Confucius
d’hier à aujourd’hui
par Julie Miller, étudiante au Cégep du Vieux Montréal
«Comme le disait Confucius…» Nous citons souvent son nom, mais qui est-il au juste ? Son enseignement ne se limite certes pas à quelques proverbes…
Kong Zi, dont l’appellation Confucius est une traduction européanisée, vécu de l’an 551 à l’an 479 avant JC. Homme lettré et fervent des rites communs à son époque, il a profondément marqué la Chine par ses principes et par sa perception de l’humanité. Je vous propose d’explorer les grandes lignes de sa pensée pour ensuite tenter de la situer par rapport à notre société occidentale contemporaine.
Qualifié de «cordial, amène, poli, frugal et modeste» (I,10)[1], Kong Zi reflète l’image d’un homme cultivé et réfléchit dans ses rapports avec autrui, bien qu’il détestait «les idées en l’air, les dogmes, l’obstination et le Moi» (IX,4). L’essence même de sa pensée pourrait se résumer au «précepte de la fidélité à soi et à autrui» (IV,15). Il établit cinq relations fondamentales entre les êtres humains, soi les relations homme et femme, père-fils aîné, frère aîné et cadet, prince et sujet et ami et ami. Concernant l’amitié, richesse élémentaire, il considère que c‘est la seule relation qui allie à la fois l’égalité et la liberté et qu’elle permet d’atteindre l’humanité (jen). Il cite trois sortes d’amitiés qui sont utiles : « un ami droit, un ami fidèle et un ami cultivé» (XVI, 4). De même, la piété filiale fait écho à la vertu et Kong zi conseille de «la pratiquer avant toute chose, ainsi que l’amour fraternel et le gouvernement en bénéficiera. » (II,21)
Il aborde également une conception novatrice de l’humanité, qui n’a d’existence que lorsque l’homme entre en relation avec autrui. La bonté est intrinsèque à l’humanité ; «que l’on s’efforce d’être pleinement humain et il n’y aura plus de place pour le mal» (IV,4). Le perfectionnement de l’humanité est un travail constant qui poursuit un idéal, l’homme de qualité, le junzi. Le Maître Kong affirme que «l’exact équilibre du naturel et de la culture produit l’honnête homme» (VI,18) et que «l’homme de bien s’ouvre l’esprit avec les lettres et se discipline avec les rites» (IV,27). L’homme de qualité se reconnaît à sa culture, à sa soif de justice, à sa droiture et à sa fidélité.
On pourrait attribuer à Kong Zi certaines pensées réformatrices à l’égard de la politique ayant cours à son époque. Il constate que l’ordre social s’obtient «lorsque le gouvernement repose sur la vertu et non assuré à force de châtiments» (II,3). Selon lui, l’honnêteté, la vertu et la morale doivent être à la source même des gouvernements, car «qui ne sait se gouverner soi-même, comment pourrait-il gouverner les autres ?» (XIII,13). Le sens de l’honneur, le dévouement à l’état et le respect des rites sont pour le Maître Kong des valeurs essentielles au maintien de l’ordre social, bien que si un homme est dépourvu d’humanité, les rites ne lui seront pas profitables.
Pour atteindre l’idéal de l’honnête homme, de cœur et d’esprit, il faut suivre le Tao, la Voie, qui se veut le principe fondamental où tout être et toute chose, à l’origine, étaient unies. «Si un matin vous trouvez la voie, vous pouvez mourir content le soir même» affirmait Kong Zi (IV,8). La voie, constituée de règles morales et de conduite, ne semble pas moins évidente qu’il est facile de s’en écarter ; à ce propos, le sage fait l’analogie suivante : «nul ne songerait à sortir autrement que par la porte. Pourquoi les gens cherchent-ils à marcher en dehors de la Voie?» (VI, 17).
Mais comment parvenir à l’homme de qualité en suivant le Tao ? Kong Zi considère que l’étude est primordiale, bien qu’«étudier sans réfléchir est vain, mais réfléchir sans étudier est dangereux» (II,15). Il faut aussi être conscient de la valeur humaine, car si «ce n’est pas un malheur d’être méconnu des hommes, c’est un malheur de les méconnaître» (I,16). Les besoins essentiels doivent être satisfaits avec parcimonie et la modestie doit nous permettre de reconnaître notre ignorance et d’apprendre de nos erreurs, car «c’est à vos fautes que l’on connaît votre vertu» (IV,7). Cultiver les rites avec sagesse, accroître ses connaissances afin d’enrichir son vocabulaire et son savoir et agir avec prudence et pondération sont aussi des moyens privilégiés afin d’y parvenir.
La pensée de Kong Zi se fonderait-elle harmonieusement dans notre société contemporaine occidentale ? De toute évidence, elle se heurterait à bien des divergences idéologiques. Dans un premier temps, la notion du Moi, absente de la pensée confucéenne, est très ancrée socialement et l’individualisme fait partie des valeurs prépondérantes. Alors que le confort et la surconsommation règnent en occident, Kong Zi attribuait la vertu à l’homme qui se contentait de peu matériellement. De nos jours, la qualité de vie personnelle l’emporte souvent sur le bien-être collectif.
La politique actuelle ferait frémir Kong Zi, qui constaterait que l’ordre social est assuré par les obligations et les sanctions plutôt que par l’honneur et le devoir. La corruption au sein des gouvernements est antagoniste à l’idéal du Maître Kong, qui souhaitait voir des hommes intègres et vertueux au pouvoir.
Si, selon le sage, la piété filiale était inhérente à l’honnête homme, la conception de la famille d’aujourd’hui a subit de profondes mutations. Les ancêtres, vénérés par le Maître, n’ont certes plus le même statut dans notre société ; malheureusement, les aînés sont plus souvent considérés comme un fardeau plutôt qu’une richesse de savoir et d’expérience. Toujours dans l’incessante quête d’égalité (et non d’équité), les rapports humains sont souvent dénudés d’un respect pourtant élémentaire. Toutefois, Kong Zi serait heureux de constater que l’amitié véritable est toujours un idéal aussi rare et recherché.
Dans notre société où l’excès et l’apparence ont la primauté, nous aurions intérêt à revenir aux qualités du cœur et de l’esprit et, comme Kong Zi, à tenter de parvenir au milieu juste, nécessaire à l’évolution saine de notre société.
[1] Les chapitres et les versets de ce texte font référence aux Entretiens de Confucius, publié aux éditions Gallimard.
© CVM, 2005