la personne; ce qu'elle est, ce qu'elle pense, ses valeurs, etc. Ça compte aussi ça, et parfois même plus!

GUILLAUME - Platon, mon cher Nicolas, te donne cent pour cent raison. Il y a des degrés dans l'amour des belles choses. Mais, au lieu de le défendre, je vais maintenant lui céder la parole en citant ce passage du Banquet. Tous les invités à ce banquet devaient faire un discours ayant pour thème l'amour. C'est au tour de Socrate à prendre la parole, et il feint de céder la parole à Diotime, une femme, savante en tout ce qui touche à l'amour. Écoutez ce que Diotime révélait à Socrate:

Extrait du Banquet

NANCY - Moi, je comprends plus rien!

BURT - Bien non, voyons! Platon dit simplement qu'il y a plusieurs genres de choses belles. Prends quelqu'un qui aime le rock. Il l'a trouve belle; il y a des belles tunes, OK? Puis, un moment donné, il aime mieux la musique classique.

NANCY - OK. Il peut, avant de passer à la musique classique, aimer la musique populaire, country, le jazz ou ethnique. Il les trouve toutes belles, mais il préfère le classique.

J'ai remarqué que ceux - pas tous - qui aiment le rock et le classique aiment aussi bien d'autres styles de musique. Ils sont pas bornés, non seulement en musique, mais dans tout. Ce sont des personnes spéciales. Pour moi, un "beau" gars, c'est quelqu'un comme ça, ouvert, pas borné. Qui soit pas beau physiquement, je m'en fous.

JEAN-SÉBASTIEN - Moi, j'aime toutes les filles, sans être capable d'en aimer une en particulier.

BURT - Bon bien, Nancy, je te présente Jean-Sébastien; Jean-Sébastien, je te présente Nancy...

JEAN-SÉBASTIEN- ...non, mais c'est vrai, ne riez pas! Chaque fille a quelque chose. Je vous le dis, je suis pas capable d'avoir une "blonde", parce qu'à chaque fois je me sens emprisonné. C'est vrai ce que dit Platon. Il y a des filles dont c'est le corps qui me plaît; d'autres, c'est leur âme.

Moi, j'aime la musique. Je suis pianiste. C'est peut-être "téteux", mais quand je joue du classique, Chopin par exemple, je suis ailleurs... Je veux dire: je suis dans un Autre Monde...

GUILLAUME - ...c'est ce qu'on appelle le "ravissement"...

JEAN-SÉBASTIEN - ...est-ce le Monde des Idées de Platon, le Beau absolu dont parle Diotime? En tout cas, quand je joue, je ne vois pas les mêmes choses: les arbres, les feuilles, l'eau, l'air, les filles, sont animés d'une vie extraordinaire. C'est drôle, on dirait que je perçois les vraies choses, ce qu'elles sont vraiment.

GUILLAUME - Merci Jean-Sébastien de ton témoignage éloquent. On a chacun nos expériences que je qualifierai de "mystiques" ou encore de "transcendantes". On a l'impression extraordinaire d'être ravi, transporté pour ainsi dire dans un ailleurs - serait-ce le Monde des Idées de Platon? Je ne puis le dire.

Quoi qu'il en soit, il me paraît difficile de saisir ce que Platon nous dit du Beau en soi, si on n'a pas éprouvé au moins une fois dans sa vie une expérience comme celle évoquée par Jean-Sébastien... Bach...

JEAN-SÉBASTIEN - ...non, Lavallée.

GUILLAUME - Platon a sûrement fait ce genre d'expérience initiatique "transcendante". Cela l'a sans doute amené à croire à l'existence d'un Autre Monde, supérieur au nôtre. Et sur ce point, j'aimerais faire un petit commentaire à l'exemple très éclairant qu'apportait Burt, à propos des différents genres de musiques correspondant à différents niveaux du Beau.

Il me semble clair que, pour Platon, les différents niveaux d'être du Beau n'ont pas autant de réalité les unes que les autres. Rappelons ces niveaux: (1) la beauté des jeunes corps; (2) la beauté des âmes; (3) les actions et les lois justes; (4) les sciences mathématiques et, enfin (5), couronnant tout, la Connaissance du Beau en soi qui, chez Platon, s'identifie à la philosophie. Plus on monte dans l'échelle du Beau, de 1 à 5, plus les belles choses sont réelles; inversement, plus on descend, de 5 à 1, moins elles ont de réalité.


L'échelle de la beauté, selon Platon dans le Banquet


Cela dit, si on revient à l'exemple de Burt et de Nancy, on devrait dire que la musique classique - si on prend cette musique comme à titre d'exemple - est plus belle que le jazz, et encore plus que le rock ou la musique heavy-metal, au sens où elle est plus réelle; car elle est plus élevée dans l'échelle du Beau. Bien entendu, celui qui aime la musique rock ou le "heavy-metal", les trouve belles, mais leur beauté, dirait Platon, est inférieure (c'est-à-dire moins réelle) que la beauté de la musique classique.

NANCY - Tu veux dire que, selon Platon, il y a du Beau dans tous les genres de musique, mais qu'il y en a plus dans le classique?

GUILLAUME - Oui, exactement. La musique de Beethoven, par exemple, serait beaucoup plus réelle et vraie que celle, disons, des Back Street Boys, au sens où Beethoven ou Chopin nous font ressentir des réalités universelles. Songeons, par exemple, à l'Hymne à la Joie de la 9e symphonie. Vous connaissez? En tout cas, Beethoven parvient, à l'aide des sons, à nous propulser vers le Monde des grandes réalités humaines, vers les grandes Idées de Fraternité, de Liberté, de même qu'à nous faire pressentir la présence secrète de la divinité qui veille comme un père aimant sur ses enfants. Je ne peux m'empêcher de vous parler d'une expérience musicale très intense que j'ai faite le jour où j'ai entendu les interprétations des symphonies de Beethoven par l'un des plus chefs d'orchestre qui ait jamais existé, Wilhelm Furtwängler (1886-1954). Lui-même adoptait une approche "platonisante" à l'égard de la musique de Beethoven. Je me rappelle d'avoir lui un commentateur dire de lui: "Furtwängler est l'héritier d'une tradition philosophique qui cherche avant tout à retrouver l'Idée, la Forme, l'Ordre dans la multitude des phénomènes" (Gérard Gefen, Furtwängler, Paris, Belfond, 1986, p. 61). Grâce à lui, j'ai compris ce qu'était le Monde des Idées de Platon. Comme chef d'orchestre, Furtwängler se voyait comme un canal par où les Symphonies de Beethoven, qui vibrent dans un Monde Idéal, pouvaient se faire entendre et adoucir nos misères.

NANCY - Pour moi, toutes les musiques se valent.

GUILLAUME - Nous ne nous engagerons dans le débat complexe de savoir si la musique classique est ou non supérieur aux autres genres de musique. C'était un exemple - apporté par Burt - pour illustrer l'espèce de hiérarchie qui existe, selon Platon, dans les belles choses. Quoi qu'il en soit, Platon dirait, sans doute, que bien que toutes les musiques soient belles, mais il y en a qui le sont plus que d'autres et, en ce sens, celles-ci sont plus réelles que celles-là; elles ont un degré d'être plus grand.

Platon fut conduit à ce qu'on appelle le dualisme, c'est-à-dire à une conception générale du monde comme consistant, en fait, en deux Mondes:

1- le Monde intelligible des Idées, d'une part;
2- le Monde sensible, d'autre part, le nôtre.

Le premier est plus réel, plus vrai, que le second, qui n'est qu'une pâle copie de l'autre; il est réel, comme une ombre par rapport à ce dont elle est l'ombre.

C'est grâce au Monde des Idées que le Monde sensible est raisonnable, compréhensible, intelligible. Il est rationnel. Derrière lui, il comporte un ordre, un logos - comme se plaisaient à dire les philosophes grecs avant Platon. Ce logos, cette raison, ce sont les Idées Bref, il y a une Raison dans le monde qui l'organise et le structure suivant des rapports hiérarchiques entre les diverses choses qui le composent. La Raison avec un grand "R", c'est l'ensemble des relations de nécessité, et donc de réalité, que les Idées entretiennent entre elles. Platon appelle la Raison avec un grand "R", la dialectique. Par exemple, le Beau, dit Platon, est nécessairement une bonne chose: donc tout ce qui est beau est bon ou bien. Ce qui signifie que toutes les belles choses sont bonnes et, inversement, toutes les choses bonnes sont belles. Pour Platon, le Bon ou le Bien est plus grand, plus réel, que le autres Idées. La Justice, la Connaissance, la Vérité, par exemple, sont belles, car elles sont bonnes. Le bonheur et l'immortalité sont également belles parce qu'elles sont bonnes. D'une façon générale, toutes ces Idées ont en commun d'être bonnes. Toutes les Idées participent donc de cette même Idée du Bien. Ainsi, à l'aide de raisonnements "dialectiques", le philosophe, selon Platon, parvient à atteindre l'Idée des Idées, l'Idée Suprême, qu'est le Bien. Le véritable philosophe est celui qui est parvenu à connaître l'Idée des Idées et ce, en progressant graduellement d'Idées en Idées. Ce processus gradué de la connaissance, Platon l'appelle dialectique.

Voici maintenant un texte de La République où Platon nous éclaire sur cette Idée des Idées. Il la compare au soleil.

Extrait de la République VI

Nous nous sommes quelque peu éloigné de notre sujet , le second argument de Platon concernant les Idées. Nous avons été entraînés par les Idées... Mais cette digression fut bénéfique. Elle nous a permis d'explorer en profondeur la pensée de Platon. Dans le prochain dialogue, nous terminerons l'étude de Platon, en présentant son troisième argument ayant trait au Ressouvenir. Nous poursuivrons par une critique de la théorie des Idées.

Avant de nous quitter, lisez ce texte fameux de Platon dans lequel il a condensé, sous forme de récit imagé, toute sa doctrine philosophique.

L'allégorie de la Caverne

© CVM, 1997