par Raymond-Robert Tremblay, du cégep du Vieux Montréal
Je sais que je ne sais rien.
Ariane aime nager, c'est plus fort qu'elle. Lorsqu'elle est dans l'eau, lorsqu'elle sent son corps qui glisse harmonieusement entre deux matières alors son esprit se détend et un calme serein l'envahit. Autant ses muscles travaillent et son souffle s'exhale au rythme du balancement des membres, autant son esprit diffus se répand, comme l'eau elle-même. Il lui semble alors que sa conscience s'étend et repose sur l'eau. Quelquefois, elle a des visions; rien de précis, ce sont des formes géométriques comme celles qu'elle couchera plus tard sur le papier. C'est ainsi qu'elle se détend Ariane, dans l'eau.
Ariane est rêveuse aussi lorsqu'après le bain elle s'installe au café, elle aime bien laisser sa pensée voguer et justement ce jour-là quelque chose la préoccupait fort. En philo, une fille avait défendu farouchement l'idée que la vie n'avait pas pu surgir de toute pièce à partir des "roches et des éclairs". Il fallait qu'un créateur soit intervenu. Les uns attribuaient ce geste créateur à un dieu ; les autres prétendaient que la vie avait été créée en laboratoire puis transplantée par des extra-terrestres Tout cela lui paraissait bien étrange. En effet, si des extra-terrestres avaient synthétisé la vie terrestre qui avait créé la vie extra-terrestre? Et si Dieu avait créé la vie, qui avait créé Dieu? Tout cela n'était pas clair.
Elle buvait son café au lait à petites lapées le regard dans le vide. La radio répandait les ondes d'un rock solide dans toute la pièce. C'était comme si la musique faisait un écran autour d'elle. Ariane pouvait penser tout à sa guise.
Elle se rappela alors un cours de biologie où le professeur, un vieillard en sarrau, avait expliqué que tout cela dépendait d'une mécanique de forces naturelles. Il disait même que l'apparition de la vie était le résultat d'un improbable hasard! Ariane n'avait pas tout saisi, mais une idée l'avait frappée: il n'y avait aucune volonté derrière cet événement, mais seulement un mécanisme compliqué et hasardeux. Cela l'avait frappé parce que ça lui semblait absurde. Pourtant, c'était sûrement plus raisonnable d'y voir le jeu de forces naturelles qu'un caprice divin. Pourtant, l'idée de vivre dans une grande horloge la perturbait profondément.
Puis, quelque chose se produisit qui n'avait aucun rapport avec le fil de sa pensée et qui pourtant la relança sur une autre piste. Une femme enceinte pénétra dans le café. Dans la jeune vingtaine, elle avançait lentement, prudemment, ce qui s'expliquait facilement puisqu'elle semblait en fin de grossesse. Malheureusement, les tables étaient bien rapprochées, et elle devait se lever sur la pointe des pieds pour se glisser entre les chaises. Il faut dire que le café était plein. Mais malgré cette opération, son ventre frôlait les dos et la femme avançait péniblement. Ariane était choquée de voir que les gens ne faisaient aucun effort pour lui faciliter le passage. Certains ne la remarquaient même pas! Justement, un de ces rustres se lève juste au moment où elle passe derrière lui. Ariane retient son souffle, c'est la collision. La femme perd pied, puis se rattrape. Elle regarde l'autre, furieuse. "Tu ne pourrais pas regarder ce que tu fais!" Lui, consterné murmure de piteuses excuses. Le brouhaha des chaises a attiré l'attention de plusieurs personnes qui regardent notre maladroit avec réprobation. Alors, Ariane remarque que tous ces regards inquiets qui se tournent maintenant vers la femme semblent concernés par son état. Constatant que tout va bien une autre femme lui sourit, et elle sourit en retour. Pourtant, cette femme ne semblait pas la connaître l'instant d'avant et maintenant elle lui souriait comme si elles étaient de grandes amies.
Qu'est-ce qui fait que tous ces gens sont soudainement devenus sympathiques envers cette femme, se demande Ariane? Cette attention est-elle pour elle ou pour l'enfant qu'elle porte? Est-ce bien pour cet enfant en particulier, ou pour ce qu'il représente? D'où vient cette unanime sollicitude?
Soudain, un lien inattendu se fit dans sa tête. "Je sais pourquoi ils sourient: c'est à cause de la vie que cette femme porte en elle, et parce qu'elle la porte! Cet être en gestation qui sera bientôt un poupon, il est bien le fruit d'une intention: d'abord celui de la mère, ensuite celui de la force de vie qui est en elle, comme en nous tous. Peut-être n'avons-nous pas besoin de créateur pour que tout cela ait un sens. Peut-être la nature n'est-elle pas seulement un mécanisme froid, mais qu'elle porte quelque mystérieux projet qu'il faudrait découvrir."
Ariane sortit de cette réflexion éclairée mais légèrement inquiète. Ainsi, il nous faudrait tout étudier, tout chercher à comprendre, patiemment, pièce à pièce, élément par élément, sans jamais être certains de rencontrer une fin quelconque? Non seulement le mécanisme qui mène à la vie terrestre, puis à la vie de l'espèce humaine, puis à chaque vie en particulier, mais aussi le sens que tout cela doit avoir pour la nature, et enfin le sens que cela peut avoir pour nous aussi en tant que personnes conscientes! Ouf, quel travail désespérant: on n'en verra jamais la fin! Me voilà bien loin du graphisme et de mon devoir à remettre pour demain, se dit-elle soudainement: pénible rappel. Elle s'en voulut de rêvasser ainsi, mais malgré son mécontentement elle ne put chasser un vague sentiment de satisfaction: comme lorsqu'on est prisonnier d'un labyrinthe et qu'on croit reconnaître une intersection qui nous mettra sur le chemin du retour.
© CVM, 1997