Kong Zi
par Marieke Beaulieu, étudiante au Cégep du Vieux Montréal
Les Entretiens sont attribuées à Kong Zi, mieux connu en occident sous le nom que lui ont donné les jésuites, Confucius. Ces petits échanges d’une simplicité frappante entre professeur et élèves, probablement mis sous écrit par ceux-ci, portent vers des réflexions profondes. D’une autre époque et d’une autre culture à la nôtre, leur sens peut être plus dur à saisir mais avec la volonté d’élargir nos horizons et d’ouvrir notre esprit à d’autres façons de penser et de vivre, il est possible de se faire une idée de l’idéal d’humanité qu’avait cet homme et les moyens qu’il pratiquait pour vivre dans le droit chemin, dans l’effort de devenir un homme bon.
Né d’une famille de nobles ayant perdu leur propriété, Kong Zi grandit dans une société sur le déclin mais pu profiter d’une certaine éducation. Grand réformateur, son but ultime était de changer les paramètres qui déterminent la valeur d’un homme, dans l’intention de changer la société. Dans une société hiérarchisée comme la sienne, la valeur d’un homme dépend avant tout de son rang social. Kong Zi imaginait une société où la valeur d’un homme dépendrait plutôt de la qualité de ses rapports avec les autres. Tout étant inter relié, il ne faut pas négliger la valeur des liens entre les hommes et les choses. La relation privilégiée par Kong Zi sur laquelle il s’appuie est celle de l’amitié, car c’est la seule qui puisse être considérée libre et égalitaire. Cela rejoint un peu l’idée de la libre association de la pensée anarchiste où l'on adhère de façon volontaire. Dans un tel contexte, les lois ne sont pas nécessaires car on ne cherche plus à satisfaire les exigences requises mais à se dépasser. Nous dépendons de notre rapport avec les autres ; l’homme devrait donc aspirer à chercher un équilibre avec son milieu pour atteindre la vertu suprême, la plénitude d’humanité.
Kong Zi espérait rétablir la paix et l’ordre en misant sur le comportement de l’humain et sa capacité de changement. Le mouvement est à la base de toute chose, il faut chercher sa place dans cet équilibre. En vivant dans la droiture et en cherchant constamment l’amélioration, en étant respectueux envers ses parents et son entourage et en remplissant ses responsabilités envers ses parents avec amour, un homme peut être sur le droit chemin et par effet d’irradiation, engendrer le changement autour de lui. Bien sûr, Kong Zi s’appuie sur un a priori : il considère les hommes comme étant bons à l'origine. «Que l’on s’efforce d’être pleinement humain et il n’y aura plus de place pour le mal» IV.4. Si on ne peut certifier que l’homme a cette qualité en son centre, on peut considérer qu’il est dans la possibilité de chacun de chercher à s’améliorer. L’amélioration est un effort constant. «Chaque jour je m’examine plusieurs fois : me suis-je fidèlement acquitté de mes engagements ? Me suis-je montré digne de la confiance de mes amis ? Ai-je mis en pratique ce qu’on m’a enseigné ?» I.4. Le travail sur soi est un travail ardu, il faut toujours se remettre en question et travailler pour devenir la personne qu’on veut être, pour se réaliser en tant que partie d’un tout. Kong Zi s’efforçait de vivre selon ses valeurs. Il rejetait, selon les écrits, les idées en l’air, les dogmes, l’obstination et le Moi. L’étude est très importante pour suivre la voie vers la plénitude. Il faut beaucoup observer et réfléchir avant de pouvoir élaborer des idées et c’est de là que vient le danger des idées en l’air. De plus, il est primordial d’honorer ses paroles. Les dogmes nous gardent dans le fixisme car on ne peut les remettre en question, l’obstination empêche de voir les choses d’autres façons et d’ouvrir son esprit à d’autres possibilités. Le Moi empêche la communication et encourage le recueillement et non le dépassement. Ces quatre éléments empêchent le mouvement à la base de toute chose.
Le maître valorisait beaucoup l’étude, la sensibilité et l’humilité. La connaissance pour lui était quelque chose de personnel, il ne suffit pas de connaître, il faut aimer ce qu’on connaît et même en faire notre bonheur. On apprends pour soi, pour mieux se connaître et non pour impressionner les autres. L’étude ne suffit pas, il faut vivre selon ce qu’on a appris. On peut apprendre de partout et de tous. Certains passages des Entretiens relatent des incidents où les qualités des uns et les défauts des autres sont source d’amélioration. Kong Zi possédait aussi beaucoup d’humilité, une qualité essentielle de l’homme sage. «Le vrai savoir, c’est de reconnaître qu’on sait ce qu’on sait, et qu’on ne sait pas ce qu’on ne sait pas» II.17 Malgré sa grande sagesse et ses nombreux disciples, il ne prétendais pas détenir la vérité et cela est un signe de travail continu sur soi. Il acceptait de s’entretenir avec des gens de tous les milieux, vivant de son principe que la valeur d’un homme ne dépend pas de son statut social. Même s’il ne pouvait pas répondre à une question, il s’efforçait de la considérer sous tous les angles pour pouvoir en déduire quelque chose. La connaissance sert aussi à pouvoir faire des liens entre les choses. La transposition d’un acquis dans une autre situation est le signe d’un désir de connaissance. Il encourageait ses disciples à penser d’eux même, à réfléchir sur ce qu’ils étudient. Ces valeurs, selon lesquelles le maître vivait, sont celles par lesquelles il faut vivre pour tenter d’atteindre l’idéal d’humanité, pour marcher dans la voie. Une société telle que la concevait Kong Zi peut-elle exister de façon libre si on ne peut se fier aux générations à venir pour poursuivre ce qui fut entrepris par leur prédécesseurs ? Les rites et la piété filiale remplissent ce rôle. En plus de la recherche de connaissance, la discipline des rites et l’amour pour ses parents (car la piété filiale c’est bien plus que de remplir ses obligations envers ses parents) empêchent de s’écarter du droit chemin. Ces façons de faire, si elles inspirent le respect, traverseront le temps.
Cette façon de penser amène vers une conception de gouvernance bien loin de la nôtre. L’élite se doit d’être un exemple pour la population et de servir ceux sur qui elle règne. «Dans les affaires du monde, l’honnête homme est sans parti pris : il se range à ce qui est juste.» IV.10 Un homme politique ne doit pas servir ses propres intérêts et il se doit d’être à la hauteur de ses paroles. En étant juste envers le peuple, il attirera ses faveurs et il le servira avec joie, par respect. La recherche du souverain à devenir honnête inspirera tous les hommes à atteindre cet idéal. Dans notre société, où la corruption devient plus qu’occasionnelle, où les promesses électorales ne semblent être qu’une façon rapide d’atteindre le pouvoir et où nous n’avons plus droit à des débats d’idées mais à des campagnes de salissage, comment ne pas devenir blasé du système ? Ceux que nous élisons pour nous diriger servent leurs propres intérêts avant tout. Les exemples ne manquent pas : commandites, évasions fiscales et bien plus encore. Ne devrait-on pas vouloir diriger un pays sans tromper le peuple, l’amener à vouloir s’améliorer, faire sa vocation de le servir ? La force et la tromperie créent un changement rapide mais éphémère, alors que nous avons besoin d’exemples de sagesse pour arriver à bâtir du nouveau et faire avancer la société.
On semble de plus en plus oublier le caractère social de l’être humain, nos idéaux sont devenus de plus en plus individualistes. On améliore notre propre condition en écrasant tous les autres. La compétition a pris le dessus sur l’entraide et tout ce que peuvent nous amener les autres. Ils ne sont plus des sources d’inspiration pour s’améliorer mais des menaces à notre position. Nous sommes ce que nous produisons, alors le savoir est devenu une façon de faire un bon salaire. La recherche de connaissance se fait rarement de plein gré dans l’objectif de s’améliorer. Il faut que ça rapporte pour que cela intéresse. Pouvait-on attendre autre chose d’une société où l’éducation ne demande plus à réfléchir mais à retenir certains concepts et les appliquer dans un domaine précis ? Ne devrait-on pas encourager la recherche de la connaissance en général ? Un peuple réfléchi et intéressé par le monde et son fonctionnement pourrait rendre la gouvernance plus facile, si le gouvernement est là pour le servir. On s’obstine à nous maintenir dans l’ignorance, peut-être pour mieux nous diriger comme le soutiendrait Machiavel, ou bien simplement pour choisir le chemin le plus facile. Il est évident que chercher à devenir un homme bon nécessite des efforts constants. Mais l’épanouissement personnel n’est-il pas supérieur à tout cela, ne donne-il pas un sens à la vie ? Ce sens peut-il être strictement individualiste ? L’aspiration de devenir vertueux et digne est un peu comme le «projet» de Sartre, car il implique que nous faisons nos choix pour toute l’humanité. On n’arrivera pas à se créer des projets de société si on ne commence pas par changer notre propre façon de voir les choses et notre façon de vivre. Notre société est-elle prête à abandonner une partie de la liberté que lui procure l’individualisme pour apprécier la beauté du commun ? Peut-être aurons-nous la chance de rencontrer quelqu’un capable de nous inspirer à vouloir changer, comme Kong Zi est apparu dans des temps troubles en Chine. Ou bien par le changement individuel pourrions-nous enclencher le mouvement vers autre chose, par l’irradiation de notre bonne volonté. On ne peut attendre après les autres dans ces conditions mais commencer par le travail sur soi.
© CVM, 2005