Le professeur Guillaume - 7

La relativité des cultures

par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal

 

NICOLAS - Tout ça c'est bien correct, mais le bien et le mal, la justice, etc., ça dépend des sociétés et des cultures, non? Car ce que l'une considère comme bien, c'est mal dans l'autre. Ici, il est interdit de tuer des humains, mais les cannibales en mangent.

PATRICE - C'est que je disais: la morale dépend de la société dans laquelle nous vivons. Y a pas de morale universelle. Chaque société a sa morale qui correspond à ses valeurs.

SOPHIE - J'ai beau être ouverte, mais il y a des pratiques dans d'autres sociétés qui me choquent royalement. Prenez les pratiques d'excisions sexuelles pratiquées sur les femmes dans certains pays du Moyen-Orient. Je trouve ça tout simplement abominable! ...sans parler de la polygamie qui est dégradante pour la femme...

MAMBOUTOU - Moi aussi! Je ne suis pas d'accord avec Nicolas et Patrice quand ils disent que ce qui est bien dépend du groupe. Prenez les motards. Les Hells, par exemple. Il y a un mois une femme a été tuée bêtement et sauvagement. La police a trouvé le coupable et il a avoué qu'il a commis ce crime pour pouvoir faire partie des Hells! Moi, je dis que, même à l'intérieur de leur gang, le Hells ne devraient pas tuer. Ce n'est pas correct de faire ça, quoiqu'en pense le gang.

GUILLAUME - Tu dis donc, Mamboutou, que ce qui est bien ou moralement correct, en l'occurrence, respecter la vie des êtres humains, existe indépendamment des groupes, des sociétés et des cultures; que si un tel groupe met en péril ce droit, le groupe ou ses responsables sont blâmables et condamnables. D'accord?

MAMBOUTOU - Oui. J'aurais une question à poser à Nicolas et à Patrice. Quand vous dites que ce qui est bien change d'une culture à l'autre, qu'entendez-vous au juste? Car on pourrait penser qu'il peut s'agir, d'une part, des différences dans les habitudes alimentaires ou vestimentaires. Moi, étant Africain, je suis bien placé pour le dire. Si c'est ça, je ne vois rien de bien extraordinaire à cela, et je suis prêt à dire, qu'en ce sens, le "bien" est relatif. Par contre, il y a d'autres pratiques culturelles qui me heurtent, autant chez moi qu'en Occident, et que je condamne sans appel. Sophie mentionnait tantôt la pratique de l'excision du clitoris au Moyen-Orient et la polygamie. Et on pourrait ajouter à ceci une longue liste: l'esclavage, les sacrifices humains, les inégalités économiques ou politiques criantes dans certains pays, en particulier en Afrique, qui ne semblent scandaliser pratiquement personne en Amérique etc. Le "bien" inclut-il toutes ces pratiques condamnables?

PATRICE - Pour moi, oui.

NICOLAS - Je ne sais pas; je ne suis pas sûr...

GUILLAUME - En tout cas, Patrice et Nicolas soulèvent l'épineuse question de ce qu'on appelle le relativisme moral. Toute la discussion précédente tournait autour du relativisme tout court. À présent, la question porte sur celle du relativisme moral. On peut formuler l'argumentation du relativisme moral ainsi:

(1) Les morales ou les codes moraux ne sont pas les mêmes d'une société à l'autre et d'une époque à l'autre;

(2) Il n'y a donc pas de morale reconnue par tous;

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(C) Par conséquent, les morales sont aussi bonnes les unes que les autres.

Pour que cette argumentation soit correcte, il faut qu'elle respecte deux critères

(Pierre Blackburn, La Logique de l'argumentation, Montréal, ERPI, 2e édition, 1994. J'emprunte également l'exemple à Blackburn, L'Éthique. Fondements et problématiques contemporaines, Montréal, ERPI, 1996, chapitre 2, p.43.)

Premièrement, les prémisses (1), (2) doivent être acceptables. Deuxièmement, les liens entre les prémisses ou les arguments doivent être suffisants. Vous conviendrez avec moi que (1) et (2) sont acceptables. L'histoire, la sociologie, l'anthropologie nous fournit des tas d'exemples montrant que les morales et les conduites qui en découlent varient beaucoup d'une culture et d'une époque à l'autre. Par exemple, nous, Nord-Américains, croyons que le vol n'est pas correct et qu'un individu reconnu coupable de vol doit être puni. Pourtant, chez les Spartiates, si le vol n'était pas condamnable, le fait d'être pris en flagrant délit de vol lui, l'était! De leur côté, les membres de la tribu des Dobus de la Nouvelle-Guinée croient que c'est une chose digne d'éloges que de faire pousser ses propres légumes, et que voler ceux de son voisin l'est davantage. Les anciens Romains, à la différence des chrétiens, estimaient beaucoup plus l'honneur que la pitié; ils pardonnaient s'ils pouvaient en tirer avantage, autrement ils se montraient cruels pour leurs victimes. Les Romains prisaient également le courage, et n'estimaient nullement la compassion et l'humilité. Cela explique qu'ils aient tant méprisé les chrétiens. Les Amérindiens, de leur côté, torturaient leurs prisonniers - jamais les femmes et les enfants, surtout les guerriers - non pas par manque de compassion, mais parce qu'ils croyaient que c'était là la meilleure façon de les "intégrer" dans leur société. Enfin, alors que par le passé l'esclavage était une institution acceptée dans toutes les sociétés anciennes, aujourd'hui il n'y a plus de société ouvertement esclavagiste.

Voilà quelques exemples tirés de l'histoire et de l'anthropologie montrant que les conduites morales diffèrent à travers les âges et les cultures. Ces exemples appuient les prémisses (1) et (2) de l'argumentation relativiste. Prenons un dernier cas, celui des relations sexuelles avant le mariage. Une étude sociologique comparative portant sur 158 sociétés a constaté les différences suivantes (étude citée dans Claire Denis, David Descent, Jacques Fournier, Gilles Millette, Individu et Société, Montréal, McGraw-Hill, 1991, p. 50):

D'après cette étude, vous constatez avec moi qu'il y a un grand écart entre les sociétés qui autorisent les relations sexuelles avant le mariage. Et nous pourrions même citer le fait que, chez nous, au Québec, il y a de ça un peu plus de trente ans, nous sommes passés d'une société qui condamnait les relations sexuelles avant le mariage à une société qui, sans les encourager, ne les condamne pas.

Ce cas confirme une fois de plus l'acceptabilité de la prémisse (2), en particulier: il n'y a pas de morale reconnue par tous en matière de sexualité prémaritale.

Maintenant, posons-nous la question suivante: peut-on tirer à partir de (2), la conclusion (C): les morales sont aussi bonnes les unes que les autres? En d'autres termes: la prémisse (2) est-elle suffisante pour conclure (C); c'est-à-dire donne-t-elle suffisamment de poids à la conclusion? - Non!

SOPHIE - Selon moi, c'est pas parce qu'on constate la diversité des morales dans le monde, et donc, qu'il n'y a pas de morale universellement reconnue par tous, que toutes les morales sont du pareil au même! La preuve, c'est que je suis contre les pratiques horribles de clitoridectomie (ablation du clitoris des jeunes filles)! Et ne venez pas me dire que c'est parce que je suis une femme ou une Nord-Américaine que je pense comme ça parce que ça n'a aucun sens de mutiler les jeunes filles comme ils le font! C'est de la barbarie pure et simple!

SHILAN - D'ailleurs, c'est même pas écrit dans le Coran.

GUILLAUME - Bien. Et j'ajouterais que l'objection que formulait tantôt Mamboutou mettait elle aussi en cause la suffisance des liens entre (2) et (C). Car même si on admet qu'il n'y a pas de morale universelle, ça ne justifie pas, par exemple, les Hells de tuer des innocents.

NICOLAS - Guillaume, cette argumentation du relativisme n'est, bien sûr, pas correcte. Est-ce que c'est un sophisme?

GUILLAUME - Bonne question! Quel sophisme serait donc commis dans cette argumentation?

NICOLAS - Je ne sais pas, mais c'est comme si on disait: puisque les Québécois aiment la bière, c'est que ça doit être une bonne chose. Tu comprends, Guillaume?

GUILLAUME - Explique-moi davantage l'analogie que tu vois?

NICOLAS - C'est que, il me semble, dans les deux cas, on part de ce qui est, d'un fait, et sur cette base, on dit que c'est une bonne chose.

GUILLAUME - Très intéressant...

PHILIPPE - Ah oui, je pense que je comprends: Nicolas veut dire que c'est comme si on disait: "Les deux tiers de la population mondiale est bouddhiste. Donc, le bouddhisme est la bonne religion."

PATRICE - Mais ici, c'est un appel à la majorité, non?

GUILLAUME - Oui, dans cet exemple, de même que celui que donnait Nicolas (puisque les Québécois aiment la bière, c'est que ça doit être une bonne chose), on a bien affaire à un appel à la majorité. Même si les Québécois aiment la bière, ça ne veut pas nécessairement dire que cela soit une bonne chose. Mais a-t-on un appel à la majorité dans: "puisqu'il n'y a pas de morale universelle, alors toutes les morales sont aussi bonnes les unes que les autres"? Dit autrement: puisqu'on constate la diversité des codes moraux, les morales se valent-elles toutes?

SOPHIE - Non!

GUILLAUME - Il y en a qui sont moins bonnes que d'autres?

SOPHIE - Oui.

GUILLAUME - Qu'entends-tu par "bon" ou "bien" ici?

SOPHIE - Certaines morales, selon moi, sont plus dégradantes que d'autres, comme je l'ai dit tantôt.

GUILLAUME - Donc, on ne peut conclure que toutes les morales sont bonnes (ou pas bonnes) sur la base du fait que nous ne connaissons pas de morale universelle?

SOPHIE - C'est ça.

GUILLAUME - Et ceux qui prétendent le contraire commettent-ils le sophisme de l'appel à la majorité?

SOPHIE - C'est difficile à dire; je crois que oui.

GUILLAUME - En tout cas, si c'est un appel à la majorité, le moins qu'on puisse dire c'est que ce n'est pas un modèle d'exemple!

NANCY - Moi, j'étudie en sciences humaines, et dans mon cours de sociologie, nous voyons qu'il n'y a pas de cultures supérieures à une autre. Donc, toutes les cultures sont sur le même pied, non?

GUILLAUME - Non. Je doute qu'on t'apprenne dans ton cours de sociologie à poser des jugements de valeurs sur les autres cultures. Je crois plutôt que tu apprends à les connaître et à les comprendre. Ce qui est différent. Et ce que nous apprend la sociologie, ce sont les prémisses (1) et (2) de tantôt. Si vous voulez, la sociologie établie ce que j'appelle le relativisme de fait. Le relativisme de fait nous apprend par exemple qu'il n'y a pas, dans les faits, c'est-à-dire dans les sociétés étudiées jusqu'ici, de modèle unique concernant les normes sexuelles avant le mariage. Passer de ce constat factuel à la conclusion que toutes ces conduites sexuelles sont aussi valables les unes que les autres, c'est une toute autre question - et nous avons vu que passer du relativisme de fait au relativisme moral, qui implique un jugement de valeur, c'est commettre le sophisme naturalisme. Il est donc très important de bien distinguer le relativisme de fait - que la sociologie et l'anthropologie enseignent - du relativisme moral qui, lui, est une position philosophique.

Je conclus en disant que la doctrine relativiste, malgré le fait qu'elle n'est pas rationnellement justifiée, demeure fort séduisante. Le relativisme séduit bien des gens. Comment expliquer ceci? Selon moi, l'attrait du relativisme vient de ce que nous croyons avec raison que personne ou ni aucune culture ne peut prétendre posséder la vérité parce qu'il n'y a pas une telle chose que la Vérité ou La Meilleure Façon de vivre. Les sciences humaines nous le confirment; de même que nous en faisons l'expérience quotidiennement dans la société pluraliste où nous vivons.

À la défense de ce que j'ai appelé le relativisme de fait, je dirai qu'il favorise le décentrement par rapport à notre propre culture ou notre mode de vie en neutralisant la tendance à l'ethnocentrisme qui incite à tout vouloir ramener à son propre point de vue ou à celui du groupe auquel on appartient.

"L'ethnocentrisme, c'est le fait de juger les autres cultures à partir des normes et valeurs qui prévalent dans sa propre culture. L'individu qui développe une vision ethnocentrique voit les autres cultures un peu comme les chrétiens du Moyen-Âge pouvaient se représenter la Terre et l'Univers. La Terre était le centre de l'Univers et autour d'elle gravitaient le Soleil et les planètes. L'individu ethnocentrique place sa culture au centre de toutes les cultures et il envisage les autres cultures comme des déviations par rapport à sa culture ou des satellites de ce point central que représente celle-ci." (Claire Denis, David Descent, Jacques Fournier, Gilles Millette, Individu et Société, p. 50)

Mais l'ethnocentrisme n'est pas un mal en soi puisqu'il favorise l'intégration de l'individu au groupe.

" Dans sa forme élémentaire, l'ethnocentrisme n'est pas une menace pour les autres cultures. Au contraire, il constitue une attitude positive qui facilite l'intégration de l'individu dans un groupe social. Il est plus facile d'intégrer l'individu dans un groupe s'il croit en la supériorité du groupe. " (Claire Denis, David Descent, Jacques Fournier, Gilles Millette, Individu et Société, p. 50)

Il devient un danger quand il se durcit et se transforme en racisme. Le relativisme de fait apparaît alors comme son antidote.

Je conclurai en disant que l'honnêteté et l'humilité, associées à une attitude critique saine, devraient nous amener, il me semble, à constater que d'autres codes moraux sont, parfois, aussi bons que les nôtres, parfois supérieurs. Accepter cela, c'est s'ouvrir à la possibilité de comparer les mérites respectifs des codes moraux et à celle de modifier son propre code sur la base d'un examen rationnel.

© CVM, 1997