LE PROFESSEUR GUILLAUME - 4

Qu'est-ce que le réalisme?

par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal

 

SOPHIE - Ce qu'on discute ici est un peu inquiétant, car je me dis: comment pouvons-nous être certain que nous ne faisons pas comme nos aïeux? Je veux dire: qui dit que nous ne nous trompons pas en croyant ce qui est en fait faux? Moi, je pensais que la philosophie pouvait m'apprendre ce qui est vrai à cent pour cent. Je me trompais donc?

GUILLAUME - Oui, désolé! Qu'est-ce que tu en penses, Burt?

BURT - Moi, j'aime pas la philo; je suis en électrotechnique. En philosophie, il y a beaucoup de bla bla bla. Mais j'aime mieux discuter que lire Platon parce que Platon ça me passe dix pieds par-dessus la tête... Ce que dit Sophie est vrai. Non, mais c'est vrai: de quoi peut-on être vraiment sûr à cent pour cent dans la vie?

GUILLAUME - En tout cas, si la philosophie n'enseigne pas le Vrai avec un grand "V", la question que vous soulevez, Sophie et Burt, est philosophique à cent pour cent! Elle est importante et, puisque le temps le permet, je vais vous exposer ma conception de la philosophie qui se trouve, vous le constaterez, en étroit rapport avec la question de la vérité.

Vous souhaiteriez probablement au départ, une définition claire de cette nouvelle discipline qu'est pour vous la philosophie. Autant vous y faire immédiatement, ceci est impossible... Néanmoins, la discussion que nous venons d'avoir vous a peut-être permis de vous faire une idée de ce que font les philosophes et de ce qui les intéresse.

Vous connaissez sans doute les expressions populaires suivantes: "chacun a sa philosophie de la vie"; "la philosophie de notre organisme est de..."; "Marc supporte son handicap avec philosophie", etc. Dans ces exemples, le mot "philosophie" désigne une conception générale plus ou moins rationnelle que nous nous faisons de la vie et de ses problèmes. Ce n'est pas là le sens véritable de la philosophie.

À mon avis, s'il fallait indiquer un élément qui ressort le plus nettement de la discussion précédente, je dirais que c'est la réflexion critique (Claude Paris et Yves Bastarache, Philosopher. Pensée critique et argumentation. Québec, Éditions C.G., 1995, p. 29-30). En philosophie, on réfléchit de façon critique. Qu'est-ce à dire? Définissons les deux termes, "réfléchir" et "critique".

Réfléchir, comme nous nous sommes efforcés de le faire, c'est suspendre temporairement notre adhésion à une opinion (à propos de la peine de mort, par exemple) pour nous donner le moyen de l'évaluer. La réflexion est un retour de la pensée sur ce que nous croyons; une pause avant d'adhérer à une idée ou de nous engager dans une action, afin d'en juger la valeur.

Notre réflexion a été critique au sens où nous nous sommes efforcés de débusquer les présupposés et les préjugés que recèlent nos opinions; nous cherchions également la cohérence en poursuivant jusqu'au bout une idée et nous avons confronté nos idées à celles des autres, en étant attentif aux idées différentes des nôtres. Bref, nous avons cherché à participer rationnellement à une discussion en cherchant la vérité au moyen de l'argumentation. À cet égard, notre discussion n'est pas différente de ce que font les philosophes "professionnels".

Les philosophes s'intéressent aux grandes questions que les hommes se sont posées de tout temps. Des questions du genre: pourquoi vivons-nous? Qui sommes-nous? Le monde a-t-il été créé? Existe-t-il une vie après la mort? etc. Ils cherchent à répondre à ces questions en justifiant rationnellement leur réponse. Pour la plupart d'entre eux, les croyances rationnellement justifiées présentent plus de valeur que les simples croyances et les opinions.

Peut-être croyez-vous qu'un philosophe c'est un Sage avec une longue barbe blanche qui connaît la Vérité avec un grand "V"... C'est une erreur de penser cela. Croire qu'un jour - à la Fin des Temps - on saura enfin tout sur toutes les grandes questions de la vie est une illusion. Au risque de me répéter, la philosophie est à la recherche de croyances rationnellement justifiées. Aussi, je dirais qu'une partie - je dis bien une partie - de ce que fait le philosophe consiste à rechercher et à évaluer les raisons d'avoir les croyances que nous avons. C'est ce qui explique qu'une partie importante de la philosophie consiste dans l'argumentation. Bon nombre de philosophes ne sont pas d'accord avec cette caractérisation de la philosophie, soit parce qu'ils croient en la Vérité avec un grand "V", ou au contraire parce qu'ils pensent qu'il n'y a pas de croyances rationnellement justifiées.

Sophie était tantôt troublée d'apprendre que la philosophie n'enseigne pas ce que Burt appelait "la vérité certaine à cent pour cent". Tous les deux présupposent que la Vérité avec un grand "V" existe. Quelle bonne raison avons-nous donc de croire que la Vérité avec un grand "V" n'existe pas ou, au contraire, qu'elle existe?

Tout d'abord, à propos de la vérité, il y a deux attitudes possibles. Ou bien on cherche la Vérité absolue, qui nous donne la certitude absolue de ne pas être dans l'erreur. Le grand philosophe français, René Descartes (1596-1650), par exemple, était à la recherche d'une connaissance absolument certaine. Ou bien on s'en tient aux critères du vrai défini comme ce qu'il est rationnel de croire. C'est ce que je pense.

Les philosophes débattent pour savoir quelle notion de vérité est la plus acceptable. Ils se regroupent en deux camps adverses: 1° celui des réalistes; 2° celui des anti-réalistes. Les raisons que je vais présenter en faveur du camp des anti-réalistes ne constituent pas une réfutation absolument décisive de la conception réaliste de la vérité. Peut-être également que tout ceci sera pour vous un peu étrange; mais, soyez sans crainte, nous y reviendrons.

Le premier camp dit que la vérité existe indépendamment de nous, de nos croyances et de nos moyens de la connaître.

Les partisans du camp des réalistes soutiennent en gros trois choses. 1° Il y a des faits qui existent en dehors de nos esprits. Par exemple, la Terre est ronde est un fait, dont l'existence est indépendante de notre pensée. 2° La vérité consiste en un accord entre la réalité (les faits) et notre pensée; inversement, la fausseté est un désaccord entre la pensée et la réalité. Aussi, la pensée "la Terre est ronde" est vraie parce qu'elle correspond à la réalité; inversement, la pensée "la Terre est plate" est fausse, car elle ne correspond à aucun fait dans la réalité. Les réalistes soutiennent donc, à propos de la vérité, ce qu'on appelle la théorie de la vérité-correspondance ou de la vérité-copie. 3° La Vérité avec un grand "V" existe; qu'il y ait ou non des hommes pour la connaître. Les réalistes adoptent le "point de vue de Dieu" (Hilary Putnam, Raison, vérité et histoire, Paris, Minuit, 1984, chapitre III, p. 61), car le point de vue réaliste n'est pas le point de vue de quiconque, d'aucun observateur humain, mais celui d'un "être supérieur" qui surplomberait pour ainsi dire tous les points de vue et la réalité elle-même. "Dieu" seul serait en mesure de dire ce qui est réel et ce qui ne l'est pas; donc, ce qui est vrai et ce qui est faux.

Prenons les questions suivantes: le monde a-t-il eu un commencement? Les extraterrestres existent-ils? Selon les réalistes, même si nous ne pouvons répondre affirmativement par oui ou par non à ces questions, il y a et il doit y avoir, une réponse positive ou négative à ces grandes questions.

Passons à l'autre camp, celui des anti-réalistes. Les anti-réalistes pensent que la vérité n'est pas indépendante de nos croyances rationnellement justifiées. Ils admettent des faits, mais ces faits ne sont pas indépendants de nos croyances justifiées. Par exemple, le fait que la Terre est ronde n'est pas indépendant de nos théories astronomiques et physiques. Parler d'une vérité qui existerait au-delà de ce que nos théories et de nos moyens rationnels nous permettent d'en dire ne fait, selon les anti-réalistes, aucun sens. En d'autres termes, le fameux "point de vue de Dieu" n'est une pure illusion. L'anti-réaliste n'a pas besoin de supposer une réalité indépendante de notre esprit, à laquelle, soi-disant, seul "Dieu" aurait accès.

Les anti-réalistes font également valoir que nos connaissances et nos théories évoluent. La forme plane de la Terre est sans contredit l'exemple le plus spectaculaire d'une "vérité" qui s'est révélée fausse à un moment donné de l'histoire de l'humanité. On pourrait mentionner également des tas d'autres exemples de ce genre. Songeons par exemple à cette ancienne croyance de nos ancêtres en la génération spontanée de la vie. Avec la découverte des micro-organismes par les biologistes, il est clair que la vie ne peut provenir que d'une vie préexistante (Joël de Rosnay, L'Aventure du vivant, Paris, Seuil, série sciences, S73, 1988). Une croyance rationnellement justifiée à une époque peut donc s'avérer fausse dans l'avenir. Même nos théories scientifiques les plus solides peuvent un jour être réfutées. (Nous reviendrons sur la nature des théories scientifiques dans un prochain cours.) Bref, l'anti-réalisme accepte le principe de la relativité historique de nos croyances rationnellement justifiées.

Par opposition à la vérité-copie de leurs adversaires, les anti-réalistes proposent une théorie qu'on appelle "cohérentiste" de la vérité. Selon cette théorie, une croyance est vraie si elle est cohérente avec l'ensemble de nos autres croyances rationnellement justifiées; dans le cas contraire, elle est fausse. Prenons un exemple simple. Croire que la classe a des murs paraît vrai, car cela est cohérent avec ce que nous voyons, touchons (en pressant sur les surfaces vous pouvez ressentir une résistance), et également avec notre expérience des pièces des autres maisons, de même qu'avec bon nombre d'autres croyances que vous entretenez implicitement (par exemple, que les murs ne disparaissent pas quand vous ne les regardez pas). Il serait donc faux de croire que les murs de la classe sont mous ou flexibles parce que ce serait incohérent avec toutes vos autres croyances sur les murs: vous ne pouvez pas les étirer comme on étire un élastique; si vous frappez avec votre poing sur eux, votre poing ne s'enfoncera pas, etc. La vérité-cohérence fonctionne un peu comme les pièces d'un casse-tête: elle s'ajuste à l'ensemble des autres vérités. Les croyances qui ne s'ajustent pas à l'ensemble du réseau de nos autres croyances sont des croyances "fausses".


© CVM, 1997