Le professeur Guillaume - 8

Les quatre positions philosophiques de base sur la vérité

par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal

 

NICOLAS - C'est quoi au juste un sceptique?

GUILLAUME - Au sens courant, c'est celui qui refuse d'adhérer aux croyances généralement admises. Par exemple, refuser de croire que toutes les morales sont aussi bonnes que les autres, c'est une attitude typiquement sceptique.

NICOLAS - Non, c'est pas tout à fait ça. Ce n'est pas simplement que je refuse de croire à cela, mais je ne sais pas si les morales sont aussi bonnes (ou pires) les unes que les autres, car je crois que c'est une question à propos de laquelle on ne pourra jamais avoir de preuve.

GUILLAUME - Encore les fameuses "preuves" de Nicolas... Tu nous sers encore ton argument qui, en réalité, est une forme du sophisme de la généralisation hâtive: puisqu'on n'a pas trouvé jusqu'ici d'argument prouvant la vérité, disons, du relativisme ou du réalisme moral, alors on n'en trouvera jamais. En tout cas, la discussion précédente te montre au moins que la "preuve" en faveur du relativisme ne tient pas. Qu'en est-il à présent de l'argumentation du réalisme moral, dont tu dis ne pas être en mesure de croire? Tu admettras avec moi que faire simplement état de ses états d'âme par rapport au réalisme moral, ce n'est pas une argumentation sérieuse... Mais revenons sur le scepticisme de Nicolas.

Le scepticisme est la position philosophique qui dit, à propos de quoi que ce soit (de la vérité, de la morale, de ce qui existe réellement dans le monde, etc.), qu'on ne peut rien savoir avec certitude. Comme le disait tantôt Nicolas: nous ne savons pas si les morales sont aussi bonnes les unes que les autres, ou s'il y a une morale universelle; plus que ça: nous ne le saurons jamais, car nous n'avons pas les moyens de le savoir parce que ces moyens nous font radicalement défaut.

NICOLAS - Oui, c'est ça: je suis pour le scepticisme...

GUILLAUME - ...au lieu de se prononcer pour ou contre le relativisme, Nicolas propose plutôt le doute ou la "suspension" du jugement: il faut refuser de se d'affirmer ou de nier quoi que ce soit, c'est la seule attitude rationnelle à adopter, selon lui. N'est-ce pas Nicolas?

NICOLAS - Oui.

GUILLAUME - Il est intéressant de remarquer que le scepticisme apparaît comme l'aboutissement du relativisme. Le relativisme dit que ce qui est bien ou vrai est relatif à un individu ou au groupe auquel il appartient. Le scepticisme va plus loin et dit: on ne peut rien dire quant à ce qui est bien ou ce qui est vrai.

Si nous reprenons les positions philosophiques du réalisme et de l'anti-réalisme par rapport à la vérité, nous disposons à présent de quatre positions philosophiques à propos de la vérité:

1. Le réalisme. La vérité est une et universelle. Elle existe indépendamment de la pensée des êtres humains. (Ceux-ci auraient pu ne pas exister sans que cela n'ait affecté en rien la vérité.) Le réalisme rejette le principe de la relativité historique des croyances rationnellement justifiées.

Platon est sans aucun doute l'éminent représentant de cette position philosophique. Avant lui, on peut mentionner Parménide d'Élee (~515-~450. Après lui, on doit mentionner tous les grands philosophes rationalistes: René Descartes (1596-1650), Baruch Spinoza (1632-1677), Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716). Le représentant éminent du réalisme contemporain est sans contredit le logicien allemand Gottlob Frege (1848-1925).

2. L'anti-réalisme. La vérité est universelle au sens où elle dépend des moyens rationnels de connaissance des êtres humains (de leur raison et de leur expérience). Contrairement au réalisme, l'anti-réalisme croit que la vérité n'existe pas indépendamment des êtres humains et admet le principe de la relativité historique.

Dans l'histoire de la philosophie, on peut mentionner les noms de Socrate (~470-~399), Aristote (~384-~322), de même que tous les grands philosophes empiristes: Héraclite d'Éphèse (~540-~480); John Locke (1632-1704), George Berkeley (1685-1753); David Hume (1711-1776). Emmanuel Kant (1724-1804); ainsi que tous les philosophes "pragmatiques" américains: Charles Sanders Peirce (1839-1914); Williams James (1842-1910); John Dewey (1859-1952); Hilary Putnam (1926 - ).

3. Le relativisme. Il n'y a pas de vérité universelle. La vérité est relative à chacun ou au groupe social auquel on appartient. Contrairement à l'anti-réaliste, le relativiste croit que la raison humaine n'est pas partout la même car elle façonnée par la culture et la société.

Mis à part le relativisme ancien Protagoras d'Abdère (~485-~410), les principaux représentants du relativisme sont nos contemporains: Richard Rorty (1931- ), Thomas Kuhn (1922-1995), Paul Feyerabend (1924-1994), Michel Foucault (1926 -1984), Jacques Derrida (1930- ).

4. Le scepticisme. Le sceptique ne sait pas si la vérité universelle existe; on ne peut ni affirmer que la vérité existe ni nier qu'elle existe. Contrairement au réalisme, à l'anti-réalisme et au relativisme, le scepticisme croit que la raison humaine est impuissante à connaître la vérité. Il se peut qu'elle existe, dit le scepticisme, mais nous ne pouvons pas la connaître.

Les représentants anciens du scepticisme sont: Pyrrhon d'Élis (~365-~275); Sextus Empiricus (IIe et IIIe siècle). L'écrivain français de la Renaissance, Michel de Montaigne (1533-1592), professa le scepticisme. Quant à son compatriote, René Descartes, bien que la philosophie doit débuter par le doute systématique, elle ne doit pas en rester là. De son côté, sans défendre globalement le scepticisme, le philosophe écossais David Hume aboutit à des conclusions sceptiques.

© CVM, 1997