par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal
GUILLAUME - À notre dernière rencontre, nous avons discuté de plusieurs choses. Nous nous sommes d'abord penchés sur la notion de "preuve". Qui veut ouvrir la discussion? Nancy.
NANCY - Il me semble que, si dans le cas de la Terre il y a un fait qui permet de trancher la question, dans le cas d'une opinion il n'y a rien de ce genre. Non? J'ai un exemple pour appuyer ce que je dis. Lucien Bouchard était auparavant conservateur et, donc, fédéraliste. Aujourd'hui, il est le chef du parti Québécois, donc, souverainiste. Il est passé d'un camp à l'autre; donc, d'une opinion à l'autre.
GUILLAUME - ...et il n'y a pas de "fait" qui dirait que les fédéralistes ou les souverainistes ont tort...
NANCY - Oui, c'est ça.
GUILLAUME - Mais penses-tu que Lucien Bouchard ait pu se dire quelque chose comme ceci: "Avant d'être souverainiste, je pensais autrement. Je croyais que le régime fédéral était le seul qui puisse assurer l'épanouissement intégral du Québec. Comme j'étais naïf et aveugle! Je me trompais royalement! En effet, il est clair que la structure économique et politique du Canada est telle qu'elle ne permet pas le développement du Québec. Le Québec, comme nation, ne peut s'épanouir dans cette structure politique."
NANCY - Peut-être bien, je sais pas...
GUILLAUME - Mais supposons. Tu vois, Bouchard a trouvé des raisons pour croire que le fédéralisme n'est pas viable. À la lumière de ces raisons, c'est-à-dire de ces arguments en faveur de la souveraineté du Québec, Bouchard explique son changement d'allégeance politique. Donc, ceci ne montre-t-il pas qu'on peut se tromper parce qu'on découvre que nos arguments pour croire quelque chose ne sont pas acceptables?
NANCY - Je ne sais pas, je ne sais plus! En tout cas, pour ce qui est du chaud ou du froid, on peut pas se tromper. Si ce que je ressens comme chaud, tu le ressens comme froid, on ne peut en discuter: c'est chaud pour moi et froid pour vous, un point c'est tout! Un autre exemple. Prenez un daltonien. Le tableau vert, il le voit rouge. Il a parfaitement raison de dire que le tableau est rouge, car il le voit rouge. Il ne dit pas ça pour rire. Donc, son opinion est aussi valable qu'une personne qui voit le tableau vert.
PHILIPPE - Attends une minute! Bien sûr, s'il dit qu'il voit du rouge au lieu du vert, j'ai rien contre. Seulement, s'il me dit que le tableau est rouge, bien là je lui répondrai: "non, il est vert! C'est normal, comme tous les daltoniens, tu confonds le rouge avec le vert."
PATRICE - Moi, je pense que nos opinions sont déterminées par notre milieu de vie, notre éducation et la culture à laquelle nous appartenons.
CARMEN - Donc, Bouchard serait passé d'une opinion à l'autre parce qu'il est passé d'une culture à l'autre?
PATRICE - ...quelque chose du genre. De la culture fédéraliste à la culture nationaliste.
CARMEN - Je suis d'origine chilienne, et je suis souverainiste. Je suis devenue souverainiste pas tellement parce que j'habite au Québec, mais parce que je suis solidaire du combat des Québécois pour leur autonomie. C'est ma raison d'être souverainiste. Nous, au Chili, tu sais, notre liberté nous a coûté très cher.
PATRICE - C'est ce que je disais: tu es souverainiste parce que tu partages la culture des Québécois.
CARMEN - Non, je dis le contraire. Tu généralises vite. D'abord, ce ne sont pas tous les Chiliens qui partagent la culture québécoise qui sont souverainistes. Et à ce que je sache, tous les libéraux sont de "culture" québécoise, mais ils ne sont pas pour autant souverainistes! Est-il vrai que celui qui épouse cette culture épouse aveuglément et automatiquement toutes ses expressions nationalistes?
PATRICE - Oui, tu as raison; mais les politiciens, on n'en parle pas parce qu'ils ne font que mentir...
GUILLAUME - Je te ferai remarquer amicalement, qu'ici tu juges carrément les autres! Comment le peux-tu, toi qui dit qu'il n'y a pas d'opinions vraies parce qu'elles sont relatives?
PHILIPPE - En tout cas - n'ayons pas peur des mots - les politiciens mentent souvent, c'est-à-dire: ils disent des faussetés. Non, mais c'est vrai: ce n'est pas parce que personne ne détient la Vérité qu'il ne faut pas appeler un chat un "chat", une fausseté, une "fausseté", une opinion fausse, une "opinion fausse"!
NICOLAS - La discussion m'amène à me dire qu'il y a des opinions qui sont moins bien appuyées que d'autres. Mais quand l'opinion repose sur une croyance, comment décider? Par exemple, dans le débat sur l'avortement, ceux qui sont "pro-vie" croient en Dieu; les "pro-choix" se fondent sur la science.
GUILLAUME - Eh bien, tu sais, il y a des questions très complexes comme l'avortement, l'euthanasie, la peine de mort, etc. Mais ce n'est pas parce qu'il y a des questions qui paraissent impossibles à résoudre qu'on peut dire que toutes les opinions se valent!
MARCO - En tout cas, moi, je pense que tout est contrôlé par les Juifs dans le monde: le cinéma, la publicité, les journaux, l'économie, la politique, etc. Tout est juif. La création de l'État d'Israël est un signe qui ne trompe pas parce que ça marque le début de la fin pour nous.
PATRICE - Hein? Ai-je bien entendu comme vous autres? Ça n'a pas de bon sens! Hé! ça ne tient pas debout une minute ton histoire! Ce n'est pas possible de dire des choses pareilles! Voyons donc! C'est ça: voilà un beau cas de personnes qui pense de travers. C'est de la pure panique! Ils s'imaginent qu'ils voient des complots partout; que les Juifs ou les Arabes, ou je ne sais pas qui, veulent nous contrôler!?
PHILIPPE - Ça me fait penser aux milices paramilitaires aux États-Unis. Ces organisations, comme la NRA (National Riffle Association), pensent que les États-Unis se dirigent tout droit vers un état policier qui sera dirigé par un gouvernement mondial qui veut faire disparaître toutes les valeurs de l'Amérique blanche: la liberté, la démocratie, la religion, la famille, etc. Ces organisations croient que la stratégie du gouvernement américain est de les obliger à avoir un permis de port d'armes; après ça le gouvernement voudra leur enlever leurs armes à feu.
NICOLAS - Écoute, Patrice. C'est l'opinion de Marco, respecte-la! Ne disais-tu pas tantôt que toutes les opinions se valent?
PATRICE - Excusez-moi, Marco. Tu as le droit de t'exprimer comme tout le monde. Mais devant une opinion comme celle-là je ne peux être que contre! D'ailleurs, à bien y penser, c'est pas parce que tu as une opinion, quelle qu'elle soit, que tu as forcément raison!
PHILIPPE - Nancy disait le contraire la dernière fois! Elle était contre la peine de mort parce que c'est son opinion.
SOPHIE - Oui, c'est vrai. J'étudie en sciences juridiques et, excuse-moi, Nancy, mais dans la Déclaration universelle des droits de l'homme, à l'article 19, portant sur la liberté d'opinion, on ne dit pas que toutes les opinions sont vraies mais seulement que toutes les opinions peuvent être exprimées - ce qui est bien différent.
NANCY - D'accord. Mais chaque être humain est si unique qu'on se doit de respecter l'opinion de chacun!
SOPHIE - ...mais ça ne veut pas dire que n'importe quelle opinion est vraie! Sinon, il serait vrai que les chauffeurs de taxi d'origine haïtienne viennent voler les "jobs" des Québécois tout simplement parce que les Québécois pensent à tort ainsi!
PHILIPPE - En disant que chacun de nous est si unique, c'est comme si tu disais que chacun est si misérable qu'il faut laisser faire tout le monde ce qu'il veut, sinon on n'a pas de coeur...
SOPHIE - Oui, ça joue sur nos sentiments.
GUILLAUME - Revenons à Patrice. Pourquoi es-tu contre ce que dit Marco?
PATRICE - Bien, ça crève les yeux! Rien ne te permet de dire que tout ce que font les Juifs est un vaste complot pour contrôler la planète. Imagine qu'on adhère à cette idée. Alors, tout Juif devient suspect et on aurait là une raison de se méfier d'eux. Les nazis ont monté un complot contre les Juifs. Six millions d'entre eux ont fini dans les chambres à gaz! L'année dernière, comme disait Philippe, les milices paramilitaires américaines ont fait sauter un édifice gouvernemental à Atlanta en guise de riposte au gouvernement américain qui voulait faire simplement passer une loi sur le port d'armes...
NICOLAS - Ceci me montre clairement qu'il y a des opinions qui sont moins bonnes que d'autres parce qu'elles reposent sur des raisonnements qui ne tiennent pas. Au lieu de se méfier de certaines ethnies, il faudrait se méfier de certaines opinions, ou plutôt, il faut être vigilant quant aux raisons qui les appuis.
© CVM, 1997