par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal
GUILLAUME - Aujourd'hui, je voudrais vous introduire à la pensée d'un des plus grands philosophes grecs, et sans doute l'un des plus grands philosophes de tous les temps, Socrate. On ne peut parler de ce grand philosophe, sans parler d'un autre géant de la philosophie grecque et occidentale, Platon, qui a été l'un des disciples de Socrate. Ce que je vais dire à propos de Platon sera assez bref; j'en parlerai uniquement dans le but de présenter Socrate, le maître de Platon.
Un des problèmes que pose la pensée de Socrate, c'est qu'il n'a rien écrit...
ARSENE-LOUIS - ...si Socrate n'a rien écrit, la question que je me pose est si Socrate a vraiment existé. Ne serait-il pas une histoire inventée, tout comme Jésus?
GUILLAUME - Oui, Socrate a existé. Tout ce qu'on sait de Socrate provient en grande partie des écrits de Platon; il n'est pas une invention pure , sortie tout droit de l'imaginaire de Platon. Les historiens de la philosophie disposent de documents fiables qui confirment l'existence de Socrate. Nous disposons par exemple des écrits d'un contemporain de Platon, Xénophon (~430-~355), qui, lui aussi, est né à Athènes. Xénophon fut également un admirateur de Socrate. Il rédigea un ouvrage, les Mémorables et une Apologie de Socrate, qui raconte la vie de Socrate. Or plusieurs des faits et paroles rapportés par Xénophon concordent avec ceux que relatent Platon. Par conséquent, on peut avoir confiance dans le témoignage de Platon. Il y a bien d'autres documents sur lesquels se basent les historiens, mais celui-ci est suffisant pour affirmer que Socrate a réellement existé. D'accord?
ARSERNE-LOUIS - D'accord.
GUILLAUME -...remarque qu'au sens strict, il n'y a pas de "preuve à cent pour cent" de son existence, mais ce dont on dispose comme témoignages est amplement suffisant. Tu sais, si on avait les mêmes exigences pour tous les personnages du passé, nous serions amenés à douter de l'existence d'un très grand nombre d'entre eux, à commencer par Platon lui-même...
Quant à l'existence de Jésus, une source fiable, autre que chrétienne confirme également son existence. Il s'agit d'un énorme ouvrage intitulé Antiquités judaïques dont l'auteur est un juif, Flavius Josèphe (37-100). Flavius Josèphe n'était pas chrétien. Son témoignage ne comporte donc pas de parti pris. Flavius Josèphe rédigea en l'an 93 l'ouvrage mentionné où il signale l'existence d'un "sage" nommé Jésus, faisant des miracles et qui fut condamné à la crucifixion par Pontius Pilatus, (Ponce Pilate), préfet de la Judée entre l'an 26 et 36.
ARSERNE-LOUIS - Mais puisque Socrate n'a rien écrit, son enseignement tel que nous le rapporte Platon, est-il vraiment fidèle à la pensée de son maître?
GUILLAUME - C'est là une question très épineuse sur laquelle les experts ne s'entendent pas. Personnellement, je suis d'avis 1° qu'il est possible de distinguer l'enseignement de Socrate de celui de Platon et, 2° l'enseignement de Socrate diffère radicalement de celui de son élève. Je me fonde sur les travaux du grand spécialiste américain de la philosophie antique, Gregory Vlastos. (Socrate. Ironie et philosophie morale, Paris, Aubier, 1994, 455 pages). C'est ce que je vais tenter de vous prouver.
On peut dire, en fait, que, dans l'oeuvre de Platon, il y a deux philosophes différents qui portent le même nom "Socrate". Le premier Socrate est le personnage qui a réellement existé en chair et en os à Athènes, qui est né en l'an 470 et qui est mort en 399 avant l'ère chrétienne. C'est lui qui discutait dans les rues ou sur la place du marché d'Athènes ou encore dans les banquets. Il avait le nez camus et les yeux exorbités; bref, il était laid comme un pou! Platon s'attacha rapidement à ce "joker" à Athènes, et il en devint son disciple; mieux encore, son ami. Plus tard, révolté par la mort injuste de son ami, Platon rédige des dialogues mettant en scène Socrate comme personnage principal. L'Apologie de Socrate, Criton, Charmide, Lysis, Euthyphron, Second Alcibiade, Gorgias, Protagoras, Hippias Mineur, Premier Alcibiade, Hippias Majeur, Lachès, Ion forment un premier groupe de dialogues qui furent de petits chefs-d'oeuvre à l'époque et qui le sont toujours aujourd'hui. Dans cette première série de dialogues, Platon reste fidèle à l'enseignement de Socrate.
Or tout à la joie de la création et du succès, Platon rédige d'autres dialogues dont Ménon, Cratyle, Phédon, Le Banquet, Phèdre, La République, Théétète, Sophiste, Parménide, Timée, Les Lois, Philèbe, Platon a vieilli et mûri sa propre pensée. Dans ce second groupe de dialogues, Platon défend et professe sa fameuse théorie des Idées et sa théorie de la réminiscence qui n'ont plus grand-chose à voir avec l'enseignement de Socrate.
Ce que j'affirme ici, n'a rien de bien extraordinaire ou de révolutionnaire. Aristote (~384-~322), lui-même élève de Platon, confirme mes dires! Dans un de ses ouvrages, intitulé La Métaphysique, on lit ce qui suit:
"C'est à juste titre qu'on peut attribuer à Socrate la découverte de ces deux choses: l'argument fondé sur l'analogie et la définition générale qui, l'une et l'autre, concernent le point de départ du savoir. Socrate, toutefois, n'accordait pas une existence séparée ni aux universaux, ni aux définitions. Les philosophes qui vinrent par la suite [Platon en particulier] les séparèrent, au contraire, et donnèrent à des telles réalités le nom d'Idées ". (Aristote, Métaphysique, Livre M, 4, 1078 b: 29-34, Paris, Vrin, Bibliothèque des textes philosophiques, 1991, p. 211-212.)
Aristote nous apprend, donc, que Socrate est le premier philosophe à la recherche des "définitions générales" des choses; après lui, Platon, a pour ainsi dire séparé la définition - ou encore le concept - des choses existantes, pour en faire des entités tout aussi réelles que les choses qu'elle définit. Est-ce clair?
BURT - Non...
GUILLAUME - Prend la définition - ou le concept, c'est la même chose - de chien. Tous les chiens, n'est-ce pas, ont comme caractéristiques communes et essentielles d'avoir une queue, quatre pattes, du poil, un museau, etc.?
BURT - Oui, pis après?
SOPHIE - ...bien, l'idée abstraite qu'on se fait du chien existe-t-elle aussi comme les chiens, mais ailleurs, en quelque part?
NICOLAS - ...dans notre tête?
GUILLAUME - ...toute la question est là: où peuvent bien exister ces satanées Idées ou Formes! Comme nous le verrons au prochain cours, Platon pense que les idées abstraites ou les Formes existent dans le Monde des Idées, qui est plus réel que notre monde sensible de tous les jours. Socrate, aux dires d'Aristote, pense plutôt que les idées abstraites n'ont pas d'existence indépendante des choses dont elles sont les idées. Mais n'anticipons pas.
Commençons par ce premier point, à savoir que Socrate aurait l'initiateur de la recherche de définitions. Que faut-il entendre par là au juste?
Socrate passait le plus clair de son temps à discuter avec les gens à Athènes, là, dans la rue, où sur la place du marché. Il leur demandait ce qu'est par exemple la justice, le courage, l'amitié, l'amour, la sagesse, le beau, le bon, le bien, etc. Généralement, donc, en discutant avec ses interlocuteurs, Socrate était à la recherche de la définition qui caractérise, suivant le cas, tous les actes ou toutes les choses justes, courageuses, sages, amicales, amoureuses, bonnes, belles.
Nous sommes tous en mesure de donner des exemples de cas d'actes ou de gestes justes et injustes, courageux, amicaux ou amoureux. Mais ce ne sont pas des exemples illustrant des cas de courage, de justice, de sagesse, etc., qui intéressaient Socrate. Il était à la recherche de définitions quant à la nature propre de chacune des vertus. C'est une tâche difficile, mais pas impossible; cette tâche était celle de Socrate. Elle est au coeur de sa façon de faire de la philosophie.
On trouve une belle illustration de cette quête de définitions uniques dans le dialogue intitulé Ménon. Socrate discute avec un dénommé Ménon, un esclave. La discussion s'engage lorsque Socrate demande à Ménon ce qu'est la vertu. Une vertu c'est une force, la qualité morale d'une personne, une disposition à faire le bien défini par la société. Pour Socrate, les vertus principales sont le courage, la modération ou la tempérance, la justice ou probité, la sagesse, et enfin la piété. Ménon répond en donnant une série d'exemples. Mais ce n'est pas ce que souhaite savoir Socrate. Voici le passage en question.
NICOLAS: - Même s'ils paraissent tourner en rond, ça nous aide à y voir plus clair.
GUILLAUME: - Effectivement. Je dirai qu'à la lecture de l'un ou l'autre des "dialogues socratiques", on en sort pour ainsi dire "plus intelligent" ou plus réflexif , qu'avant, plus "critique". Même s'ils paraissent ne pas aboutir, ces dialogues demeurent des modèles de réflexion critique. C'est d'ailleurs ce qui explique qu'on lit les textes de Platon depuis plus de deux mille ans. Ce sont des chefs-d'oeuvre d'écriture littéraire et philosophique.
© CVM, 1997