Thomas rencontre un drôle de type

par Raymond-Robert Tremblay, du cégep du Vieux Montréal

 

La philosophie commence quand plus rien n'est évident.

Quel emmerdeur tout de même ce Thomas! Il n'y a pas moyen de discuter avec lui sans qu'il chercher à tout définir et, bien sûr, c'est lui qui a toujours raison! Sauf lorsqu'il décide que personne ne peut avoir raison. Il faut cependant admettre que son point de vue n'a rien de banal. Où qu'il soit, en classe, au bar, dans la rue, on le remarque. Grand, efflanqué, le crâne rasé, le style nerveux, il ne porte que des vêtements troués et ne quitte jamais ses fameuses bottes de cuir à la militaire. Dans les assemblées, étudiantes, lorsqu'il s'approche du micro, il arrive qu'on murmure: "Tiens! L'anarchiste qui s'énerve encore." Mais ces propos le laissent froid. Ou non, plutôt, ça lui plaît cette image de mouton noir.

Ce jour-là, il déambulait tranquillement au centre ville. C'était le début du printemps et rien ne le pressait. L'air sentait les feuilles mouillées et le monoxyde de carbone. Au fond, pointait une odeur de soleil, timide encore mais insistante. Il était bien rue Ste-Catherine, retournant chez lui la tête en peu vide.

Puis , il a vu ce type. Un robineux, un clochard, une cloche qui sonnait faux: "Vous n'auriez pas un peu de monnaie mon petit monsieur? C'est pour un café." De toute évidence, l'homme avait bu. Un peu, beaucoup. Il s'approcha de Thomas, ou plus exactement, il se mit en travers de son chemin et articula avec hésitation: "pardon mon cher monsieur..." Thomas qui n'avait guère l'habitude qu'on s'adresse à lui avec déférence ricana un peu et sa bouche se figea dans un rictus ironique. Le bonhomme l'amusait dans ses guenilles avec son haleine de fond de poubelle et ses yeux larmoyants. Il s'arrêta.

- Vous n'auriez pas une cigarette ou cinquante sous pour une pauvre créature du bon Dieu, insista-t-il?

- Je ne crois pas en Dieu, répliqua Thomas, curieux de la réponse qui suivrait.

- Et bien moi si monsieur, dit le clochard d'un ton indigné! Puis - comme s'il parlait à quelqu'un d'autre - c'est effrayant une jeunesse sans Dieu, sans rien!

- Je ne suis pas croyant mais je ne suis pas ivrogne non plus, répoliqua Thomas en riant!

- Ah, ça! répliqua l'autre nullement affecté, j'ai mes raisons, oui, j'ai mes raisons si je ne dessaoule pas depuis trois mois, oui. Moi, qui suis ici devant vous, monsieur, j'étais quelqu'un de bien avant. Je bâtissais des ponts, moi, monsieur. Parfaitement! Et des routes, des autoroutes même!

Thomas n'y croyait pas trop, mais il voulait savoir jusqu'où l'autre était prêt à aller. Il le relança.

- Ah oui! Et quoi d'autre encore? Le stade olympique peut-être?

- Non, pas le stade, répondit le clochard sur un ton très sérieux. C'est arrivé avant.

- Quoi?

- Avant!

- Oui mais qu'est-ce qui est arrivé avant?

- Quoi?

- Mais le stade!

- Ah le stade! Je veux dire... elle me rendait fou. Puis Claude qui est mort

- C'est qui Claude?

- Mon fils, la drogue. Il en prenait trop. Ce n'est pas lui qui conduisait.

Ses yeux se mouillent, mais il sourit bizarrement.

- Et ta femme?

- Ah! Elle couchait avec tout le monde, même avec mon meilleur ami! J'avais tout moi, monsieur. Une voiture, une maison, mais quand elle partait, je buvais et plus je buvais plus, plus elle partait. Et tranquillement tout sacrait le camp. Christ monsieur!

Le bonhomme s'était mis à sangloter. Thomas fut surpris et légèrement mal à l'aise de cette réaction. Mais il insistait pour savoir.

- Qu'est-ce qui s'en allait comme ça?

- Tout monsieur, tout. (L'homme s'était ressaisi.) Le travail en premier. Je m'en foutais, je n'y allait plus. Puis les amis. Je n'avais plus rien à leur dire. Puis Claude. Puis un jour je suis sorti pour acheter des cigarettes et je ne suis jamais revenu. J'ai tout laissé. J'ai pris une brosse monsieur! J'ai bu, bu! Je ne crois plus à rien moi. C'est pour ça que je dis, Dieu. Il faut croire en Dieu, sinon il n'y a plus rien.

- Ça, c'est pas sûr, répondit Thomas quand même un peu secoué.

Puis, il reprit son chemin en glissant un dollar au drôle de type qui s'empressa d'aller le boire!

Marchant d'un pas un peu plus lent, il songeait à cet homme qui aurait pu être son père. C'était quelqu'un que la vie n'avait pas épargné. Une femme infidèle, un fils mort d'une "overdose": ceux qu'il aimait disparus. Alors pourquoi travaillait-il, si ce n'était pour ceux qu'il aimait?

Mais alors ce pauvre type, réduit à dormir dans les ruelles et à quêter quelques sous pour un café, avait-il eu des rêves semblables au siens? Avait-il cru en quelque chose? Et maintenant que sa vie n'était plus qu'une longue plainte, avait-elle encore un sens?

© CVM, 1997